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in 2011 with funding from
University of Toronto
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LES DEBATS DU CLERC
ET DU CHEVAXIER
LES
DÉBATS DU CLERC
ET DU CHEVALIER
DANS LA LITTÉRATURE POÉTIQ.UE DU MOYEN-AGE
ETUDF, HISTORiaUF. ET LITTERAIRE SUIVIE DE L EDITION CRITIQ.UE
DES TEXTES
PAR
Charles OULMONT
Docteur ès-lettres
PARIS
LIBRAIRIE HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR
5, Quai Malaquais, 5
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THE INSTITUTF OF Ï/ECV'FVAL STUDILS
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Dans le sujet que nous avons traité, par la diversité des
matières elle-même, nous avons été plus d'une fois amené à
recourir à l'obligeance et à l'érudition de nos maîtres ou de
nos amis. C'est pour nous un devoir autant qu'un plaisir
d'adresser un remercîment à tous ceux qui nous ont aidé :
à M. Mario Roques d'abord, qui a lu et relu notre manus-
crit, avant d'en surveiller l'impression ; il est superflu de dire
avec quelle sagacité et quelle précision il s'est acquitté de cette
tâche maussade; à M. Alfred Jeanroy, qui a consenti à être
notre rapporteur et dont la science médiévale nous a été d'un
précieux secours ; à M. G. Baist, qui a causé avec nous plus
d'une fois de notre travail, et qui allie, comme chacun sait,
la finesse critique à l'étendue des connaissances ; à M. Gédéon
Huet, dont nous ne saurions assez reconnaître la bonne grâce,
à M. Finke; à M. Asal.
C'est M. Joseph Bédier qui nous conseilla d'écrire un
volume sur le débat du clerc et du chevalier ; il s'est toujours
intéressé à la réalisation de son désir avec une sollicitude qui
nous est chère. M. Antoine Thomas, dans ses conférences lexi-
cographiques du jeudi aux Hautes-Etudes, nous a révélé l'attrait
et l'utilité de l'étude minutieuse d'un passage ou même d'un
mot ; grâce à sa méthode, nous avons essayé l'explication des
termes difficiles de nos textes. M. F. Brunot, qui, depuis de
longues années, nous a guidé parmi les difficultés de la philo-
logie et nous y a soutenu avec une affectueuse persévérance,
nous a permis de mener à bien l'édition des poèmes.
M. Paul Meyer nous a autorisé à reproduire le texte de Melior
et Ydoine et celui du Florence (anglo-normand), publiés par lui
dans la Romania : qu'il soit assuré de notre respectueuse gra-
titude.
LISTE
DES TEXTES ET DES OUVRAGES LE PLUS SOUVENT CITÉS
Cannîna Biirann, latcinischc und dcutschc Licdcr und Gedichtc cincr
Hs. des XIII Jahrhundcrts aus Benedictbeucrn, hcr. von J.-A. Schmcller
vierte unvcrundcrtc Auflagc. Breslau, 1904, in-8, 275 pp.
Li FaUel don Dieu d'avioiirs, extrait d'un nis. de la Bibl. Royale, p. p.
A. Jubinal. Paris, 1834, in-So'.
De Venus, la déesse d'amor, p. p. \V, Foerstcr. Bonn, 1880, in-i6, 67 pp.
Nouveau Recueil de fabliaux et coûtes inédits des poètes français des XII^, XIII^^
XIV^ et XV^ siècles, p. p. Méon. Paris, 1823, 2 vol. in-80, tome I, 353-
363 : Ci commance de Htieline et d' Aiglantine .
A. Graf, Miti, leggende e stipersti^ioni del medio evo, Turin, 1892-93, 2 vol.
in-80.
E. Langlois, Origines et sources du Roman de la Rose, Paris, 1890, in-8°,
203 pp.
M. Allan Neilson, The oris^ins and sources of the Court of Love , publié
dans Studies and notes in Philology and Littérature, VL Boston, 1899,
284 pp.
J. Schreiber, Die Vaganien-Strophe der Mittellateinischen Dichtung. Eiu Bei-
trag zur Carmina Burana Frage, Strasbourg, 1894, in-8% 204 pp. 2.
1. Tiré à loo ex. (Bibl. nat., Rés. Ye 4196).
2. Pour les autres ouvrages cités, cf. les divers chapitres, notes au bas de pages»
P<3
.D37
MANUSCRITS
CONTENANT LES DÉBATS FRANÇAIS DU CLERC ET DU CHEVALIER
Florence et Blanchejîor » :
Paris, B. N. fr. 191 52 (fin du xiir s.) fol. 41 1^ à 42*^;
fr, 1593 (fin du xiir s.) 123 » à 123 bisd j
fr. 837 (fin du xiii* s.), fol. 38 ^ à 40» ;
fr. 795 (fin du XIII' s.), fol. 7b à 10 ».
Bibliothèque de Vienne, ms. 21212.
Florence et Blanchejîor (anglo-normand) :
Bibl. Philipps, n» 25970, fol. 29 ro5.
Melior et Idoine :
Bibliothèque de l'Université de Cambridge, mss. Gg. li., fol. 474 4.
Hueline et Aiglentine :
ms. de Berne, 354, n** 65 5.
1. Publié par Barb.izan et Méon (Paris, t8o8), Fabliaux et Contes des Poètes
français des XII', XIII", XIV' et XV' siècles, tome IV, p. 3^4, d'après le ms. 191 5 2
seulement.
2. Publié parWolf, dans : Denkschr. der IVien. Ak., 1864, p. 141. C'est un ms. du
XIV* s. (parchemin) de 55 AT. in-fol.
3. Publié par M. Paul Meyer, Romania (avril 1908), p. 224.
4. Publié par M. Paul Meyer, Romania (ib.), p. 257.
5. Publié par Méon, Nouveau Recueil, I, 353.
INTRODUCTION
Avant d'étudier les débats du clerc et du chevalier, nous
devons indiquer les éditions qui en ont été données, et les
travaux de quelque importance dont ils ont été l'objet. L'un
de ces débats, le Concile de Remiremont, en vers latins a été
publié par G. Waitz ^ Un autre poème \^\.m,Phyllis et Flora,
a été publié par Schmeller dans le recueil des Carmina BiiranUy
et en outre par d'Aretin, par Th. Wright et par B. Hauréau -.
Barbazan et Méon ont édité une version française de Florence
et Blanchefleur ', et Méon seul a publié un autre débat fran-
çais, i/w^//w^ et Eglantine"^. Wolf en 1860 a édité une autre
version de Florence et Blanchefleur ; enfin M. P. Meyer a donné
une édition critique de deux poèmes anglo-normands,
Melior et Idoine et la Geste de Blancheflour et de Florence K
Indépendamment de ces éditions, les débats du clerc et du
chevalier ont fourni matière à divers travaux d'histoire et de
critique. M. Hauréau a recherché de quel pays est l'auteur de
Phyllis et Flora, et conclu qu'il était italien ^. M. G. Huet
1. Dans Zeitschrift fiïr deutsches Alterthum (y. VII, p. 160).
2. F. d'Aretin, dans Beytràge fur Gcschichte und Litteratur, (VII, 302.) —
Th. Wright dans Latin poems atlribiited à W. Mapes, p. 258. — B. Hauréau
dans Notices et extraits de quelques mss. latins de la BiU. nat. (t.\7, p. 278).
3. Fabliaux et contes des poètes français des xiie, xiiie, xive et xve siècles,
(Paris, 1808, t. IV, p. 354).
4. Nouveau recueil de fabliaux et contes inédits. (Paris, 1823, 1. 1, p. 353).
5. Remania (avril 1908, le i^r p. 237 et suiv., le 2e p. 224 et suiv.).
6. Notices et extraits des mss., t. XXIX, p. 305 et suiv.
XIV CHARLES OULMONT
posa la même question à nouveau et la résolut en prouvant
que l'auteur de Phyllis était français \ M. Schreiber parle assez
longuement de PhyJlis et Flora, en étudiant le rythme goliar-
dique. Waitz, M. P. Meyer^ et M. E. Langlois ^ ont conclu à
l'antériorité du Concile de Remiremonl sur Phyllis et, par con-
séquent, sur les versions françaises.
M. E. Langlois, dans son livre sur les Sources du Roman de
la Rose, fait à nos débats une place importante. Il donne de la
plupart de ces débats une courte analyse, examine l'influence
qu'ils ont eue sur l'œuvre de G. de Lorris, et note que Phyllis
et Florence contiennent déjà les éléments essentiels du Roman
de la Rose, le cadre, une allégorie, l'Amour. Quelque temps
avant, G. Paris, en rendant compte du livre de Trojel "^ sur
les cours d'amour exprimait l'idée que le Concile de Remiremont
n'était en aucune manière un reflet de la société médiévale.
M. Graf s'intéressa surtout à la question du Verger d'amour :
il montra les poètes profanes, empruntant, pour parer les scènes
de l'amour humain, plusieurs des traits dont on était convenu
de peindre le paradis K Mais son œuvre avait pour but surtout
de nous faire suivre le développement des légendes et des
superstitions sur l'enfer et le paradis si nombreuses au moyen
âge : il a vu que le paradis était alors conçu d'une manière si
réaliste et si tangible, qu'il ne différait guère d'un joli paysage,
avec cette différence que le printemps céleste est éternel.
En 1899, M. Neilson consacra un livre entier aux sources et
1. G, Huct, Sur V origine du poème de Phyllide et Flora (Romania, XXII,
p. 536-541).
2. Romania y (XV, p. 333).
3. Origines et Sources du Roman de la Rose, p. 6.
4. Middelalderens Elskovshoffer Literatur historik af E. Trojel. Copen-
hague, Reitzel, 1888, in-S. Compte-rendu de G. Paris dans Journal des
Savants, 1888, pp. 664-675 et 725-736 : « Dès lors que prouvaient les
liftions, sinon le goût qu'avait Timagination du moyen-âge pour certains
cadres et certaines formules, notamment pour la discussion d'une thèse en
forme de débat, ce qui amenait tout naturellement à la fomie d'une con-
testation judiciaire, avec plaidoyers, juges et arrêts », p. 730.
5. T. I, p. I-l'i2.
INTRODUCTION XV
origines de la cour d'amour. Tous nos poèmes y sont analysés
et l'auteur, en rapprochant des débats du clerc et du chevalier,
des poèmes français, provençaux, italiens, anglais^ allemands,
où l'allégorie d'une part et un débat sur l'amour se rencontrent,
donne une idée générale des débats amoureux dans la littérature
européenne au moyen-âge; mais nos débats ne forment qu'une
partie infime de son œuvre ; sur leurs dates, leurs rapports, il
se borne à citer l'opinion de ses devanciers '. Il mentionne
quelques œuvres antérieures où les vices et les vertus sont
personnifiés, et quelques œuvres postérieures, qui sont des
prolongements du débat, ou de la cour d'amour.
A propos d'un de ces prolongements, M. W. Foerster, qui
a publié une édition critique de Fénus la déesse cfAmor se
demande si ce poème du xiii*^ siècle ne serait pas antérieur aux
nôtres -.
Tels sont les critiques ou les éditeurs qui ont mis à des
degrés divers, leurs soins à éclairer les questions que nous
voulons aborder à notre tour.
Il nous semble qu'il faut d'abord étudier le cadre du débat,.
en recherchant son origine, ses développements successifs ; puis
nous essaierons de peindre les personnages du clerc et du che-
valier, d'après les textes juridiques et littéraires du moyen-âge,
et de faire la s^mthèse des arguments énoncés dans le débat,
pour ou contre chacun d'eux. Nous classerons les poèmes qui
nous ont conservé ce débat, et nous étudierons la langue des
copistes et des auteurs français, afin de localiser et de dater les
textes. Enfin la réédition du Concile de Remiremont, de Phyllis
et Flora, d'Hueline, des deux poèmes anglo-normands, l'édition
1. Le livre de M. Neilson est donc précieux, si l'on désire connaître l'en-
semble des livres qui se rattachent, de près ou de loin, à la Cour d'Amour^
mais le nombre même des auteurs et des ouvrages cités ou étudiés obligeait
M. N. à parler de chacun d'eux d'une façon sommaire. Il mentionne des
noms que nous avons négligés, parce qu'il s'intéresse plus à l'allégorie qu'au
débat lui-même, alors que le débat est le fond de notre étude.
2. Page 48.
XVI CHARLES OULMONT
critique des versions françaises de Florence et Bîanchejïeur, du
Fabel, une analyse détaillée de Vénus la déesse permettront aux
lecteurs de juger par eux-mêmes, du débat du clerc et du
chevalier dans ses diverses formes. Des notes explicatives et un
glossaire des mots rares ou techniques rendront plus aisée la
lecture des poèmes.
CHAPITRE PREMIER
LE CADRE DU DEBAT
Il y a dans nos débats deux parties d'inégale longueur, et
dont l'importance varie suivant la fantaisie des trouvères :
d'une part le débat lui-même, d'autre part tout ce qui lui est
extérieur, et c'est ce que nous appellerons le cadre : ce cadre
est plus ou moins vaste, plus ou moins joli, mais sauf dans un
de nos poèmes, il se retrouve partout avec de nombreux traits
communs.
Le poème qui en est dépourvu est le Concile de Remiremont.
Le cadre apparaît dans Phyllis, et déjà avec des traits précis qui
font songer au Paradis Terrestre, mais à un paradis plus païen
que chrétien. Dans les poèmes français au contraire, la
description du verger, que complète celle du Palais d'amour,
est inspirée du paradis de la Genèse et du temple de l'Apo-
calypse à la fois. Melior et Ydoine, où le débat est plus serré,
réduit singulièrement le cadre. Dans le Florence anglo-normand,
nous trouvons réuni en une centaine de'vers tout ce qui était
éparpillé dans les autres versions : le Paradis Terrestre et le
Paradis Céleste s'y confondent à chaque instant.
Le cadre est utile aux poètes, et devait plaire à leurs lec-
teurs : sans ce cadre, peut-être on n'eût pas goûté le débat.
Celui-ci prend grâce à celui-là les allures d'un conte. Mais il
importe de n'être pas dupe du procédé, et de faire avec netteté
la part des deux éléments. Nous avons parlé de conte ; en effet,
pareils à des contes de fées, nos débats enjolivés par le cadre
ont pourtant un fond de psychologie et de satire qu'il convient
de démêler. Les oiseaux deviennent des chevaliers, les objets
1
CHARLES OULMONT
matériels s'animent,et tout concourt à envelopper le débat
d'amour dans des nuages de poésie. D'ailleurs, si ce cadre était
pour plaire à la société polie de cette époque, il n'a pas cepen-
dant toute l'ampleur ni tous les raffinements qu'on n'eût pas
manqué d'y introduire un peu plus tard, et qu'on a introduits
en eftet dans d'autres poèmes. Cest un exercice d'école et on
le traite comme tel. Guillaume de Lorris, malgré son talent ne
parviendra pas à le rajeunir ; il en est de cela comme de
certaines piécettes en vers du xv* ou du xvi* siècle : on les
admire, on s'y plaît, tant qu'on n'en a pas lu assez pour
s'apercevoir de l'artifice ^
Il faut distinguer dans le cadre (et je prends le mot dans son
sens le plus général), d'une part les jeunes filles, d'autre part
le verger et le palais du Dieu d'amour, qui n'est qu'un prolon-
gement du verger, séparé de lui par un pont de fleurs, semble-
t-il, et dans le verger, dans le palais, dans toute la cour du
dieu, chantres, conseillers, messagers, champions, les oiseaux
en foule innombrable : ils emplissent l'air de leurs cris et de
leurs gazouillis sans fin, ils sont juges à l'occasion, et cavaliers
servants, protecteurs des dames pour lesquelles ils se battent.
Enfin, flottant sur toutes ces merveilles, le souffle du prin-
temps, d'un printemps éternel.
— Les deux amoureuses du débat, qu'elles soient pucelles ou
dames suivant les poètes, sont parées des grâces de cette nature
printanière. Elles sont elles-mêmes un reflet du printemps, elles
sont plus belles que des femmes et semblables à des déesses.
Les poètes, pour représenter avec une égale justice la thèse du
clerc et celle du chevalier, accordent aux deux amoureuses la
même beauté. Ils essaient de paraître impartiaux, et cela
suffit à voiler leur partialité certaine en faveur du clerc.
Le nom des héroïnes, on l'a déjà remarqué % est le plus sou-
1 . L'auteur du Florence anglo-normand montre à quoi devait aboutir ce
jeu scolaire : le cadre dont le but premier était d'être la parure du débat,
n'est plus qu'une tirade de rhétorique. C'était inévitable.
2. M. Langlois observe qu'un nom ne se donne guère au hasard, et
qu'au moyen-âp;e dans la société raffinée on donnait aux femmes des noms
de fleurs (Op. cit., p. 38-39).
LE CADRE DU DEBAT 3
vent dans nos débats, comme dans d'autres poèmes du moycn-
hge, un nom de fleur. Ainsi, Guillaume de Lorris appellera la
femme du nom exquis de la Rose, comme les poètes ont appelé
les amoureuses dans nos débats Phyllis, Flora \ Eglantiue,
Florence, Blanchefleur , ou bien la meilleure (Melior), la plus
apte, la plus capable (Idoine) (?) : ces noms sont par avance,
un gage de ce que sont celles qui les portent, symboliques et
suaves. Que valent à côté d'eux les noms réels, prosaïques, des
chanoinesses de Remiremont ?
Toutes ces femmes — ces déesses — sont merveilleuses :
« non sunt formae virginum, sed forma: divinae ^•. » Si les
poètes n'insistent pas sur leurs qualités physiques, c'est que
cela n'est pas nécessaire. Leurs vêtements doivent être dignes
de leur beauté : aussi, les trouvèies les décrivent-ils par le
menu. Les poètes des chansons de geste, des romans d'aven-
tures ne tarissent pas d'ailleurs sur ce sujet. Les fées ont ouvré
le manteau des deux héroïnes, elles ont des ceintures de
violettes, leurs chapeaux sont en fleur d'églantier, etc.. Le
raffinement des trouvères est sans limites, puisqu'ils veulent
que les agrafes des manteaux soient fermées par deux baisers
d'amour 5. Us se sont efforcés de revêtir les dames de tissus à
la fois palpables et immatériels. Tout est fantaisie dans la
description de ces costumes, en dehors des noms qui les
désignent.
Enfin ces déesses ont des montures qui ne le cèdent en rien
à leurs habits et à leurs grâces. En les dépeignant, les poètes
se conforment encore aux exemples si nombreux que leur
fournissent les chansons de geste et les romans de chevalerie.
Il est regrettable seulement que les morceaux descriptifs
s'allongent à l'excès.
Si nos trouvères, si le poète de Phyllis et Flora avaient eu
l'habileté des Alexandrins, s'ils avaient été capables de faire de
la ciselure poétique, nous n'aurions pas de reproches à leur
1. Cf. Carmina Buriina (éd. 1847), p. 118, 148, 149, 145.
2. Phyllis, V. II.
3. Cf. Edition du Florence ^ français, (2^ partie) v. 29-30.
4 CHARLES OULMONT
adresser, mais ils entassent les vers à plaisir, sans discernement
et sans goût.
Le poète de Pbyllis en particulier s'étend avec trop de com-
plaisance sur cette matière ténue. Le mulet de Pliyllis est créé,
nourri, dompté par Neptune. On nous apprend que ce mulet
est d'essence divine S il a un mors tout en argent. Le cheval
de Flora a une robe variée, chatoyante, une crinière qui flotte
au vent, une tête courte, une petite oreille, un poitrail bombé.
La selle est ornée d'ivoire et de pierres précieuses, et tout
est à l'avenant. Cette description n'est chose nouvelle ni
dans la littérature latine du moyen-âge ni dans la littérature
française.
Les montures de Florence et de Blamhefletir — deux des-
ti-iei-s — sont magnifiques aussi, plus blanches que neige ; le
harnais et la selle sont en or, en ambre, en ivoire. Mais sur-
tout, les clochettes ont un son si doux que l'homme le plus
malade, en écoutant leur chanson, devait guérir aussitôt par
enchantement. Comme nous l'avons dit, il était indispensable
que les héros ou les héroïnes eussent de précieuses montures,
précieusement harnachées. Dans les Loherains, on nous dit que :.
Li lorain valent m. s. parisis 2,
et dans Perceval (éd. Potvin, v. 31784), ils coûtent si cher que
nul ne les pourrait acheter; dans Perceval encore, il s'agit
d'une « sambue » tout en or. Dans le Roman de Dolopathos
(v. 2970 et 8144)% sambues, lorains, freins, valent « riche tré-
sor ». Et un inventaire duxiv'' s. nous atteste que dans la réalité,
ces harnachements étaient somptueux en effet. Si l'on relevait
parmi nos poèmes du moyen-age toutes les mentions qui s'y
rapportent, la liste en serait immense, sans doute, mais elle
1. V. 177-178, M. Gcdcou Huct (Roniania, XXII, 536-541) montre que
les détails de la description des montures et de leur harnachement rappellent
wCiix qu'on trouve dans le « Carmen de Prodtfione Guenonis » qui est lui-
même une imitation du Roland. Il indique des traits analogues dans le
Roman de Benoît de Sainte-More, dans Fierabrus, dans Gui de Bourgogne.
2. Cité d'après Godefroy au mot lorain.
-.. Edit. Brunet.
LE CADRE DU DÉBAT 5
montrerait clairement l'abondance des répétitions et la bana-
lité des épithctes'. Pourtant, nous citerons celle-ci que nous
prenons dans la Panthère d'amours^ parce qu'elle reproduit les
traits que nous avons indiqués dans Florence. Le dieu est :
Montez sur un destrier
Dont li lorain et H estrier
Estoient tretout d'or niassis,
De la sele ou il est assis
Hstoient li arcon d'yvoirc,
Si bel qu'envis le pourie/. croire :
Poitral, cangles, je qu'en diroie?
Tuit estoient de cuir de soye,
Les paniaus de samis estoient,
Tel com a la sele afferoient -.
Ici il n'est plus question de dames, mais du dieu d'amour
lui-même : la peinture est semblable cependant, et cela montre
bien que nos dames sont aussi des divinités.
— Quelle que soit l'importance des costumes et des harna-
chements, c'est le palais et le verger du dieu d'Amour qui
forment la partie principale du cadre. Le verger est le plus
aimable jardin qui soit au monde : il est paré du plus beau
gazon, des fleurs et des arbres les plus beaux, un ruisseau pur y
I. Cf, par exemple, la description dans le Fabel du dieu d'amours (p. 23),
cd. Jubinal, Paris, 1836:
Tous ses chevaus estoit couvers de flors,
De son mautiel ert li traimme d'amors
Et li estains estoit de may vers jours
La penne estoit faite dou tens noviel
Et licolers d'un haut cri d'un ovsicl.
Dans Venus la Déesse d'amour^ « li arcon sont d'ivoire », les clochettes
sont mélodieuses comme dans Florence,
En cascun cante un oiselet a douce vois série ;
Nus ne sot dire lor fachon, car on ne les vit mie,
De lor bel son est a oïr trop doce mélodie. (Str. 216).
2. V. 265-274, dans Le dit de la panthère d'amours par Nicole de Margival^
pp. Henry A. Todd. (Soc. des Ane. Textes Fr., 1883).
6 CHARLES OULMOKT
serpente. Les trouvères ont à peine indiqué ce lieu exquis, et
pourtant il est, comme nous lavons dit, essentiel dans le
cadre. C'est le verger des pastourelles qui commencent ainsi :
L'autrier en un vergier...
Cest le verger tel que le fleurit et l'embaume le mois de
mai ; car il faut que ce soit au printemps et que le rossignol y
chante. La lumière est ravissante, qui éclaire ce paysage char-
mant : on n'aurait pas compris sans elle une nature féerique.
Il paraît paradoxal d'affirmer que ce qui devait servir à poétiser
le débat est précisément le moins décrit, mais cela se comprend
sans difficulté : les poètes ont sans doute voulu nous laisser
le plaisir de composer à notre gré le paysage; ce paysage
s'impose à notre imagination comme s'impose à notre esprit
la pensée du clerc et du chevalier quoi qu'ils n'aient point
de part au débat; ils sont absents et néanmoins, ils sont tout
près ; nous les apercevons aussi nettement que nous entrevoyons
le verger avec toutes ses délices.
Ce thème du verger n'apparaît point pour la première fois
dans nos poèmes. Il n'est pas sans intérêt d'en rechercher
l'origine, et de le suivre à travers les siècles. Le plus ancien
exemple — on n'en a pas fait état jusqu'ici — est dans le
Cantique des Cantiques.
Le fait est d'autant plus notable que cette pastorale sacrée
domine toute la littérature mystique du moyen-âge. La scène
se passe au printemps, dans un jardin. La fiancée s'écrie, pleine
de joie et de lendresse : « Couvrez-moi de fleurs, entourez-moi
de fruits, parce que je languis d'amour ' ». Elle ajoute : « Mon
bien-aimé me parle, il me prie de me lever, de me hâter;
l'hiver est passé, la pluie s'est enfuie -. » La fiancée continue
sur le même ton : « Les fleurs ont apparu, nous avons entendu
la voix de la tourterelle, le figuier a produit ses figues, les
1. Fulcite me floribus, stipate me malis, quia amore langueo. Ch. ii, v. 5.
2. En, dilectus loquitur m^hi^• surgc, propera, amica mea, columba
mea, et vcni. Jam cnim hicms transiit, imbcr abiit et recessit. Ch. 11,
V. lO-II.
LE CADRE DU DEBAT 7
vignes ont fleuri '... » La jeune fille est comparée à un lys
parmi les épines -, le fiancé à un pommier parmi les arbres des
forêts > ; la bien-aimée est semblable à un jardin clos, à une
fontaine scellée % ses joues sont comme l'écorce de la grenade î.
Tous deux s'en vont errer parmi le verger d'amour. C'est là
que la fiancée se donnera au jeune homme; là, sous un pom-
mier, sa mère cessa d'être chaste ^. Sous un pommier, dans un
verger, elle apprit ce qu'est l'amour. Ainsi, dès l'origine, le
printemps, la nature, le verger servent de cadre au poème de
l'amour.
Le Cantique des Cantiques, grâce aux commentaires des pré-
dicateurs, fut très familier et très utile aux poètes du moyen-
i\ge : ses peintures voluptueuses sanctifiées par l'allégorie, pou-
vaient être édifiantes sans rien perdre de leur charme sensuel.
Néanmoins, dans cette apparition du thème du Verger, nous
ne notons pas encore la similitude entre le Verger et le Paradis
terrestre, telle que M. Graf ' la reconnaît dès les premiers siècles
chrétiens. Ce n'est pas que le fait de rapprocher le jardin
d'amour du jardin paradisiaque soit de création chrétienne,
puisque nous en rencontrons des exemples dans les poètes
païens. Tibulle décrit ainsi le Paradis de l'amour:
Sed me quod facilis tenero sum semper Amori,
Ipsa Venus campos ducit in Elysios.
Hic chore^e cantusque vigent passimque vagantes,
Dulce sonant tenui gutture carmen aves...
Floret odoratis terra benigna rosis :
1 . Flores apparuerunt in terra nostra... vox turturis audita est in terra
nostra. Ch. ii, v. 12.
Ficus protulit grossos suos, vinece florentes dederunt odorem suum.
Ch. II, V. 13.
2. Sicut lilium inter spinas, sic arnica mea inter filias. Ch. 11, v. 2.
3. Sicut malus inter ligna silvarum, sic dilectus meus inter filios. Ch. 11,
V. 3.
4. Hortus conclusus soror mea] sponsa, hortus conclusus, fons signatus.
Ch. IV, V. 12.
5. Sicut cortex mali punici, sic gense tuae. Ch. vi, v. 6.
6. Sub arbore malo suscitavi te ; ibi corrupta est mater tua. Ch. viii,
V. 5.
7. Nous n'avons trouvé aucun ex. dans VAnthologia Latina ni dans les
Foetx Latini Minores, à ajouter à ceux de Graf.
8 CHARLES OULMONT
Ac juvenum scrics teneris immixta puellis
Ludit, et assidue prœlia miscct amor '.
Les auteurs chrétiens des premiers siècles représentent le
paradis terrestre un peu de la manière dont les poètes du
XII'' siècle peindront le verger d'amour :
Est locus Eois domino dilectus in oris,
Lux ubi clara, nitens, spiratque salubrior aura,
jîiternusque dies atque immutabile tempus.
Flores in pratis flagrant, et purpura campis
Omnia prasrutila miscet non invida luce...
Fons illic placidis leni fluit agniine campis ;
Quattuor inde rigant partitas flumina terras ^.
■ Prudence, comme TertuUien, parle de printemps éternel, de
prairies émaillées de fleurs, et de ruisseaux :
Tune pcr amœna vireta jubet
Frondi comis habitans locis :
Ver ubi perpetuum redolet,
Prataque multicolora latex
Quadrifluo celer amni rigat 5,
Claudius Marins Victor, dans son commentaire sur le pre-
mier chapitre de la Genèse, fait une description analogue :
Eoos aperit felix qua terra recessus
Editiore globo, nemoris Paradisus amœni
Panditur, et teretis distinguitur ordine silvae.
Sonat arbore cuncta
1. Elégie, I, th. m, v. 57-64. Cité par Nciîson, op. cit., p. 12. Cf. Ovide.
Amores, III, 5.
Cf. la Description du Palais d'amour dans Apulée : Prope fontis ad
lapsum domus regia est, aidificata non humanis manibus, sed divinis
artibus... Summa laquearia citro et ebore curiose cavata subeunt aurere
cclumnai... Summase parietes omnes argenteo aclamine conteguntur
{MètiWi., V, i), cité par Neilson, p. 14.
2. TertuUien, De Judicio Doîtiitii, chap. viii, cité par Graf, I, 197-198.
3. Hymne III, cité par Graf, I, 199. Cf. Dracontius : Est locus in terra
difi'undens quattuor amnes. De Deo, I, i.
LE CADRE DU DEBAT 9
Hymnum sylv.n Dco, modulataquc sibilat aura
Carmina
Fous scatct... ■.
Du moment que les païens ont place leur rcve de bonheur
au paradis, il est naturel que l'âge d'or chanté par leurs poètes
ressemble plus ou moins à l'Eden biblique. Les poètes chrétiens^
de la décadence n'ont pas perdu entièrement le souvenir de
l'âge d'or, mais de plus en plus le paradis de la Genèse se
substitue au paradis païen. Que ce séjour heureux et ineffable
soit devenu le paradis des amants du moyen-âge, on se l'explique
aisément. Il ne faut pas oublier que la peinture biblique est
assez naturaliste pour ne pas évoquer nécessairement de
pieuses pensées; dans ce paradis, l'écrivain sacré raconte le
premier amour humain, et la première faute. Enfin, l'amour
étant pour ceux qui le chantent, synonyme de volupté et de
joie, l'on conçoit qu'il ait été embelli de toutes les grâces de
la nature, et que le paradis ait été considéré comme la seule
demeure digne du dieu d'amour.
Au reste, le récit de la Genèse rappelait naturellement à
l'esprit des clercs le Cantique des Cantiques : ils devaient asso-
cier sans effort le jardin où les fiancés entonnent un hymne
d'amour, à celui que Dieu avait créé pour le premier couple.
Il n'y avait dans cette interprétation du Paradis rien qui pût
choquer les lecteurs du moyen- âge. On sait d'ailleurs combien
à cette époque le sacré et le profime se mêlaient jusqu'à se
confondre. Les mystiques s'adressaient à Jésus et à Marie en
des termes amoureux et ardents, tandis que les trouvères cour-
tois employaient volontiers pour louer leurs dames le langage
de la dévotion.
Mais l'imagination des poètes ne devait pas s'en tenir là.
Pourquoi leur serait-il interdit d'enjoliver davantage le verger
d'amour ? Pourquoi ne feraient-ils pas au dieu une retraite
mystérieuse où se résumerait tout ce qu'il y a de plus délicieux
dans le verger? Le moyen le plus simple était de combiner la
I. Commentariiis in Genesim, I, i, cité par Graf, p. 200-201. Cf. Alcimus
Avitus, Sidoine Apollinaire, Theodulphus (Carvien âe Paradiso).
10 CHARLES OULMONT
peinture du paradis terrestre avec celle du paradis telle que
nous 1 offre l'Apocalypse. La cité Sainte, la Jérusalem céleste,
a une clarté divine. Sa lumière a l'éclat d'une pierre précieuse,
celle du jaspe ou du cristal \ Le mur est en jaspe, la cité est
d'or pur, brillant comme le verre ^ Les fondements du mur
sont ornés de pierres précieuses 5.
Ces pierres précieuses ne devaient pas servir uniquement
aux lapidaires; les poètes de l'amour ne les négligèrent pas.
Même, certains de nos poèmes ont mêlé dans une confusion
extrême, ainsi qu'on le verra, les charmes du paradis de la
Genèse et les richesses de la cité de l'Apocalypse. La confu-
sion était d'autant plus facile, qu'à défaut des quatre fleuves
qui baignent l'Eden primitif, il y en a un qui traverse la
cité bienheureuse; sa source est le Trône de Dieu et de
l'Agneau'^.
Non contents de recueillir dans les deux Paradis de riches
matériaux pour le séjour d'Amour, les poètes désireront que
les pierres précieuses deviennent plus immatérielles, plus sub-
tiles, car elles expriment trop grossièrement à leur gré ce qu'il
y a dans l'amour d'impondérable et de spirituel. Toutes les
pièces de la maison s'allègent donc, et paraissent aussi idéales
que le Dieu lui-même ; il n'est plus question que de soupirs,
de rotruenges, de planches faites en dits et en chansons, de
solives faites en doux lais>.
1. Habentem claritatem Dei, et lumen ejus similo lapidi pretioso, tan-
quam lapidi jaspidis, sicut cristallum, XXI, 1 1 .
2. Et erat structura mûri ejus ex lapide jaspide, ipsa vero civitas aurum
mundum simile vitro mundo. XXI, i8.
3. Et fundamenta mûri civitatis omni lapide pretioso omata. Fondamen-
tum primum jaspis, secundum sophirus, tertium chalcedonius, quartum
smaragdus, quintum sardonyx,-5extum sardius, septimum chrysolithus,
octavum beryllus, nonum topazius, decimum chr\'zoprazus, undecimum
hyacinthus, duodecimum amethystus.;XXI, 19-21.
L'auteur du Florence anglo-normand cite l'ambre, l'amethiste, l'escar-
bouclc, la chalcedoine, l'onyx, le rubis, la sardoine, le béryl, le jaspe
{y- 37-50)- Il cite 'd'autres pierres qui ne se trouvent pas dans la Bible
(aimant, peridot...).
4. Et ostcndit mihi fluvium aquas vivaî, splendidum tanquam cristallum,
procedentem de Scde Dei et agni, XXII, i .
5. Cf. le Fabcl dou dieu d'amour, édité dans la 2' partie ; cf. aussi au xv* s.
LE CADIŒ DU DEBAT I I
— Avant les poètes profanes quelques écrivains mystiques-
avaient donné l'exemple de cette allégorie sentimentale. Voici
comment Hugues de Saint-Victor, ou l'un de ses disciples,
commente la Jérusalem céleste : ce temple a la carrure de
la ferme stabilité, les côtés de l'équité, les bases de la persévé-
rance, les colonnes des vertus..., etc. A l'oratoire de la paix
parfaite est attenant le cellier de l'abondance de la suavité
divine ; ce cellier est suivi du réfectoire de rassasiement éternel ;
mais rien ne sert si l'on ne repose dans le dortoir de la tran-
quillité spirituelle... Par la fenêtre de la crainte entre la
lumière de la confession, par la fenêtre de la piété la lumière
de la condescendance... '. Cette prose n'a ni la grâce, ni la
légèreté des vers de nos poèmes, mais si l'art est différent, le
procédé est identique de part et d'autre.
Comme on le voit, c'est de la Bible d'abord, puis des com-
mentaires chrétiens de la Bible que dérive l'allégorie amou-
'allégorie amoureuse, comme les éléments du verger et du
palais d'amour. La poésie profane doit à la littérature reli-
gieuse plus encore qu'elle ne lui rendra, quand le Dieu d'amour
sera assimilé à Jésus-Christ et le Verger d'amour transformé
en Jardin de dévotion (xiV'-xv^ s.).
Ce n'est pas à dire que paradis terrestre, ou paradis céleste,
et verger d'amour soient dès le début de la littérature courtoise
entièrement assimilés. Ainsi dans une pièce que nous nous
proposons de publier, une Complainte d'amour (qui est du
xiii'= s. cependant), le poète, sans rien dire du paradis, s'attarde
à contempler les fleurs jouant dans l'eau de la Cascade,
Et quant li buillon les levoient,
Si sembloi qu'eles caroloient.
De les voir, c'est déduit à ressusciter un mort. Au pied d'un
VEddifce de l'ostel dolloureus d'amours^ (le fondement de merencolie), etc.,
de Michaut Taillevent (Piaget, Rotnania, XVIII, 449).
I . Hoc claustrum habere dicitur firmas stabilitatis quadraturam, ^equitatis
latera, perseveranti2e bases, columnas virtutum... oratio perfectse pacis jun-
gitur cellarium abundantice divinai suavitatis... Per fenestram si quidem
timoris intrat lumen confessionis (Migne, t. CLXXVI, p. 11 59, 1167, 1121)..
12 CHARLES OULMOXT
arbre admirable, il y a un perron de marbre. Des oisillons
chantent.
Leurs chanters, leurs joies, leurs rigoleïs \
A la même époque, l'auteur du Fabel dou dieu d'amours,
s*étend longuement au contraire sur la beauté paradisiaque
du paysage:
De paradis i couroit uns ruissiax
Parmi la pree qui tant est clere et biax,
N'a tant viel home en cités n'en castiax,
S'il s'i baignast, lues ne fust jovenciax. (Str. 6).
A la fin du xiv*" ou au début du xv^ s., ce paradis est devenu
assez païen pour qu'un poète nous présente le verger comme
le paradis des amants :
Aussi esse le terrien paradis
Des vrais amans qui bien le scet nommer.
Cestui vergier estoit de fossés clos.
Avoit semez de « ne m'oubliez mie » 2.
De plus en plus, le Verger est simplement un lieu aimable, qui
incite à l'amour ; nous oublions qu'il fut d'abord en quelque
sorte une image du paradis. Cependant les auteurs de nos
débats ont soin de conserver à ce thème du verger ce qu'il doit
à ses anciennes origines. Le palais d'amour reste mystérieux
et sacré ; il n'est pas accessible à tous les amants. C'est un sanc-
tuaire, et il convient de montrer qu'on est digne d'y pénétrer.
Il faut avec soi, porter le « seel d'amour ». Or, ce « seel »
n'est-il pas exigé dans la Bible, des amants de Dieu, quand il
est écrit : « Non intrabit in eam aliquod coinquinatum aut
abominationem faciens, et mendacium, nisi qui scripti sunt
in libro vitae agni ^ » ? — D'ailleurs, à mesure que la littéra-
1. B. Nat., ms. fr. 837, fol. 566.
2 Le Verger d'amour, imprimé dans le Recueil de Poésies françaises de
Montaiglon, IX, 281 et suiv.
-^.Apocalypse. Ch. xxi, v. 27. — L'exclusion des vilains s'étend même
aux marchands et aux négociants, dans le « Chastel d'atnors », p. p.
LE CADRE DU DEBAT I3
turc mystique se développe, à mesure que l'école de Saint-
Victor amis au goût du jour rinterprétation allégorique, nous
en percevons l'influence grandissante dans les poèmes d'amour
profane '.
Nous pouvons noter aussi que les poètes raffinent de plus
en plus, et qu'ils décrivent le verger d'amour avant de songer à
peindre le palais du dieu. Les poètes de nos débats ne nous
promènent pas encore à travers les jardins d'Eros, comme le
fera Guillaume de Lorris, en s'arrêtant à chaque détour du
chemin pour métamorphoser en sentiments les arbres et les
fleurs.
— Dans ce verger, les oiseaux, qui en sont les hôtes char-
mants et nécessaires, sont les chantres de l'amour. Celui qui
fait les plus jolis trilles est donc le plus aimé, c'est le rossignol,
oiseau de Vénus. Dans les romances et les pastourelles, comme
dans nos poèmes, il est au premier plan. Dans une chanson,
une dame répond à des chevaliers qui la questionnent sur ses
parents : « Le rossignol est mon père qui chante « el plus
haut boscage », et ma mère est la sirène qui chante en la me
K. Bartsch, Chrestoniûthie provençale y p. 273, édité par M. Thomas, dans les-
Annales du Midi (1889) :
Lain non venon ni van
Mcrchadier ni negosan.
I. Ainsi est décrite la monture de Cupidon au xiiie s. :
Ses chevaus tu de deporz
Sa sele de ses dangiers,
Ses escuz fu de cartiers,
De besier et de sozrire,
Ses haubcrz estoit
D'acoler estroit,
Ses hiaumes de flors
De piuseurs colors.
Sa lance est de cortoisie 2.
Romances et Pastourelles, p. p. K. Bartsch (1870), p. 27. — Dans la
« Messe des Oisiaus » de J. de Condé, le repas présidé par Vénus se compose
x( de regards », de « doux ris », « l'entremets est fait de soupirs et de plaintes ».
Il y a des rostis à la sauce de Jalousie ; Désir est le bouteillier. ..
14 CHARLES OULMONT
« el plus haut rivage » ; et les chevaliers lui disent en Tadmi-
rant :
Bien estes emparentee
Et de haut parage '.
Dans une autre romance, le rossignol déclare à une dame
son amour :
Dame en qui touz biens est mis
Et valeur,
Pour qui suis en grant esmai,
Plaine de grant douçour,
Oci sachiez qu'en morrai
Se je n'ai vostre amour *.
Le rossignol dirige le concert et « demeine baudour » ; les
autres oiseaux ne font que l'assister et le seconder. Messager
d'amour, il dit aux amants : « Aimez et vous aurez liesse ^ »,
et aux jeunes filles : « Pucelles, aimez, vous aurez joie et
délit -^ ». Les oiseaux ne sont pas que des chantres d'amour,
comme ils sont dans la Bible des chantres de Dieu 5 : ils sont en
outre des avocats, des champions. Ils défendent par la parole la
dame qu'ils ont accepté de soutenir ; ils ne redoutent point de
recevoir pour elles des coups, et d'en mourir. Nous n'avons pas
affaire ici à des allégories comme dans les longs et ennuyeux
volucraires du moyen-âge tel que celui du clerc Omont ; les
oiseaux de nos débats ne sont pas comme dans ces poèmes
didactiques des symboles édifiants, mais de brillants che-
valiers, et c'est là la partie la plus originale du cadre des
poèmes.
Quand les dames ou demoiselles arrivent à la cour du dieu
d'amour {Florence, Melior), les oiseaux se divisent en deux
1. Rom. et Past., p. 24.
2. Ib., p. 20.
3. Ib., p. 25.
4./^., p. 93,94,95-
5. Ps. 148 : Louez le seigneur, vous serpents et vous oiseaux qui avez
des ailes.M
LE CADRE DU DEBAT IJ
camps : les uns lutteront pour le chevalier, les autres pour le
clerc. Il nous avait plu d'abord de croire que le choix fait par
les poètes des défenseurs du clerc ou du chevalier n'était pas
un effet du hasard, et l'idée nous était venue de chercher les
raisons de ce choix, soit dans la nature même des oiseaux
divers, soit dans les allégories groupées par les mystiques que
je rappelais plus haut : il n'en est rien.
Dans les versions françaises dQ Florence, l'épervier, le faucon,
le geai, le loriot, l'étourneau sont pour le chevalier; le rossi-
gnol, le mauvis, l'alouette, le chardonneret sont pour le clerc.
Dans Melior et Ydoitie au contraire, le mauvis est pour le che-
valier, le tourtereau et le rossignol sont pour le clerc. Dans
Florence le duel est entre le rossignol et le papegai, dans Melior
entre le rossignol et le mauvis. Nous savons bien que papegai
est synonyme de fanfaron et mauvis synonyme de faible, que
le rossignol est et sera toujours l'ami du clerc, c'est-a-dire du
fin amant ; mais quand le chevalier triomphera du clerc, qui
donc viendra à son secours ? le rossignol ; et le mauvis sera le
malheureux champion de l'amie du clerc {Florence de Chel-
tenham).
Les champions sont armés le plus joliment du monde : il
faut que ce soit ainsi comme il faut que les dames soient bien
vêtues. Les hauberts sont de passe-rose, les heaumes de pri-
mevère, les chausses sont en clochettes, les épéessont desanco-
lies... Cet équipement de fantaisie contraste étrangement avec
le rôle sérieux et positif qu'ont à remplir les oiseaux, car ils
vont à un vrai combat. Dans le Florence de Cheltenham les
oiseaux luttent à la manière des oiseaux ; ils se mordent le
bec, battent des ailes et s'arrachent des plumes tant et si bien
que cts plumes volent au vent. Mais dans les poèmes français,
les oiseaux se battent en duel, comme dans les romans de che-
valerie. Aucun détail n'est négligé : la provocation, le défi avec
l'épisode du gant, et les assauts suivant les règles ; quand un
des adversaires est blessé, on arrête le duel, et le vaincu recon-
naît sa défaite en demandant merci.
Il nous a paru curieux de rapprocher de ces duels d'oiseaux
celui qui commence dans VErtc de Chrestien de Troyes au
l6 CHARLES OULMONT
vers 875. Nous transcrivons quelques vers de ce passage afin
que Ton juge mieux de la ressemblance.
Erec : Andeus les pucelcs ploroient,
Chascuns voit la soe plorer,
A Deus ses mains tendre et orer.
Cf. Florence, ms. 795 : Cascune proie pour son homme.
lîrec : Moût sont fier andui li vassal,
Si se combatent par igal.
Cf. Florence, y. 374-75 : Quant el champ furent li vassal
De fierté furent paringal.
Erec : Tel cop a délivre li done
Sor le hiaume que tôt l'estonne.
Cf. Yvain, 6139-40 : Si granz cos se donent
Sor les hiaumes que tuit s'estonent.
Cf. Florence^ v. 385-6 : Assise li a tel colec
Sor le hiaume que tout l'estone.
Erec : Qui li veïst son grant duel faire,
Ses poinz détordre, ses crins treire.
Cf. Florence : Qui veïst Florence plorer.
Ses cheveus trait, ses poinz detort... etc.
Ce duel entre oiseaux soutenant la cause d'un clerc et d'un
chevalier, avec des armes fleuries, caractérise bien la poésie
courtoise. Préciosité, mignardise, allégorie, réalisme tout à la
fois, s'unissent pour agrémenter le cadre, et pour le parer de
ce que les trouvères n'avaient pas su imaginer dans la descrip-
tion du verger et du palais.
Quant au maître suprême, les trouvères ne le décrivent pas.
Seul Fauteur de Pbylîis et Flora, poème plus païen que les
autres, essaie de montrer le Dieu d'amour. Mais avons-nous
besoin qu'on nous le représente ? En devenant personnel et
concret, le Dieu cesserait de nous apparaître comme le sym-
bole d'un sentiment. Le Dieu est le plus immatériel des êtres
de sa cour, il n'est homme, il n'est quelqu'un que lorsqu'il
commande, ordonne et dirige tous ses sujets.
Nous connaissons maintenant le cadre de nos débats, les
éléments divers et d'inégal intérêt qui le composent : les
LE CADRE DU of-BAT I7
jeunes filles d'une beauté idéale et richement montées, le ver-
ger d amour copié du paradis de l'i^ige d'or et de celui de la
Bible, profane et sensuel chez les poètes païens, mais recevant
du christianisme plus de délicatesse d'abord et ensuite plus de
pompe et d'éclat, quand on y introduit les pierres précieuses
de l'Apocalypse. On ne cessera pas de supposer le verger
d'amour comme décor à toute scène sentimentale.
Quant au palais du dieu d'amour, qui prolonge le verger,
il est peint avec des couleurs plus intimes, plus discrètes :
moins de luxe ici et plus de goût. Le palais ne se précise sous
la plume de nos poètes qu'au moment où le verger n'inspire
plus de développements nouveaux ; mais la différence essen-
tielle est que le verger est toujours plus ou moins naturaliste,
tandis que le sanctuaire du dieu est spirituel et chrétien. Il
s'explique par les oeuvres des mystiques du xii* s. qui relèvent
par le symbole les objets les plus matériels. Le palais d'amour
est dépeint, à cause de cela même, avec un excès de préciosité.
Il y avait un danger dans ce manque de simplicité. Après le
Roman de la Rose, qui se passe dans le verger d'amour, les
poètes prendront l'habitude de désigner par des termes spiri-
tuels les choses les plus communes ; le symbolisme, qui peu à
peu, avait empiété sur son domaine, s'introduira partout et
deviendra un jeu intellectuel, ennuyeux par sa monotonie. A
force de raffiner sur les vêtements ^ par exemple, on les a
dépouillés de l'étoffe dont ils sont faits, ils ne sont plus rien
désormais que par ce qu'ils signifient. On avait décrit le cos-
tume du dieu, puis celui de la femme aimée, parce qu'elle était
la plus ravissante des femmes, puis celui de toutes les femmes
T. Ainsi dans le Parement et triiimphe des dames, imprimé pour Jehan Petit
et Michel Leuoir, in-8 goth., s. d. (Bibl. Nat. Réserve Ye, 1258) : Chaus-
sons le pied d'humilité sans feinctes | Laissons orgueil qui trop de maux
procure... Comme la chausse de bon drap composée | Plus obeyt, dont la
jambe vault mieulx ] Perseverence est de bonté prisée... Continuant nostre
habit en bonté | Ceste chemise, que sera-ce en vertus ? Je luy donne le nom
d'honnesteté... Quant au corset : ce noble habit icy mis est bouté |
Blanc en couleur, affin que mieulx se voye | Nous lui donnons le nom de
chasteté. La gorgerette servant à ma maistresse | Je la juge qu'on la nome et
appelle ( En office, la vertu de sobresse.
l8 CHARLES OULMONT
et de la femme en général ; on oublia qu'il s'agissait de cos-
tumes ou de femmes, on ne songea plus qu'aux sentiments
qu'ils symbolisaient. Le Roman de la Rose fut le chef-d'œuvre
de cette littérature.
Enfin le symbole même n'étant plus considéré comme un
symbole, mais comme une moralité, tout le charme de la poé-
sie s'est évanoui, et les poètes ont été remplacés au xv*= s. par
des sermonnaires qui n'emploient l'allégorie qu'autant qu'elle
a sa part dans leur sermon.
Faut-il rendre le verger et le palais d'Amour responsables de
cette déviation et du passage qui s'opéra de la poésie à l'allégo-
rie tout ensemble précieuse et réaliste, nous ne le pensons pas.
Nous avons dit en effet combien nos trouvères doivent aux
écrivains mystiques; ceux-ci ont plus fait pour le triomphe de
l'allégorie que nos trouvères, le Roman de la Rose et tous les
poèmes qui en sont nés.
Les oiseaux, au contraire, ont, comme nous l'avons noté,
le plus joli rôle dans nos débats, parcequ'ils restent des oiseaux,
même quand ils sont déguisés en chevaliers. Ce déguisement,
il est vrai, n'est qu'un artifice littéraire, mais les poètes y ont
mis assez d'art pour nous le faire accepter.
Au demeurant leur présence est justifiée puisqu'ils tiennent,
dans le combat, la place du clerc et du chevalier, que le poète
a laissés dans l'ombre.
En résumé, les débats sur le clerc et le chevalier nous
montrent donc le thème du verger portant nettement l'em-
preinte du paradis terrestre et de l'Apocalypse, mais prêt à se
transformer par l'allégorie : il conserve encore l'agrément d'un
paysage, et, néanmoins, il est assez spiritualisé pour servir
bientôt comme un cadre de morale et de fiction. Nous avons
marqué l'origine de ce thème, ses développements, jusqu'à
son aboutissement au Roman de la Rose.
CHAPITRE II
LE CLERC ET LE CHEVALIER
Un trait notable de nos débats est la différence qu'il y a
entre le rang des dames et celui des clercs et des chevaliers.
Ces clercs, ces chevaliers sont de condition moyenne, alors
que les dames sont de haut parage. Les poètes ont voulu don-
ner par ce contraste plus de généralité au débat : la femme,
dans ces poèmes, est l'être idéal qui mérite et attire l'amour;
les clercs et les chevaliers, bien qu'ils soient d'un rang infé-
rieur à leurs amantes, peuvent être par l'amour ennoblis.
L'amour, le fin amour diminue la distance qui sépare les
classes sociales.
Pour se recommander auprès des dames, les clercs ont la
science, les chevaliers la bravoure : les uns par celle-ci, les
autres par celle-là peuvent prétendre à tout en matière
d'amour, et remédier aux inconvénients de la naissance ou de
la fortune. Seuls, les faiblesses morales, les défauts du cœur
entravaient la marche de l'amant.
Un poème très court ^ symbolise ainsi la nature des chevaliers,
des clercs et des vilains : deux chevaliers visitant un joli paysage
disent : « Ah ! qu'il serait doux de manger ici et non dans une
salle ! » ; deux clercs passant par le même endroit disent : « Ah !
qu'il serait doux d'avoir ici une femme aimée et de s'ébattre avec
elle !» ; et les vilains qui viennent ensuite, expriment un vœu si
matériel et si sale que nous ne le répéterons pas. Ces quelques
lignes ne traduisent pas seulement le mépris de la société
pour le vilain ; elles nous laissent entendre aussi que les clercs
I. B. Kat., ms. 837, fol. 2^9 verso. Des Chevaliers, des Clercs et des Villains.
20 CHARLES OULMONT
ont des goûts plus relevés que les chevaliers eux-mêmes.
Quels sont donc les chevaliers dépeints dans nos poèmes?
Ce ne sont pas les grands seigneurs ni les riches suzerains :
sans fortune, ils sont toujours partis pour guerroyer ou tour-
noyer; guerres et tournois leur donnent l'argent avec la gloire,
s'ils s'y comportent bien. Il sont bien nés, comme on dira
quelques siècles plus tard ; mais parce qu'ils sont pauvres,
ils vont offrir leur épée à un prince, ils sont à la merci des
aventures. Leur métier est fiuigant et plein d'incertitudes.
Aussi ne peuvent-ils résister un long temps à cette vie errante
et pénible. Leurs dames regrettent à la fois leurs absences pro-
longées et leur lassitude au retour. En revanche ces absences
sont toujours agréables aux clercs, rivaux des chevaliers : « Or
s'en iront ces povres nobles souffreteux et nous laisseront leurs
terres en gage, pour nos roncins que nous leur sourvendrons,
et demourront leurs femmes qui avœc nous gerront. Nous
boirons des vins clers sur les couches, en nos chambres
peintes, et ils gerront vestus, plains de faim et de soif \ » Les
uns ont tout, les autres n'ont pas grand'chose... Et il faut ajou-
ter que le courage, qualité des chevaliers, n'est séduisant pour
les dames qu'autant qu'il est accompagné d'autres qualités.
Or, ce courage ne va pas sans fanfaronnade, sans une pas-
sion déréglée pour le bavardage : c'est du moins ce que tous les
poètes reprochent aux chevaliers. Dans un passage du Roman
des Sept Sages -, une fille dit à sa mère : c Je ne voldroie pas
amer chevalier, car il se venteroient à la gent, et gaberoient de
moi, et me demanderoient mes gajes à engajer. » Ils se van-
teraient... ils seraient comme le « Pnlepoînne li jolis » de la
romance ^^ Putepoinne « de dames si garni » et « d'amors si
sorpris.... » Et les dames éconduiraient le fanfaron comme la
pastoure raille Putepoinne, et le renvoie '^.
1 . Mdencolies de Jehan Dupin, cf. l'article de M. Ch.-V. Langlois dans
Revue Bleue, 27 juin 1908, p. 805-812, p. 809, note 4.
2. Essai sur les fables hid'ennes, suivi du Roman des sept Sages, p. p. Leroux
deLincy. Paris, 1838, in-8, p. 47.
3. Roui, et Piist., p. 171.
4. M. Tobler dans un article intitulé : Exegetisches : Plus a paroles an
plain pot de vin qu'an un viui de cenvise, a recueilli un certain nombre de
LE CLERC ET LE CHEVALIER 21
Les poètes de nos débats d'amour s'ingénuent à enlaidir les
chevaliers pour grandir le prestige des clercs % ils font des pre-
miers une caricature plutôt qu'un portrait — (seule exception
le Florence anglo-normand, où les chevaliers triomphent.) —
Les clercs se sont décrits amoureusement, et ont fait chanter
par la bouche de leurs amies leur louange, plus qu'ils ne
l'eussent mérité.
Pour les connaître, tels qu'ils étaient au moyen-âge, nous
avons trois sources distinctes : i° sources juridiques (décrets
des papes et des conciles) ; 2° sources ecclésiastiques (exhor-
tations privées ou publiques des prédicateurs ou clercs, écrits
théologiques et moraux); 3° sources profanes (poèmes latins
ou français^ écrits en prose concernant les clercs, généralement
d'intention satirique, ou allusions éparses au monde clérical).
Ces trois ordres de sources sont de valeur fort inégale ; les pre-
mières seules méritent notre créance ; encore plusieurs points
sont-ils laissés en litige, telle la condition des sous-diacres que
Ton discute jusqu'à la fin duxii'^s. Les documents de la deuxième
catégorie ne peuvent être utilisés qu'avec réserve : le tableau
que nous font les prédicateurs et théologiens des mœurs clé-
ricales au moyen-âge est souvent noirci à l'excès. Ils exagèrent
les vices pour en inspirer plus d'horreur. De plus, se laissant
entraîner par leur zèle, ils sont plus papistes que le pape, plus
sévères que les conciles, au point de prétendre contester aux
clercs des droits acquis. Il faut donc avoir soin de distinguer
toujours dans leurs leçons ou leurs diatribes entre les préceptes
et les conseils.
La source profane est la moins sûre. Les clercs, les prêtres
textes, où l'on reproche aux chevaliers d'être plus vaillants en paroles qu'en
actes. Il cite, le Vœu du Héron, v. 360-376; le Pèlerinage de Cbarlemagne,
V. 130-133, un passage de Meraugis, v. 77 et suiv. (Zeitschrift fur roman.
Philologie, 1880, t. IV, p. 80-85).
I . Dans une chanson du xiii^ siècle de Raimon d'Avignon, nous trou-
vons dans une énumératiou de métiers qui ressemble au Varlet à tout faire
du xve siècle, clerc et chevalier, réunis en un même vers : e fui clergus e
cavaliers {Chrestomathie provençale, p. p. K. Bartsch, 1880, col. 211). Dans
les Carni. Sur. no 175, parmi une longue énumération nous trouvons : bibit
miles, bibit clerus, bibit albus, bibit niger.
22 CHARLES OULMONT
en rupture avec l'église sont portés naturellement dans leurs
écrits à exagérer Its fautes du clergé. C'est le cas des poètes
goliardiques ou de trouvères qui, songeant à faire rire avant
toutes choses, plaisantent sur les clercs comme ils plaisante-
raient sur les vilains ou sur les femmes. Aussi leur peinture
n'est-elle pas au juste l'expression de la réalité et en tiendrons
nous peu de compte. Pour ces trois ordres de sources, nous ne
citons pas tous les documents que nous a laissés le moyen-nge ;
un grand nombre ferait double emploi, puisque les mêmes
idées reviennent sans cesse.
Commençons donc par les sources véritables, sources juri-
diques. Un clerc au moyen-âge appartient toujours à l'église,
mais il importe de faire le départ entre les clercs engagés
dans les ordres majeurs (sous-diaconat, diaconat et prêtrise) et
ceux qui s'arrêtant aux ordres mineurs, conservaient la liberté
de se marier et même de s'occuper de négoce. Ces derniers,
pourvu qu'ils ne fussent pas bigames ', jouissaient des privi-
lèges que donnait la cléricature. Ces privilèges étaient de deux
sortes : les uns négatifs (exemption de la captation, de la
corvée, et surtout l'immunité du service militaire ^) les autres
positifs (« privilegium fori » qui les faisait dépendre des tri-
bunaux ecclésiastiques, plus sérieux dans leurs enquêtes, plus
doux dans leurs châtiments; droit d'acquérir par achat, par
donation, par héritage 5). De ces privilèges juridiques, il résul-
tait pour les clercs une situation enviable, une existence aisée
sinon luxueuse, la sécurité sauf imprévu, le repos relatif, et
la considération que leur conféraient le savoir et le talent 'K
Au point de vue du mariage des clercs quelques textes
1. Au moyen-âge on appelle bigame un homme qui se mariait pour la
deuxième fois ou épousait une veuve (et. Matheolus qui fut bigame, et ses
Lamentations).
2. Les évêques, les abbés, les abbesses étaient tenus au service militaire,
du moins en fournissant des hommes au roi : le principe de Téglise (cccle-
sia abhorret a sanguine) interdisait aux clercs l'usage des armes.
3. Un de leurs revenus les plus certains était la perception des dîmes et
des prémices.
Cf. René Poncet, Les privilèges des clercs au vioyen-dge (Thèse de la
Faculté de Droit), Paris. 1901.
4. Cf. Gaston Paris, La Littérature française au moyen-dge (Vùx'is 1890), § 2.
LE CLERC 1:T LE CHEVALIER 23
résument la question avec clarté. Le coiicile de Lisieux (en
1064) décrète qu'aucun chanoine, prêtre, ni diacre, ne devra
se marier désormais ; quant aux clercs des ordres inférieurs, on
ne les forcera pas à se séparer de leur femme, mais on les
engagera doucement à le faire '. Notons que ce concile classe
les sous-diacres parmi les clercs inférieurs -, mais que tout en
reconnaissant aux clercs mineurs le droit de mariage, il leur
conseille le célibat. Gratien ne permet pas d'ordonner les
diacres, qui ne font pas profession de chasteté : il interdit aux
prêtres et aux lévites tout rapport avec leur femme à cause du
ministère quotidien qu'ils exercent, mais il tolère le mariage
de ceux qui ne sont pas dans les ordres majeurs. Cependant ils
ne doivent pas être empêchés par un vœu ou par un habit
religieux K De plus leur femme ne sera ni une veuve ni une
épouse répudiée ■+. Alexandre II, le 12 octobre 1067, après
avoir défendu aux clercs majeurs tout commerce charnel, per-
met aux autres de garder leurs emplois dans l'église, s'ils sont
mariés légitimement 5. Calixte II et Innocent II, n'imposent
la continence qu'à partir du sous-diaconat ^. Eugène III
1. Est etiam decretum ibidem ut nullus canonicomm a clero, in antea
uxorem acciperet ; qui vero acceperat omnino omitteret, si quidem presby-
ter vel diaconus esset. Ceteris vero minorum ordinum non auferentur
vehementer, sed si posset fieri, sermone et precibus exhibitis diligenter.
(Cité d'après \q Journal des Savant s, i<^oi, p. 516-22. L. Delisle, les Canons
du Concile de Lisieux.
2. Cf. Alexandre II dans les Regesta pontijicuvi, t. I, p. 568, décret du
21 mai 1062 : « Statuit ut nullus episcopus, presbyter, diaconus qui femi-
nam acceperit, vel acceptam retinuerit dejiciatur.
3. N'oublions pas en effet qu'il y avait entre clerc et moine, une distinc-
tion profonde, presque irréductible. Gratien ne permet pas qu'un moine
soit ordonné clerc, à moins que son abbé ne l'ait offert volontairement à
l'évêque (Gratien, dans Migne, Pair, lat., t. 187, p. 313) : Nullus ad eccle-
siasticum offîcium ex monasterio producatur monachus, nisi quem abbas
loci admonitus propria voluntate obtulerit episcopo.
4. In minoribus ordinibus constituti, uxorem ducant, nisi voto aut reli-
gioso habitu prohibeantur ; non autem viduam aut repudiatam {ib.,p. 182).
5. Ceteros autem clericos qui videlicet inferioribus potiantur officiis, si
legalibus conjugiis sint obligati, in suis gradibus manere vult. (Regesta
Pontificum, t. I, p. 581J.
6. Reg. Pont., octobre 11 19, 27 mars 1123, 18 octobre 11 30, 18 nov.
II 30, 30 mai II 35, 3 avril 11 39.
24 CHARLES OULMONT
s'exprime de même \ ainsi qu'Alexandre III ^. Grégoire VIII,
dans une lettre à un évêque,ditque les clercs mariés qui ne sont
pas encore sous-diacres ne doivent aucunement être séparés de
leur femme, à moins que d'un commun accord ils ne veuillent
se faire religieux ; mais s'ils vivent avec leur femme, ils ne
pourront obtenir les bénéfices ecclésiastiques K Ailleurs Gré-
goire VIII parle des clercs « in ordinibus constituti », à qui
les canons sacrés ne refusent pas un bénéfice ecclésiastique
pourvu qu'ils soient légitimement mariés. Boniface VIII exige
que le privilège de juridiction soit reconnu au clerc marié
pourvu qu'il ne se soit marié qu'une fois, ait épousé une
vierge et porte l'habit de son état 4.
Comme on le voit, il est difficile de décider si les clercs
mineurs, mariés légitimement, pouvaient conserver à la fois
leur femme et leurs bénéfices, être du monde et en même
temps jouir du privilège de clergie. Certains auteurs modernes
en tranchant la question par la négative ^, la simplifient à
l'excès sans l'éclaircir. Les textes que nous citons ^, il est vrai,
manquent de clarté et quelques-uns sont contradictoires. Que
l'église ait essayé d'amener au célibat tous ceux qui de près ou
de loin étaient consacrés au service de l'autel, ce n'est pas con-
testable : mais ce fut, semble-t-il, un conseil plutôt qu'un
précepte. Il y aurait eu quelque ironie delà part de l'Eglise à
reprendre d'une main ce qu'elle offrait de l'autre, c'est-à-dire
1. 21 mars 1148, (statuii) « ut qui in ordine subdiaconatus aut supra,
uxores duxerint aut concubinas habuerint, officio atque ecclesiastico bene-
ficio careant. «
2. 19 mars 1179, (statuit) « ne clerici in sacris ordinibus constituti mu-
Uerculas in domibus suis liahcant. »
3. Ecclesiastica bénéficia, quai ad illos tantum qui assidue in servitio Dei
persistunt spectare noscuntur, non debent ullatenus obtinere (Quinque
compilât ion es antiqiiœ, p. 28).
4. Sexta dccretalîs, III, 2. De clericis conjugatis « in quibus légitime
conjugatum a bencficio ecclesiastico sacricanones non repellunt yyy{Quiuqiie
compilationes antiqux, p. 28).
5. Comme M. Viellard, dans son étude sur Gilles de Corbeil (Paris,
Champion, 1909).
6. Si nous ne donnons pas plus de textes, c'est que les autres n'appor-
tent pas d'arguments nouveaux et laissent la question dans le même état.
L'incertitude tient à l'imprécision des lois de l'église à cette époque.
I
LE CLERC ET LE CHEVALIER 25
à rendre impossible en fait, le mariage qu'elle acceptait en
droit. La seule explication plausible de ces alternatives d'indul-
gence et de rigueur, est que l'Eglise en concédant au clerc la
liberté de se marier et le privilège de clergie, confiait de préfé-
rence les bénéfices soit aux clercs majeurs voués au célibat,
soit aux clercs mineurs non mariés, à qui l'accès des ordres
supérieurs n'était pas interdit.
A ces textes favorables à Tindépendance des clercs, s'oppose,
dirait-on, un décret de Grégoire VII interdisant aux prêtres,
aux diacres, et a tons les clercs d'avoir des femmes ou des con-
cubines. Cette exagération verbale s'explique par la lutte
ardente entreprise par ce pape, en vue d'imposer le célibat
dans les ordres maieurs. Il tâche à fonder ses décisions sur les
textes de l'Ecriture, et en particulier sur les Epîtres de saint
Paul à Timothée et à Tite ^ Son argumentation est faible :
saint Paul permet aux diacres et même aux évêques une femme
(unius uxoris virum). L'opinion de Grégoire VII d'ailleurs est
isolée parmi la jurisprudence de l'église ; on peut donc afi&r-
mer que le mariage était permis aux clercs, au moins jusqu'au
sous-diaconat exclusivement ^.
Le clerc mineur qui était un hom.me marié s'il en avait le
désir, qu'était-il dans la société, quelles étaient ses occupations
diverses, quels étaient ses rôles et quelle était sa vie ? Suivant
l'intention générale du pape et des conciles, les clercs devaient
vivre de Téglise et non du siècle ; la preuve en est que Gré-
goire VIII ne permet pas qu'on retire à un prêtre une pré-
bende parce qu'il est marié, pour ne pas l'obliger à recourir
aux gains honteux et séculiers K Grégoire VIII dans une lettre
qu'il adresse à tous les évêques, défend aux clercs les jeux
de hasard, et particulièrement les dés, la chasse, mais au
1. Interdicit presbyteris, diaconibus, omnibusque clericis uxores habere
et omnino cum feminis habitare, nisi cum eis quas rcgula vel Nicena
synodus concessit (Regesta Poniijîcwii, 9 mars 11 74, t. I, p. 603).
2. D'après les règlements des conciles, on ne devait pas recevoir les ordres
mineurs avant 25 ans et la prêtrise n'était conférée qu'à partir de 30 ans.
3. Ne predictus clericus beneficii ecclesiastici destitutus ad turpia et secu-
laria lucra sectanJa redire cogatur {Quinque com pilai iones, p. 28).
26 CHARLES OULMONT
contraire il les invite à vaquer aux charges de leur état et
autres bonnes études. Innocent III n'accepte pas que les clercs
mènent la vie des laïques, qu'ils se livrent aux mêmes réjouis-
sances qu'eux, et portent les mêmes habits. Il écrit à l'évêque
de Limoges pour l'exhorter à réprimer chez les clercs le négoce
illicite, l'usure, les jeux prohibés et l'usage des concubines. Il
engage Tévêque de Norwick à réformer dans son diocèse la vie
cléricale : les clercs sont mondains et concihent mal la cithare
avec le psautier. A l'évêque de Tournai, il demande de sévir
avec rigueur contre les clercs débauchés '. Innocent III tonne
contre les mêmes méfaits et n'admet pas que les prêtres,
diacres et sous-diacres soient tabellions ^. Gratien dit qu'un
clerc engagé dans les ordres sacrés ne doit pas s'adonner aux
occupations séculières. Le commerce est condamnable, mais
le théâtre et la chasse le sont plus encore ^ Le concile de
Vienne n'autorise pas les clercs à être bouchers ni cabaretiers,
ni jongleurs, ni bouffons de profession '^.
Les papes et les conciles se sont souciés de ce qui est le plus
extérieur dans la vie des clercs, de leur habit : Urbain II >
leur interdit les vêtements fendus et les oripeaux pompeux. Le
« Concilium Tiburiense » leur défend le vêtement laïque, le
manteau, la cotte, la cape, les chaussures précieuses et incon-
venantes ; leur habit doit être religieux et décent ^. Gré-
1. « Cum corrigerc vis clericorum excessus exercentium negotiationem
illicitam et usuras, vacantium ludis illicitis, et habentes concubinas, ipsi,
ut tuam correctionem éludant, ad sedem apostolicam vocem appellationis
emittunt. » (Migne, 214, t. I, p. 297).
2. Episcopus Hostiensis tibi dédit in mandatis « ut presbytères, diaconos
et subdiaconos quos ibidem invenit passim tabellionatus officium exer-
centes, excommunicationis vinculo innodares (Migne, 216, Innocent III,
t. III, p. 486).
3. Qui venatoribus donant, non homini donant, sed arti nequissimje
(Migne, 187, p. 409).
4. Cf. P. Fournier, Les officialités au moyen-dge (Paris, 1886, in-8),
p. 68 et suiv.
5. Regesta Pont., 15 sep. 1089, (t. I, p. 664).
6. « Ut laicalibus vestimentis clerici non utantur, id est mantello vcl
cotta sive cappa nec pretiosis et ineptis calciamentis et aliis uovitatum vani-
tatibus, sed rcligioso et decenti babitu induti incedant {Quinque compila-
iiones antiqux, p. p. E. Friedberg, Leipsig, 1882, p. 25).
LE CLERC ET LE CHEVALIER 27
goire VIII n'admet pas pour les clercs les vêtements fermés, ni
les capes, ni les manteaux rouges ou verts, ni les parements de
cendal ou de soie ; qu'ils n'aient pas d'anneaux au doigt s'ils
ne sont pas évèques, mais que leur couronne et leur tonsure
conviennent à leur état'. Innocent III proscrit aussi les vête-
ments coupés en bas, de même que le port de la chevelure et
de l'habit laïque ^
Tous ces décrets avaient leur utilité parce que les clercs
oublieux de leurs devoirs ne différaient des laïques que par
leurs privilèges qu'ils ne s'efforçaient pas de mériter. Ils sem-
blaient justifier par leur mauvaise conduite, en effet, toutes les
censures dirigées contre eux, et l'on dirait presque à lire cer-
taines consultations des évêques auprès des papes, que les
auteurs des fiibleaux n'ont rien inventé. Ne prendrait-on pas
pour un conte satirique cette lettre de l'archevêque de Londres
à Innocent III où il est dit qu'un vilain ayant surpris sa femme
avec un prêtre, coupa au misérable le nez et la langue... Le
vilain excommunié par l'archevêque est absous par le pape, à
charge de contribuer de ses deniers aux frais de la croisade.
Innocent III nous apprend qu'à Saint-Denis des clercs ont
brisé la nuit les portes de maisons de débauches, y ont pénétré
avec violence, et ont eu des querelles avec les fils des bourgeois
parce que les prévôts et justiciers de Saint-Denis respectant
Tordre clérical n'ont osé les arrêter K Aussi les théologiens, les
1. « Ut clerici clausa déférant indumenta, cappis sive mantellis man-
tellis rubeis aut viridibus non utantur... annulos non portent in manibus,
nisi CDiscopus fuerit... Coronam et tonsuram habeant congruentem. »
Quinqiie compilât iones antiqnœ, p. 25).
2. In clerici comam nutriant aut laicali veste utantur (Migne, 214,
Innocent III, t. I, p. 734).
3. Ut villicum, qui presbytère cum uxore sua turpiter agenti nasum
absciderat ac linguam Iseserat, anathemate solvat sub certis conditioni-
bus. (Migne, t. II, p. 461).
Clerici quidam in villa Sancti Dyonisii commorantes, non timentes
abuti privilegio clericali noctu fores muliercularum effringunt, in domos
earum per violentiam irruentes, et cum filiis burgensium suscitantes sedi-
tiones et rixas eo quod villœ projpositi et justitiarii propter clericalis ordinis
libertatem, ad eorum correctionem manus extendere pertimescant (Inno-
cent III, t. IV, p. 102).
28 CHARLES OULMONT
prédicateurs, les écrivains pieux qui parlent en leur propre
nom, plus qu'au nom de l'Eglise, ne se lassent-ils pas de flétrir
les dérèglements du clergé.
A entendre Pierre Damien, les clercs sont coupables de tous
les crimes, ils sont sans règle et sans frein et ne visent à rien
moins qu'à incendier la « tour de chasteté ' ». Ils sont luxurieux,
incestueux, intrigants, ils flattent les grands et sont pires que
les simoniaques, car ils paient non par de l'argent mais par
leur personne et leur dignité. Ils sont ignares enfln, ces clercs
promus trop tôt et sans compétence aux bénéfices ecclésias-
tiques. Ils dépensent leur argent à courir le monde et les folles
femmes qui sont les fléaux des clercs. Ces folles femmes sont
la venaison du diable, le rebut du paradis, le poison des âmes,
elles sont matière à péché, cause de ruine, elles sont des
huppes, des chat-huants, des louves, des sangsues^ elles sont
des baisers ^ !
Saint Bernard déteste les jeunes clercs, et fait au sujet de
ceux qui parviennent trop tôt et injustement aux honneurs les
mêmes remarques que Pierre Damien 5. Il constate que les
clercs par leurs habits luxueux paraissent des chevaliers,
et sont bien malgré tout, des clercs par leurs gains. Pourtant
ils ne sont, à dire vrai, ni clercs ni chevaliers puisqu'ils
ne combattent pas en chevaliers et n'évangélisent pas en
clercs 4. Ce n'est pas que saint Bernard apprécie avec éloges le
métier de chevalier : « Celui, dit-il, qui préfère l'état des armes
à la cléricature, met les choses humaines avant les divines. »
Et il ajoute : « Est-il plus beau d'être appelé sénéchal que doyen
ou archidiacre ? Pour être clerc comme il faut l'être, il ne
1. Inipetulantes et infruniti turri castitatis moUiuntur incendium (Migne,
145, Pierre Damien, t. II, 11° 387).
2. Virus mentium, gladiiis animarum,... materia peccandi, iipupce, ulula:,
noctuœ, lupae, sanguisuga^... scorta, prostibula, savia (P. Damien, t. II,
no 406).
3. Scholares pueri et impubères adolescentuli ob sanguinis dignitatem
promoventur ad ecclesiasticas dignitates et de sub ferula transferuntur ad
principandum presbyteris, laetiofes intérim quod virgas evaserint, quam
quod meruerint principatum (Migne, t. 182, n° 472).
4. Rogo, quid hoc est monstri ut, cum et clericus et miles simul videri
velit, neutrumsit (Migne, t. 182, n°8i).
LE CLERC ET LE CHEVALIER 2^
convient pas de retourner lui monde après s'être enrichi dans
l'église ; il ne convient pas davantage de vivre en égoïste et de
négliger la charité'. Sous prétexte de bien public, les clercs
vendent leurs paroles aux puissants et leurs salutations aux
matrones. Ils étaient à peine connus dans leur village, et
maintenant qu'ils sont clercs, ils fréquentent les cours, recher-
chent la connaissance des rois et la flimiliarité des princes.
S'ils sont tonsurés, s'ils fréquentent les églises, s'ils chantent
des psaumes, c'est pour l'argent qu'ils récoltent^. »
Pierre de Blois dans ses poésies contre les clercs, les mon-
tre sous les mêmes aspects que saint Bernard et Pierre
Damien. Il engage les clercs à quitter les palais \ Mais les
clercs résistent; ce qui les retient à la cour, c'est une culture
plus raffinée, une nourriture plus exquise, l'avantage d'être
craints sans avoir rien à craindre. La jeunesse est l'âge des
plaisirs, la religion est bonne pour ceux qui sont vieux, mais
pour ceux-là seulement-^. Pierre de Blois n'est pas moins sévère
pour les clercs qui écrivent des poésies profanes : c'est d'une tête
folle de chanter les amours défendues, et de se vanter de cor-
rompre les jeunes filles. Il conjure quelqu'un d'abandonner les
vaines cantilènes et de composer des œuvres qui touchent à la
théologie ^.
Enfin Innocent III s'indigne dans un sermon contre les
moeurs du clergé, empêché dans les liens de la concupiscence ;
la chair est la maîtresse toute puissante qui avilit l'Eglise. « La
nuit, on sacrifie au fils de Vénus, le matin on ofi"re à l'autel
le fils de la Vierge ; la nuit on embrasse Vénus, le matin on
1. Ergo pulchrius est vocari dapiferum, quam decanum, quam archidia-
conum ? (Migne, t. 182, n° 82).
2. Saint Bernard dansMigne^ t. 183, no 754, Q.ui antea vixiu suo vico vel
oppido cogniti fuerant, modo circumeunt provincias et curias fréquentantes,
regum notitias principumque familiaritates assecuti sunt... Vincuntur in
suo studio mulierculai.
3. Nam curia | Curis imo crucibus, | Et mortibus, | Semper est obnoxia
(Migne, t. 207, p. 1133).
4. Ib., t. 207, p. 1333. Totus feror in amplexus | Voluptatis obviai |
Tenent nos in curia | Cultus delicatior | Cibus exquisitior et lautior.
5. /&., p. 233 : Insani capitis est, amores illicites canere, et se corrup-
torem virginum jactitare.
30 CHARLES OULMONT
vénère la Vierge ' . » Ce texte égale et dépasse peut-être par sa
crudité et sa violence les diatribes des poètes profanes que nous
allons citer. Cela n'est pas sans importance, car à ne lire que
les clercs en rupture avec l'Eglise, on serait tenté plus d'une fois
de ne tenir qu'un compte infime de leurs assertions.
Parmi ces diatribes profanes, il en est de latines et de fran-
çaises. Les latines, en vers, sont appelées goliardiques ; les plus
célèbres, on le sait, se trouvent dans le Recueil dit des Carmina
Burana. Or, l'un de ces poèmes chante l'amour du clerc,
supérieur à celui du chevalier, et ceci est le thème ^ que nous
retrouverons dans nos débats. Les chevaliers ne sont pas
habiles en amour, et puis ils sont tout en parade ; à quoi sert
aux femmes, ajoute le poète, d'avoir leur portraiture en étoffe
de soie, alors que ces amants sont sans cesse loin d'elle ' ? Les
clercs passent la froide saison auprès des dames, et même les
prêtres ont des mains impures et ne craignent pas de quitter
la couche d'une femme pour aller dire la messe ^. Les poètes
goliardiques ne manquent pas de constater que le sanctuaire
de Dieu est devenu un antre de népotisme et de lucre K
Gautier Map^, estime que le meilleur remède en ce qui con-
cerne l'incontinence des clercs serait de leur permettre une
femme ; la leur interdire, c'est leur en accorder plusieurs : qu'un
prêtre ait son épouse afin qu'il ne recherche pas celle du voi-
sin ^. Il reprend la même thèse dans la curieuse Coisultatio Sacer-
-dotum : c'est une réunion de prêtres et de clercs que l'on veut
#
1. Quidam nocte filium Veneris agitant in cubili, mane filium Virginis
agitant in altari ; nocte Venerem amplcxantur, mane virginem venerantur
(Innocent III, Migne, t. IV, p. 368. Sermon pour le jour des Cendres).
2. Carmina Burana (éd. 1847), p. 147. Cf. ih., p. 134.
3. Qiiid prosunt nobis talia | Cum forma périt propria (/^.).
4. Carmina Burana, p. 36. Qiii fréquenter et jocunde | Cum uxore,
dormis, undc | Surgens mane missum dicis | Corpus X^i benedicis | Scire
velim causam quare | Sacrosanctum ad altare | Statim venis immolarc |
Virgis dignus vapulare.
5. Ih., p. 49. Fit hereditarium I Dei sanctuarium | Et ad Christi dotes
I Preponuntur hodie | Expertes scientie | Presulum nepotes | .
6. Thi^ latin poems commonely attribiitcd to W al ter Map' s, by Thomas
Wright (Londres, 1861, p. 171). Quisque suam habeat et non proximo-
rum I Ne incurrat odium vcl iram eorum.
LE CLERC 1:T LE CHEVALIER 3 I
priver de leurs femmes. Chacun de protester ; à l'impossible nul
n'est tenu. Il faut que tout clerc ait sa concubine. Un vicaire
assure qu'il ne peut vivre sans sa cuisinière, un autre se plaint
que sa nature ardente le force à satisfiiire ses désirs : il perdra
son âme plutôt que sa femme. L'on conclut : les simples clercs
auront une concubine, moines et chanoines deux ou trois,
doyens et prélats quatre ou cinq... Quant aux clercs de cour,
qu'ils tâchent à plaire aux maîtres, qu'ils soient aimables, gra-
cieux, empressés. Ils sont d'ailleurs experts en affaires'.
D'après un autre recueil latin écrit en Angleterre, les reli-
gieux, institués pour la pauvreté, ne rêvent que richesses ; ils font
passer entre les mains des courtisanes les dîmes et les offrandes
des fidèles, ou bien ils vont étudier la médecine à Montpellier
et ne se distinguent pas des laïques dont ils ont les occupations
et les plaisirs. Ils aiment les parfums de roses et de violettes,
et passent leur vie à jouer, à aimer, à boire et à dormir^.
Gilles de Corbeil soutient la thèse en faveur du mariage
des clercs, en invoquant l'Ancien et le Nouveau Testament,
les nécessités de la nature humaine et les intérêts de la
morale. « Que chacun, dit-il, ait sa femme, on évite ainsi
la tentation d'empiéter sur les droits du voisin 5, » H déclare un
fardeau intolérable l'obligation du célibat. S'adressant au pape
Honorius III, il s'indigne contre le cardinal Galon, auteur d'un
décret sur l'incontinence des clercs 4.
Adam de Le Haie proteste lui aussi contre la servitude im-
posée aux clercs. Un clerc perd son privilège de clergie s'il
1. Ib., p. 174. Vir ad impossibile nuUus obligatur | Clero pudicitia scitis
quod non datur ! ... Non possum vivere sine coqua nuindus [ ... Habcbi-
mus clerici duas concubinas, ] Monachi canonici totidem vel trinas |
Decani, prelati, quatuor vel quinas | Sic tandem leges implcbimus divinas.
2. TIjc anglo-latin satirical poets and epigratniuatists of the twelth Century
collected and edited hy Thomas Wright. Londres, 1872, 2 vol. in-8, t. II,
p. 213 et seq.
3. Suas, inquit, habeant quilibet uxores,... proximorum fœminas, fîlias,
et neptes violare nefas est (Viellard, op. cit., p. 430-431).
4. Imposuit collis onus importabile nostris
ToUere cum non posset idem digitoque movere ;
Qui tantis clerum laqueis, moderamine nuUo.
Strinxit et artavit, cohitus probibendo solutos (p. 431;.
32 CHARLES OULMONT
épouse une veuve, tandis qu'un prélat peut impunément avoir
des maîtresses. Les vers sont à citer.
Chascuns le pape encosa
Quant tant de bons clers desposa,
Ne porquant n'ira mie cnsi,
Car aucun se sont aceti
Des plus vaillans et des plus rikes
QjLii ont trouvées raisons friques
Que nus clers par droit ne désert
Pour mariage estre asservis
Ou mariage vaut trop pis
Qiie demourer en soignentage,
Comment ont prelas l'avantage
D'avoir femmes a runnier,
Sans leur privilège cangier,
Et uns Clers si pert de franquise
Par espouser en Sainte Eglise
Famé qui ait autre baron
Romme a bien la tierche partie
Des clers fais sers et amatis ' (V. 435 et suiv.).
André le Chapelain montre que les clercs sont tout à fait
dignes d'être aimés, mais il pose la question de la légitimité
de cet amour. Le clerc est prudent, sage et savant, mais ne
doit-il pas garder son corps immaculé pour Dieu ? N'est-ce pas
une dérision de vouloir délier autrui, lorsqu'on est soi-même
enchaîné ? Sans doute, mais le clerc avoue qu'il est homme, et
sujet à toutes les faiblesses des hommes... Au reste, la néces-
sité d'être chaste s'impose aux laïques aussi bien qu'aux clercs.
Si un clerc remplit bien son office, on n'a rien à lui repro-
cher : les fautes qui ne sont pas des manquements à son
métier, ne sont pas plus répréhensibles chez lui que chez les
autres mortels. Et puis, s'il est trop soucieux de son confort et
de son repos, s'il n'a pas l'allure martiale du chevalier, le
I. Li jus Ad.m, p. p. A. Rambeau, dans les Ausgahen uuh Alhandlinigen
ans dem Gchiete der rovnvi. PhiJol. de Stengel. Marburg 1886. Un contem-
porain d'xVdam de le Haie, Robert le Clerc, dit M. Guy, « accuse les
prêtres de s'occuper exclusivement de biens temporels » (p. 131); « ils gar-
daient en jaloux leurs écus, ou ne les lâchaient qu'à regret » (p. 132).
(H. Guy, Essai sur la vie et les œuvres littéraires du Trouvcre Adam de le
Haie, Paris, 1898, gr. in-8, 605 pp.)
LE CI.ERC ET I.E CHEVALIER 33
clerc n'est pas comme lui bruuil et cruel, il est surtout prudent
et discret '.
En Allemagne, les clercs aiment les jeunes filles comme en
France : un prêtre nous en assure ^ ; il arrive que les clercs
aient des aventures. L'un d'eux offre son cœur à une pucelle
qui refuse d'abord, puis cède ; après s'être aimés, ils se lèvent,
prennent chacun sa route et ne se revoient plus >. Aussi bien,
la satire, en Allemagne comme ailleurs, n'a-t-elle pas épargné les
clercs. Dans un manuscrit inédit de la Bibliothèque de Vienne
dont nous avons pris la copie, un poème goliardique énumère
tout au long les défauts des clercs : oisiveté, avarice, liberti-
nage ; le prêtre, d'origine plébéienne s'enrichit ; les prélats sont
des loups qui boivent le sang du troupeau ; baignant dans
l'ordure, ils ne peuvent nettoyer autrui. Ce sont de mauvais
pasteurs qui estiment les brebis à leur toison ^.
Les poètes français du moyen âge n'ont pas traité les clercs
avec moins de sévérité. Il serait trop long de relever tous les
traits dirigés contre les mœurs cléricales, et cette énumération
nous instruirait en somme assez peu : sans cesse les mêmes
griefs, et presque avec les mêmes formules. D'ailleurs, nous
n'avons à tenir compte que des textes où il est question de
1 . Suum pras omnibus corpus immaculatum domino custodire... Qiiamvi
clericorum sim sorti conjunctus, homo tamen sum in peccatis conceptus et
carnis lapsui sicut et ceteri homines naturaliter pronus existens... Si vero
in linguae opère suum rccte gerat officium, ab hoc est onere liberatus...
Inevitabili vobis necessitate probabo quod magis in amore clericus quam
laïcus est eligendus... clericus enim in cunctis cautior et prudentior quam
laïcus invenitur (Andrex Capellani regii Francorum, de Amore lihri très,
p. p. E. Trojel, Copenhague, 1892), p. 184 et suiv.
2. Disce, bone clerice, virgines amare
Quia sciunt dulcia oscula prsestare
(Frédéric Zarnke, Die deutschen Universitiiten in MittelaJter, Leipzig, 1857,
I, p. 87).
3. Pertransiyit clericus
Durch einem grùnen AValdt... (Ib., I, 88).
4. Ovem plenara vellere ducit meliorem (ms. Bibl. Vienne, no 3 121,
88 verso-89 recto). Le poème du ms. 3 121 a attiré notre attention par le
titre qu'il porte au catalogue de la Bibl. de Vienne : Carmen contra derum
et par TLacipit : omnis fere clericus invenitur parcu s.
3
34 CHARLES OULMOXT
Favarice, de la luxure et de la gourmandise des clercs, puisque
tels sont les vices des clercs de nos poèmes.
On médit des clercs comme on médit des femmes ; et les
satires dont ils sont l'objet nous offrent plutôt une caricature
qu'un portrait ressemblant. Il est très difficile de faire le départ
entre le réel et la fantaisie, et les observations recueillies ici et
là parmi les textes ne nous permettraient pas de constituer
un tableau d'ensemble. Pour nous d'ailleurs, seules les œuvres
antérieures à 1250 sont de quelque utilité ^
I. Les prédicateurs français du xiie siècle (cf. abbé L. Bourgain, La
Chaire française au XII^ siècle, d'après les viss. Paris, 1879, in-8, 399 pp.),
traitent avec sévérité l'avidité des évêques et des clercs : « Quelquefois, dit
M. Bourgain, les évêques recouraient à tous les moyens pour acquérir ces
richesses. Ils dépouillaient les fidèles dont ils auraient dû être les protec-
teurs, ou ils livraient les choses saintes au plus honteux trafic », p. 277.
Le même auteur cite (p. 278), Adam de Perseigue : « C'est avec le
patrimoine du Crucifié qu'ils entretiennent leur luxe et leur orgueil. Ils ne
sont point soucieux des âmes, mais de leurs oiseaux... Le lieu saint, le
lieu de la prière, ils en font un champ de foire, et la terre des saints est
devenue un repaire de brigands » ; et plus loin (p. 280), M. Bourgain
ajoute : « L'exemple venant des évêques, le clergé inférieur négligeait
tous ses devoirs et, dans plusieurs provinces, en Normandie surtout, le
sacerdoce était tombé dans le plus honteux avilissement. Les prédica-
teurs poursuivent avec véhémence les voluptueux ; ils empruntent les
couleurs de Juvénal, et par endroits ils dépassent la crudité de son lan-
gage, )) p. 281. L'auteur cite saint Bernard : « De là ces tables chargées de
services splendides et de mets délicieux ; de là ces excès de bouche, ces
débauches, ces guitares, ces lyres et ces flûtes ; de là ces celliers qui regor-
gent de toutes choses, ces vases de parfums précieux, et ces coffres rem-
plis de trésors immenses. C'est pour cela qu'on veut être et qu'on est en
effet prévôt d'église, doyen, archidiacre, évêque et archevêque » ; puis
Hildebert (p. 285) : « Comment (un laïque) aura-t-il horreur des fautes
qu'il sait être commises avec impudence par les clercs ? Comment les
laïques abhorreront-ils les impuretés de la chair lorsqu'ils entendent dire
qu'il y a des prêtres et des clercs couverts d'infamies ?... « Enfin, M. Bour-
gain (p. 293) cite un chancelier, Pierre de Poitiers : « Quelle honte! nos
écoliers se livrent à tous les désirs de la chair. Ils vivent dans des turpi-
tudes qu'aucun d'entre eux, dans le lieu de sa naissance, parmi ses parents
et ses proches, n'oserait même nommer... Ils dilapident, en vivant avec
des courtisanes, les richesses du Crucifié. »
Cette lutte contre les vices du clergé durait depuis fort longtemps ; elle
avait été engagée, dès le ve siècle, par saint Jérôme et saint Augustin (cf.
A. Bartelt, Die Ausstreifungen des gcistlichen Standcs in der christlicl)-
lateinischen Litteraiur bis T^um XII Jahrhundert imd in den altfraniôsischen
LE CLERC ET LE CHEVALIER 3 5
L'évêque de Rennes, Estlenne de Fougères, auteur du
« Livre des Manières » (1170), constate que le clerc ne vaut
que par ses mœurs et par sa science, mais que ses mœurs sont
aussi déplorables qu'est nulle sa science '.
Ordener deit bon clerc et sage
V. 209. Lor soignanz peissent, lor mestriz,
Del patremoinc au cruceHs.
Et lor effançonez petiz
Des trentins qu'il n'ont deserviz.
Plus tard, le jeune Aucassin dira qu'il souhaite d'aller en
enfer, pour y rejoindre tous ceux qui furent gais en ce bas
monde, les beaux clercs et les beaux chevaliers : Car en infer
vont li bel clerc et li bel kevalier ^.
Dans le « Dit de la Rose », on nous apprend que les clercs
sont si experts en matière d'amour qu'ils écrivent pour autrui
des lettres et des billets, en parfaits secrétaires :
Ne li clerc qui les escrira,
Ne sache ja que ce sera,
Fors qu'en ceste matière non 5.
Fahleaus, Greifswald, 1884, in-8, 31 pp.). Déjà saint Jérôme blâme les
clercs qui s'enrichissent, les clercs gourmands, ceux qui recherchent la
compagnie des femmes : « Audio prseterea, eum iibenter virginum et
viduarum cellulas circumire, et, adducto supercilio, de sacris inter eas lite-
ris philosophari quid in secreto, quid in cubiculo mulierculas docet ? »
(epist. L, p. 236); cité p. 3-4.
Saint Augustin reprend le luxe des clercs dans la coiffure et le vête-
ment : « Cessent itaque clerici, psalmodiœque hymnis que spiritualibus insis-
tentes, capillos, nitras ceteraque velamina in capitibus portare » (Append.
T. VI, 293 et seq., cité page 5).
Le même docteur flétrit les clercs luxurieux : « O quam turpe est cleri-
cum a meretrice duce captivum. Si conjugium sacerdotibus prohibetur,
quanto magis crimen fornicationis in nobis iestimabitur » (Sermo
XXXVII. C, cité page 6).
Grégoire de Tours nous apprend que la simonie n'est pas inconnue de
son temps : « Jam germen illud iniquum cxperat fructificare ut sacerdo-
tium aut venderetur a regibus aut comparetur a clericis. » (Cité p. 16).
1. Estiennc von (de) Fougicrcs, Livre des manières (pp.]. Kremer, Mar-
burg, 1887, in-8).
2. Aucassin et Nicoîete, éd'iûon Such'iiùr, 5e éd. 1903, p. 8.
3. Le dit de îa Rose, p. p. Jubinal, dans Jongleurs et Trouvères no- 118.
3 6 CHARLES OULMONT
Les fableaux nous fourniraient, comme il est naturel,
d'abondantes allusions contre les clercs : nous renvoyons le
lecteur au fableau du Meunier et des deux clercs, du chevalier, de
la dame et du clerc, de Gomhert et les deux clercs, qui couchent
l'un avec la femme, l'autre avec la fille de leur hôte ^
Nus home qui bêle famé ait,
Por nule proiere ne let
Clerc gésir dedanz son ostel *.
Est-ce donc à dire que les clercs observaient bien mal la
continence prêchée par les papes et les évêques, est-ce à dire
que les clercs n'étaient que des paillards % plus paillards que les
laïques, et nuisibles à la société ? Nous avons répondu par
avance à cette question, en remarquant l'exagération et le
parti pris de ces diatribes ^.
1. Recueil général de Fahleatix, p. p. Montaiglon, V. 83 ; II, 215,1V, 47, etc.
2. Ib.,1, 238.
3. Les clercs subissent le reproche de Sodomie. Cf. E. Dùmmler, Zur
Sittengeschichte der Mittel alters, Zeitschis fur deutsch. altert. XXII, 256-258,
nous ne citons pas le texte d'Yves de Chartres, car il n'est pas question
dans nos débats que les clercs aient des mœurs contre nature.
4. Au xiiie siècle, au xiye siècle, les diatribes sans être plus violentes,
se généralisent de plus en plus. L'auteur de «L/ epistles des Femmes » (Jubi-
nal, op. cit., p. 22), voulant montrer que les femmes sont dépensières, écrit
qu'elles ruineraient « un prevoire ou un clerc » ; l'auteur du célèbre Matheo-
lus est presque aussi éloquent contre les clercs que contre les femmes :
Les bourdeaux suyt et ens se boute
Ressembler veut aus damoiseaux
(Ed. van Hamel, 1892, I, livre m, v. 535 et suiv.)
L'auteur du Songe du Vergier (p. p. Paulin Paris, Mém. de VAcad. des
Jnscr., XV, 336-398), vante les beuveries des clercs, amis des ménes-
trels : boire « religieusement », c'est boire à deux mains. Jehan du
Pin note que les clercs « ne font que boire, mangier et dormir » (cité par
M. Ch.-V. Langlois, Les Melencolies de Jehan du Pin, Revue Bleue, 17 juin
1908, p. 808). — Jamais une femme ne connaîtra l'amour si elle n'a pas
un clerc pour amant ; ainsi parle l'auteur de la Clef d'amour au xiv^ siècle :
Bien sevent amours déporter
Et lor amies conforter;
Ja n'iert d'amours bien assenée
Femme, se de clerc n'est amec.
(Cité par G. Paris, La Poésie du nwyen-àge, i^e série, p. 199-200).
Ll- CLERC ET LE CHEVALIER 37
Il y a des clercs qui ne sont ni débauchés, ni riches ', il y a
des clercs qui travaillent et d'autres qui sont oisifs, mats ce que
Ton affirmera sans peine c'est que les clercs ont au moyen-âge
sur les chevaliers la supériorité que confère le travail intellec-
tuel. Légistes, conseillers, secrétaires, précepteurs des enfants
nobles, poètes, ils ont par mille façons diverses la faculté de
s'élever, et de prendre dans la société une certaine place.
Les clercs dont il s'agit dans les débats d'amour, excepté le
Florence anglo-normand, Melior, Hucline, le Concile de Retnire-
mont, sont des clercs mineurs, attachés à l'Eglise, ayant le
droit de se marier, jouissant du droit de clergie et possédant
des bénéfices : s'ils étaient diacres ou prêtres, il serait fait
allusion à la défense d'aimer les dames et au scandale dont de
tels clercs seraient la cause. Pour la plupart ils sont lecteurs,
chantres — l'amie du chevalier leur reproche ces ennuyeuses
besognes. Ils vivent correctement, portent la tonsure, ne sont
pas vêtus comme les laïques.
Dans le Concile de Remiremont, ce sont des chanoines, por-
tant une robe noire ; bénédictins voués au célibat, ils en usent
très librement avec ce vœu, et gardent aussi peu la chasteté que
les chanoinesses de Remiremont. Pour eux comme pour elles,
ce sont des amours défendues qu'il convient de ne pas divulguer
et de réserver aux seuls membres de la famille bénédictine.
Dans HtielinT'yW est question de prêtres, puisque seuls les
prêtres peuvent faire ensolucion (v. éo).
Voyez sur les devoirs du clerc, sur la vie qu'il devait adopter, le traité
didactique intitulé La dotrine d'enor, p. p. Wolf d'après le ms. 2585 de
la Bibl. de Vienne. Le clerc doit « aler honestement par la terre esgardant
devant lui, por doner es autres boen esample et chastes ».
I. M. Ed. Faral insiste, dans sa thèse sur Les Jongleurs en France an
moyen-dge (Paris, Champion, 1910), p. 32-43, sur la pauvreté des clercs,
sur le grand nombre de déclassés qui se trouvaient parmi eux et attribue
à la rancune des clercs savants et faméliques la violente satire des
goliards contre l'Eglise Romaine et le clergé. Nous ne saurions aller
jusqu'à dire que les goliards furent sincères dans leurs attaques, mais
on ne peut oublier que les clercs en révolte et les membres les plus auto-
risés du clergé expriment les mêmes griefs en termes identiques. Sur ce
point Golias et saint Bernard sont d'accord. Les reproches faits aux mau-
vais clercs traduisaient donc une pensée généralement admise sur un vice
réel.
38 CHARLES OULMONT
Dans les poèmes anglo-normands, les clercs sont-ils prêtres
ou moines ? Ce qui est sûr, c'est qu'ils n'ont pas le droit d'ai-
mer et que leurs amours sont répréhensibles. Et cependant, en
Angleterre plus qu'en France, l'opinion publique devait leur
être indulgente, puisque nulle part le clergé n'a protesté avec
autant de hardiesse et d'opiniâtreté contre l'obligation de la
continence ; les écrits de Gautier Map et la Consultatio sacer-
dotum le prouvent assez. C'est ce caractère illégitime de
Tamour qui donne aux poèmes anglo-normands plus d'accent
et plus de violence : les opprimés se plaignent et protestent.
Les poètes, des clercs sans doute, n'ont aucune peine à se
prononcer en faveur de leurs collègues contre la tourbe turbu-
lente des chevaliers, et le débat d'amour est moins un
procès équitable où les deux parties s'accusent et se défendent, '^
quune apologie du clerc, dont la victoire est par avance
assurée.
CHAPITRE IJI
LE DÉBAT. — QUELQUES PROLONGEMENTS DU DÉBAT
ET DU THÈME DU VERGER
Connaissant le cadre du débat et les personnages dont il
s'agit, il convient maintenant d'examiner le débat lui-même,
de noter dans les versions diverses les arguments pour et
contre le clerc et le chevalier.
Commençons par les poèmes latins, en choisissant d'abord
celui qui se distingue le plus des autres versions, le Concile de
Retniremont : les clercs sont doux, affables, courtois, probes,
fidèles, discrets et généreux ; leurs défauts sont surtout exté-
rieurs ; ils ont des vêtements noirs et tristes, ils sont gras, et se
donnent tout entiers aux plaisirs de la table. En outre, on les
voit toujours leur psautier à la main. Quant aux chevaliers,
ils sont bavards, indiscrets, médisants, maigres, pâles et défaits,
obligés par la pauvreté à combattre ; mais il est juste de recon-
naître qu'ils sont braves, et que leurs vêtements sont éclatants,
enfin ils montent à cheval, tournoient et pensent à leur
dame.
Le poème de Phyîlis ajoute peu aux raisons déjà exposées.
Cependant il met plus en relief la richesse du clerc, le dénû-
ment de son rival ; il fait ressortir aussi que le premier s'oc-
cupe à des travaux de l'esprit, vit dans la méditation et dans la
contemplation, tandis que l'autre a des besognes plus maté-
rielles. Cet avantage compense l'inélégance de la tonsure.
Les versions françaises de Florance parlent encore du psautier,
de la tonsure, opposent le rôle du clerc qui est de prier à celui
du chevalier qui est d'aimer ; mais, l'argument décisif et qui
40 CHARLES OULMONT
revient ici à chaque instant, c'est que les clercs sont les plus
courtois.
C'est la courtoisie qui est présentée aussi dans Htiellne comme
le principal titre à l'amour^ et le trait distinctif des clercs. Ce
poème, plus réaliste que les précédents, insiste sur l'avidité du
clerc qui vit des morts et s'enrichit grâce à eux, mais par
contre la misère du chevalier lui fait user pour vivre des expé-
dients les plus bas.
Autant et plus qu Hueline, Melior et Idoine a des traits réa-
listes.
Le poème anglo-normand tient pour une supériorité la santé
et la force physique du clerc, bien préférable à l'état du cheva-
lier dont les membres sont sans cesse froissés et endoloris.
L'amante de ce dernier devra se faire sa garde-malade... mais
par contre, on nous dit ici, pour la première fois, que les
amours du clerc sont scandaleuses et qu'une femme se
déshonore en se livrant à lui.
L'auteur d'un autre poème, également écrit en Angleterre,
{Florence de Cheltenham) fait au clerc le même reproche.
Cette version ne le cède en rien à la précédente en vigueur,
en précision, je dirais volontiers en brutalité. Il s'agit d'un
clerc répugnant, aux doigts sales et noirs, qui mange et boit
comme un porc. De plus, et ce détail est nouveau, les clercs
sont de basse condition. On peut reprocher aux chevaliers
d'avoir un corps couvert de blessures, d'être fourbus et
deherdilléSy mais ils sont plus sympathiques que leurs adver-
saires et, chose unique dans nos débats, le poète leur donne
gain de cause : ce n'est pas qu'il leur décerne des louanges plus
flatteuses, il se borne à accentuer les tares physiques et morales
du clerc.
Suivant que les auteurs parlent davantage de telle qualité ou
tel défaut, le poème prend une physionomie particulière. Dans
le Concile de Remiremont, c'est la discrétion des clercs, l'impru-
dent bavardage des chevaliers qui amoindrissent toutes les
autres considérations ; c'est que l'amour des moines et des
religieuses doit demeurer mystérieux. Phyllis, d'allure plus
païenne, donne plus de place à la supériorité de l'étude sur les
LE DEBAT 4I
travaux militaires; déjà raiiteur pense presque en humaniste.
Les poèmes français, celui A'Hueline y compris, étant des
poèmes courtois, déclarent la courtoisie le mérite souverain,
et cette unique particularité l'emporte sur tout le reste. Enfin,
les poèmes anglo-normands, malgré les sensibles différences de
composition, mettent en pleine lumière deux faits négligés par
les versions du continent : santé et force physique d'une part,
et de l'autre l'interdiction d'aimer qui frappe les clercs.
On pourrait distinguer toutes ces versions en deux groupes :
dans le premier {Phyllis, et ms. français de Florence), le cadre
enveloppe le débat et en atténue seulement le réalisme ; dans
le second {Concile de Remiremont et poèmes anglo-normands), le
cadre est subordonné au débat, il est nul dans le Concile de
Remiremont, insignifiant dans Melior, et dans le Florence anglo-
normand il est à la fois encombrant et hors de propos : en
effet il forme une longue introduction, étrangère par le ton
au reste du poème ; c'est une sorte de hors-d'œuvre, et l'on
sent bien que l'auteur en voulant se conformer à une tradition
s'est épargné par un début peu poétique et prolixe l'ennui d'y
revenir au cours du débat. Le poème d'Htieline tient à la fois des
deux groupes.
Aussi malgré l'unité foncière du sujet, rien n'est plus diffé-
rent que nos poèmes si on les compare entre eux. Alors que
les pastourelles avec des éléments nécessaires et invariables,
comme le débat dans nos poèmes, ont une physionomie
commune, un ton, une allure par où on les distingue sans
peine entre tout autre poésie, les pièces dont je m'occupe n'ont
ni la même inspiration, ni la même couleur, ni à vrai dire,
la même nature. Il semble que les unes soient de jolis
contes de fées où l'on discute, et où la mort de la femme
amoureuse est une fiction comme le duel des oiseaux et
comme la cour d'amour, tandis que d'autres, par la précision
de certains détails, par l'âpreté de la satire, se rapprochent des
fableaux ; et entre ces deux types extrêmes, il y a bien des
degrés, des nuances diverses : des poèmes comme Htieline sont
déroutants par le contraste qui existe entre la doctrine de cour-
toisie et la brutalité de certaines paroles prononcées.
42 CHARLES OULMOKT
*
Nous n'avons pas à faire l'histoire du genre « débat », et
seuls les débats où il est question du clerc et du chevalier
nous intéressent directement. De même, s'il importait de
montrer quelle est l'origine du thème du Verger, quel est son
développement, quelle est son importance dans le Débat du
clerc et du chevalier, il ne nous appartient pas de suivre les
variations de ce thème littéraire'. Ce que nous pouvons
remarquer, dès l'abord, et ce qui touche encore à notre sujet,
c'est que verger d'amour et débat sur l'amour sont étroite-
ment liés, comme sont liées aussi aux charmes du Verger les
délices du printemps paradisiaque. Dans la Complainte d'Amonr,
dans la Cour d'Amour^, comme dans le Roman de la Rose,
le jardin fleuri est le cadre tout préparé aux scènes amou-
reuses, aux discussions sentimentales. En outre, le dieu,
comme dans nos débats, tranche la question posée dans la
Cour d'Amour ; il parle à ses respectueux admirateurs, il tient
son parlement : il faut aimer avec loyauté, avec discrétion
et sagesse ; Pauvreté accompagnée de Gentillesse est meilleure
qu'Orgueil escorté par Richesse. C'est donc une dispute
ex-professo, et le dieu lui-même prononce la sentence en
dernier ressorte Dans la Messe des Oisiaus de Jean de Condé,
Vénus a le rôle du dieu d'amour : après que le rossignol et
d'autres oiseaux ont chanté la messe, le papegai fait un ser-
mon sur les devoirs des amants; il engage un dialogue
entre les chanoinesses et les grises nonnains. Les chanoinesses
disent à leurs rivales :
Prendés vos convers et vos moisnes,
Et lor doneis larges anmoisnes,
Et lor porteis de vo pitance.
1. Pour le Fahel et Venus, nous renvoyons le lecteur aux textes mêmes
publiés ci-après ou analysés.
2. P. p. L. Constans, Les inss. français de Cheltenham (Paris, 1882), p. 66.
3. Dans une plaquette parue en 1309 Le Procès des deux amans plai-
dyant en la court de Cupido, il y a un Jugement du Dieu, siégeant tout
nu sur un trône parmi ses sujets (Recueil de Montaiglon, X, 170 et suiv.).
LE DÉBAT 43
Vénus déclare que tous ont droit à lamour, pourvu qu'ils
respectent les règles énoncées par le papegai. Ce poème, écrit
à la fin du xiii'' s., postérieur au dernier de nos débats, en
conserve le cadre féerique, la discussion, l'idée du jugement '.
Le choix des personnages, gens d'église et nonnains, rappelle
singulièrement le Concile de Remircmont , bien que les cheva-
liers ne figurent pas dans la Messe des Oisiaus, et que ce soient
les qualités des amantes et non celles des amants que l'on mette
en cause -.
Il arrive même que le dieu d'amour prononce une sen-
tence, sans qu'il y ait eu au préalable ni débat ni dispute :
c'est un poète qui rencontre dans un verger une déesse, elle
l'autorise à cueillir des fleurs à condition qu'il ne touche pas
à la guirlande d'amour ; le poète se lamente, et un message
conduit la déesse au Palais d'Amour. Amour la tance pour
ce qu'elle a traité avec rigueur le poète : vous lui devez une
compensation ; devenez sa véritable amante.
E poi stare per sua diritta amança 3.
Comme ailleurs il y a le Verger et le Palais du dieu
d'amour, et le maître donne un ordiie suprême.
Bien qu'il ne s'agisse pas exactement du débat du clerc et
du chevalier, il faut rapprocher de nos poèmes le Jugement don
Roy de Behaigne. « Une dame dont l'amant vient d'être enlevé
par la mort, et un seigneur, trahi et délaissé par son amie, pré-
tendent chacun avoir plus à souffrir que l'autre. La querelle,
sur le conseil de Guillaume^ est portée devant le roi de Bohême
et tranchée en faveur du chevalier. » L'éditeur de G. de Ma-
1. La messe des oisiaus et li plais des chanoinesses et dos grises nonnains
(Œuvres de B. et J. de Condé, éd. Scheler, III, i).
2. Dans la Cour d'Amour de même, il ne s'agit pas des amants que pré-
férera la femme, mais de la femme qu'il est préférable d'aimer. L'on nous
fait le portrait physique et moral de la femme idéale.
3. A. Mussafia, Cinque sonetti antichiy tratti da un codicc délia Palatina
di Vienne (Vienne, 1871), xive siècle.
44 CHARLES OULMONT
chaut, M. E. Hoepffner, rapproche à bon droit ce poème, de
Phyllis, de Florence, etc. '.
Quant à la question de savoir « lequel vaut miex a amer du
clerc ou du chevalier », même après le xiii" siècle nous en
notons des traces dans la littérature, sans qu'il y ait de débat
proprement dit : nous avons signalé la remarque de la Clef
d'amour, il en est d'autres. Certains poètes, comme Des-
champs, estiment que les clercs et les chevaliers, en se ma-
riant, perdent leur agrément et leurs qualités :
Lors pert li clers son escripture,
Et li chevaliers sa poursuite,
Des armes ne fera plus suite.
L'un pert par marier science,
Et l'autre en pert nom et vaillance •
Deux pièces ont un intérêt particulier, parmi les prolonge-
ments du débat '; M. Neilson n'a pas cité l'une d'elles, et n'a
qu'assez légèrement résumé l'autre, d'après la Bibliothèque du
duc de la Vallière.
L'ouvrage italien a pour titre : // conirasto délia bianca et
1. Cf. Œuvres de Guillaume de Mâchant, p. p. E. Hœpffner (Société des
Anciens Textes). Paris, 1908,1. I". Introduction, p. lx-lxi.
2. Miroir de mariage, v. 7885 et suiv.
3. Signalons encore que dans la 8* matinée du sieur de Cholières
(xvie s.) qui a pour titre « Des lettréz et des guerriers », l'auteur demande
« se une fille doit plus désirer d'être acouplee par mariage a un homme
d'estude que a un guerrier. » On dit en faveur des lettrés qu'ils savent
faire des sonnets, et « res veiller amour par poésie », qu'ils sont courtois
avec leur femme, tandis que les hommes d'armes savent mieux frapper que
bien dire (Œuvres, 1. 1, p. 275 et suiv. Tricotcl et P. Lacroix, Paris, Jouaust,
1879). Sans doute il ne s'agit pas de nos clercs, mais il est curieux de noter
qu'on reconnaît aux uns comme aux autres les mêmes avantages. — Dans
une page de son Monophile, Estienne Pasquier disserte sur les aptitudes à
l'amour, non du clerc, mais de celui qui dans la société du xvie siècle l'a rem-
placé. « Il me semble de Testât de celui de robbe courte, qui sont les armes,
être plus recommandable à l'amour que celui de robe longue, la profession
duquel gist principalement en l'estude, du tout incompatible avec l'amour,
fie chevalier] s'efforce de plus en plus à prendre mille honnestetez et galau-
tises. » Pasquier en bon humaniste estime tant la science et la vie de l'esprit,
qu'il le trouve incompatible avec les mignardises et les mièvres plaisirs de
l'amour galant (Pasquier, Œuvres complètes, 1723, I, 771).
LE DEBAT 45
délia bru na\ C'est au mois de mai; deux femmes, Tune
blanche et lautre brune, vont cueillir les fleurs nouvelles. Elles
écoutent gazouiller les oiseaux, et se lavent à la fontaine.
Fleurs, oiseaux, fontaine, tous les détails du Verger d'amour.
Et le débat ^ commence, parce qu'elles ont aperçu un enfant
plus joli que la fleur d'aubépine :
« Quelle est de nous deux la plus belle ? » — « Vous êtes
d'égale beauté ». La blanche est plus colorée que rose de mai,
et la brune semble née en Paradis ; leurs costumes sont d'une
incomparable richesses Après avoir vanté chacune sa beauté,
elles se lancent des injures réciproques, car elles se disputent
1. P. p. Ferrari dans Giornah storico clella Leîteratura italiana, VI, 352
et suiv. La première édition que nous possédons est datée de 1545, mais
c'est une réimpression.
2. Bien qu'il ne s'agisse ni de clerc ni de chevalier, nous ne pouvons
nous empêcher de rappeler le délicieux débat entre la mère et la fille sur
la question de savoir s'il vaut mieux pour la fille donner son cœur à
l'amoureux riche, ou au bel amoureux. C'est un débat aussi intime, aussi
réaliste que les débats dont nous nous occupons sont semblables à des
ceuvres d'école, quoiqu'enveloppés d'un mystère poétique. Et en vérité,
s'ilfn'est pas question de clerc et de chevalier, dans ce poème comme dans
Hueline, l'auteur insiste surtout sur les satisfactions qu'éprouve la femme à
recevoir des cadeaux :
Belle mère, ke ferai ?
De deux amans^sui mis en plai,
Li uns est beaus com fleur de may,
Li autres est riches, ben le sai.
La mère conseille à sa fille de suivre son exemple ; jeunette, elle adorait
les présents. Mais la fille adore les baisers du bel amoureux"... Il lui semble
qu'elle « boit du piment » quand il l'accole.
Mieuz vaut joie orphanine
Ke richesse et marrement.
Non, dit la mère, sans la richesse on ne jouit de rien, et l'on n"est pas
considéré (Roniania, XIU, p. 512, p. p. M. Paul Meyer, d'après le ms.
8336 de la Bibl. Philipps à Cheltenham). Cf. encore le Lai du Conseil, p. p.
F. Michel (Paris, 1836, in-8, p. 85-110).
3. Entrambe due si levarono un mattino,
La bianca e la brunetta ognuna isnella,
Andarono solazzar in un giardino.
E l'una et l'altra, o quant 'era bella !
E a seder se misson sotto un pino,
Cautando rosio;nuoli sur la ramella...
46 CHARLES OULMONT
l'amant et sont rivales. Deux florentines sont élues comme
arbitres : devant elles la blanche et la brune présentent succes-
sivement leur défense. L'une des Florentines demande son avis
au jeune homme, qui ne veut pas se prononcer. Les deux
amoureuses se querellent à nouveau. Enfin, un duel est fixé,
qui aura lieu sur la place de Sienne, pour trancher le débat.
C'est par un matin de Pâques, les deux demoiselles compa-
raissent sur le champ de bataille embaumé de lis et de vio-
lettes. Deux cavaliers s'offrent comme champions : elles
refusent avec fierté. Elles ont de belles armes :
Ognuna avcva scudo e bona mazza
Elmo luccnte ed al lato la spada.
Disse la bianca : or tu, brunetta pazza,
Tu sei verso di me apparechiata,
Or ti difendi, ch'io ti vo'ferire '.
Après qu'elles se sont frappées, tour à tour, c'est la Brune qui
obtient la victoire, et la Blanche se rend à merci. Le jeune
homme épouse la Brune, qui le mérite bien. La Blanche songe
à se faire religieuse, mais un des cavaliers présents lui demande
sa main et elle ne refuse pas.
Cette histoire qui ressemble beaucoup au Déhat de deux
demoiselles, Vune nommée la Noire et Vautre la Tannée % poème
du xv^ s. français, se retrouve dans les chansons populaires de
Venise, de Calabre. S'il ne s'agit pas du clerc et du chevalier,
il n'en est pas moins frappant de constater même description,
mêmes détails précis (pin, fontaine, combat), dans ce débat
et dans nos poèmes médiévaux.
Clerc et chevalier sont métamorphosés en jeune moine et
vieux « gendarme » dans une farce française du xvi'^ s., mais
sous des noms différents ce sont bien les mêmes personnages :
1. Et oggi e'I di ch'io ti faro morire,
Ella gli dette cosi gran ferita
Sopra de l'elmo, quai era cerchiato,
Quasi la brunetta fu sbigottita...
2. P. p. Montaiglon, Recueil d'anciennes poésies françoises, t. V, pp. 264-304.
ô
LE DÉBAT 47
Farce nouvelle contenant le débat d'un jeune moine et d'un vieil
gendarme, par devant le dieu Cupidon, pour une fille, fort plaisante
et recréative '. Cupidon conseille à une jeune fille de prendre
plutôt un amant qu'un mari. Elle choisit le jeune moine :
La Fille
Il n'est feu que de jeune bois.
Le Gendarme
Il n'est aboi que de vieil chien
Prenez moi et vous ferez bien.
Le Moine (au gendarme)
Elle qui est gente,
Et qui a verds et riants yeux,
Et vous les avez chassieux,
Ny plus ni moins qu'un chat de may.
Le Gendarme
Si ce moyne vous emmené,
Vous serez femme diffamée,
Or serez de moy plus aymee
Qu'oncques Paris n'aima Hcleine.
La Fille
Moins d'honneur e plus de proffit.
Et Cupidon sentencie :
Du soldat la force est faillie,
Le moine aura pour son partage
La mie.
De même que dans le Florence anglo-normand, le gendarme
(= chevalier) objecte que la femme si elle aime le moine
(= clerc) sera « esclaundree ». Cette farce est à notre connais-
sance, le seul prolongement dramatique du débat.
I. Duc de la Vallière (Bihl. du Théâtre français depuis son origine. Dresde,
1768, I, lo-ii) analyse cette pièce qui nous a été conservée dans le Recueil
de plusieurs Farces tant anciennes que modernes (Psivis, 1612, chez Nicolas
Kousset, p. 591). Cf. le recueil des Cantilene et Ballate de G. Carducci.
48 CHARLES OULMONT
Enfin nous avons à parler d'une pièce des Carmina Burana
(celle qui porte le n° 55) dont nous ne sommes pas à même
de définir toute l'importance, à cause de son obscurité et
peut être de ses lacunes. Il importe de bien l'examiner telle
qu'elle est et de tâcher à en dégager le sens et la portée. Si
nous pouvions affirmer qu'il s'agit dans ce poème d'un véritable
débat, et qu'au lieu de nos oiseaux, ce sont des fleurs qui
s'offi'ent à être les avocats des demoiselles, nous serions en
présence d'un thème analogue au thème de Phyllis, et traité
d'une manière assez différente pour qu'il ne soit pas sans
réelle utilité de mettre en parallèle la pièce 5 5 et l'ensemble de
nos débats d'amour. Grôber, dans son Grundriss ' écrit que
c'est un poème « embrouillé et confus », qui oppose et pré-
fère l'amour réaliste des clercs à l'amour idéaliste des cheva-
liers. Le lecteur en jugera. Nous en donnons d'abord une tra-
duction quasi littérale.
I Le froid horrible a cessé ; voici le temps des fleurs. A
l'approche du printemps, la terre est grosse. Elle se délivre
et enfante, lorsqu'on voit les fleurs, o, o, o, a, i, a, e.
L'amour est une chose dont on ne se console pas (?) Le clerc
sait aimer la jeune fille plus que le chevalier. II Le soleil
ranime la terre pour que son fruit ne périsse pas ; c'est par la
douce température que se forme le principe des choses, c'est ce
qui fait germer et multiplie les semences III La montagne se
revêt de fleurs, et résonne du chant des oiseaux ; dans les forêts
les oiseaux chantent, et gazouillent doucement, et Philomèle
ne cesse pas sa plainte : elle se souvient de sa perte. IV La
face de la terre sourit. Maintenant écoutez, jeunes filles, pour
diverses raisons, les chevaliers n'aiment pas comme il faut : Le
chevalier manque de forces, et des qualités physiques. V Le
thym et le chardon donnèrent cet avis : A cause de leur beauté,
les chevaliers nous semblent dignes d'amour (Au sujet desquels
cette sotte raison — Fut interrompue pour faire place à un
jeu(?)) VI Mais sur leurs cœurs les chevaliers peignent nos
portraits avec de la soie colorée sur leurs manteaux, et sur
I. II, 421.
LE DÉBAT
49
leurs boucliers. A quoi nous servent de telles choses, puisque
notre personne elle-même s'évanouit devant leurs yeux. ?
VII Les clercs pendant le froid nous regardent à la cuisse ' sous
le voile de nos vêtements, et ensuite ils assistent à notre toi-
lette ^ Bientôt au sujet de tout clerc, la conclusion d'Amour fut
rendue '.
Il semble bien, que l'auteur ait voulu assimiler la puissance
amoureuse des clers à la nature printannière et féconde.
L'idée que les chevaliers manquent de forces, qu'ils ne sont
que des ombres d'amoureux se poursuit jusqu'au bout. Mais
il est impossible d'analyser la marche du dialogue. Le thym
et le chardon paraissent les champions de l'une et l'autre
cause, sans qu'on soit en droit de l'affirmer. Il y a une objec-
1 . Dans le Concileàe de Remiremont, il est fait allusion aussi à la cuisse des
nonnains qu'il n'est permis de toucher qu'aux clercs de Toul.
2. Pyxis signifie parfois : attirail de toilette, ce qui sert à la toilette.
3. I. Frigus hinc est horridum
Tempus adest floridum ;
Veris ab instantia
Tellus jam fit gravida.
In partum inde solvitur
Dum florere cernitur,
O, o, o, a, i^ a, e,
Amor insolabile !
Clerus scit diligere.
Virginem plus milite.
II. Sol tellurem recréât,
Ne fétus ejus pereat ;
Ab œris temperantia,
Rerum fit materia,
Unde multiplicia
Generantur semina.
III. Mons vestitur floribus
Et sonat a volucribus,
In silvis aves concinunt
Dulciter que garriunt,
Nec Filoména dcsinit,
Jacturam suam meminit.
IV. Ridet terre faciès ;
Nunc audite, virgines,
Colores per multiplices ;
Non amant recte milites
Miles caret viribus
Nature et virtutibus.
V. Thymus et lapathium
Inierunt consilium
Hoc : propter formam milites
Nobis sunt amabiles,
De quibus stulta ratio
Suspensa et solatio.
VI. Sed in cordibus milites
Depiugunt nostras faciès
Cum serico in palliis
Colore et in clipeis.
Quid prosunt nobis talia,
Cum forma périt propria.
VIL Clerici in frigore
Observant nos in femine,
Pannorum in velamine
Deinde et in pyxide
Mox de omni clerico,
Amoris fit conclusio.
4
50 CHARLES OULMONT
tion (sed in cordibus, strophe 6) qui répond à un argument
que nous n apercevons pas. De même la conclusion arrive
avec une rapidité inattendue et mystérieuse. Le observant
nos \ atteste en outre que les jeunes filles parlent indépen-
damment des fleurs qui les défendent, et la présence de ces
jeunes filles ne nous est annoncée en aucune façon. Sans
parler des difficultés qui proviennent du style même et de
rincohérence des idées, de mots comme insolahile, solatio,
pyxide, de certaines phrases qui tournent court, nous avons
l'impression de ne lire que des bribes d'un poème qui fut
assez mutilé. Néanmoins il y a débat, puisque d'une part en
faveur des chevaliers on formule ceci : ils portent sur leurs
vêtements le portrait de leurs dames, et ils sont beaux;
d'autre part, en faveur des clercs : ils ont la puissance physique,
et le goût des choses de l'amour, indiqué par plusieurs traits
réalistes. Il y a débat, et il y a « conclusion », en faveur des
clercs, semble-t-il, quoique la proposition « de omni clerico »
soit ambiguë. Quant au rôle des plantes \ le fait qu'il s'agisse
d'un « consilium » prouve qu'elles ont à discuter et à se mettre
d'accord sur les qualités respectives du clerc et du chevalier.
C'est donc, au printemps, un débat sur le clerc et le chevalier
envisagés comme amants, avec des plantes qui se mêlent à la
dispute, et une décision finale. Si d'ailleurs, le « de omni
clerico » nous peut laisser perplexes, le vers : Clericus scit deli-
gere virginem plus milite, nous tire d'embarras.
Quant à la structure poétique de cette pièce, il faut noter
qu'elle est régulièrement construite. La première strophe a
10 vers, de 7 syllabes, sauf le 5'' qui est de 8. La seconde a
6 vers de 7 syllabes, sauf le 2^ qui est de 8 et le 3*= de 9. La
troisième a 6 vers de 8 syllabes, sauf le 1"' et le 4^ qui sont
de 7. Dans la 4^ strophe, en 6 vers, les deux premiers et le
cinquième sont de 7 syllabes, et les autres de 8 ; dans la 5%
le i*"' et la 4^ sont de 7 syllabes ; tandis que dans la 6% tous les
I. Plantes sauvages. Nous ne pouvons admettre que les jeunes filles soient
symbolisées par ces noms, comme elles le sont dans nos débats par des
noms de jolies fleurs.
LE DÉBAT 51
vers sont octosyllabiques. Enfin dans la 7*= strophe, le i" et le
5"= vers sont de 7 syllabes. Il est intéressant aussi de remarquer
que le 2" vers de notre pièce Tempus adest floridum, est
le début d'un poème étudié par M. Schreiber ' : ce chant
goliardique est un de ceux que les critiques allemands classent
comme « Frùhlingslied », chant de printemps. Pourrait-on
supposer que le n" 55 fût un mélange assez confus de deux
poèmes distincts l'un en vers de 7 syllabes, l'autre en octosyl-
labes? Cela expliquerait peut-être et les fautes rythmiques, et
les obscurités foncières. Dans la i''^ str. n'est-il pas question
de la nature « enceinte », puis de l'assertion que les clercs
aiment mieux que les chevaliers? ensuite le poète glorifie la
nature printanière, et reprend au 2" vers le thème du clerc et
du chevalier: ainsi, jusqu'à la fin. Il était plus logique de par-
ler d'abord de la nature pour arriver ensuite à l'amour des
hommes, et il nous paraît qu'il faut admettre outre des lacunes
des interversions qui concourent à embrouiller la ligne générale
du poème. Ce qui confirme notre hypothèse c'est que dans
le n° iio des Carmina Bnrana {Tempus adest floridiim) il est
dit que les clercs sont aimés des jeunes filles et invités par
elles au plaisir.
Virgines cum clericis
Simul procedamus
Per amorem veneris
Ludum faciamus.
Entre le n° iio et le n° 55, autre similitude : les rimes
ne sont pas des rimes à dire le vrai, ou plutôt elles n'existent
que pour l'oreille, ainsi que le constate M. Schreiber.
L'obscurité du poème que nous avons transcrit s'explique
peut-être en dehors des lacunes probables par son caractère
populaire. On est porté à croire que le thème du débat était
assez répandu pour que le poète pût se faire comprendre à
demi-mot ; et d'autre part le vers 7, tout entier composé
d'interjections fait songer à la ritournelle d'une romance ou
1. Die Vaganten Strophe, p. 100.
32 CHARLES OULMONT
d'une pastourelle encore que ce vers ne se répète pas comme
un refrain.
S'il en était ainsi, le débat aurait pris tour à tour la forme
d'une fiction savante (^Concile), d'un poème courtois ou sati-
rique (toutes nos versions, hormis le Concile) et d une chan-
son populaire.
CHAPITRE IV
CLASSEMENT DES VERSIONS ET ÉVOLUTION DU DÉBAT DU CLERC
ET DU CHEVALIER
Avant de comparer avec minutie les diverses formes du
débat et d'essayer ainsi d'en faire un classement, puis de
marquer l'évolution du débat lui-même, nous apercevons
que tous nos poèmes sont apparentés, et les deux tableaux
suivants le montreront avec clarté :
a) Traits particuliers à une ou plusieurs versions.
1° Une portière du couvent amoureuse, dans le Concile, et
un portier du palais d'amour dans un ms. de Florence B ; il faut
présenter le seel d'amour à la porte, surtout dans D :
Sauf ce que au portier donrés
Son treù que vous li devés v. 124-125.
2° Description des montures, simplement indiquée dans
Florence, développée dans Phyllis.
3° Dans le Concile, mélange irrespectueux de l'amour
et de la religion chrétienne. Ce mélange n'existe dans les autres
versions que pour le Verger d'Amour et le palais du Dieu.
4° Oiseaux comme champions dans les versions françaises
et anglo-normandes.
5° Jugement en faveur des chevaliers dans le Florence anglo-
normand, contrairement à toutes les autres versions.
6** Indication du scandale résultant de Tamour des clercs,
dans les deux poèmes anglo-normands.
54 CHARLES OULMONT
b) Trai/s communs à toutes les versions du débat.
1° Le printemps '.
2° Description plus ou moins longue des costumes.
3° Deux femmes antagonistes.
4° Qualités des clercs : partout aimables, courtois, géné-
reux.
5° Défauts des clercs : Tennui du psautier.
6° Qualités des chevaliers : ils sont braves et se couvrent de
gloire pour leur dame.
7° Défauts des chevaliers : pauvres, vantards, indiscrets.
8° Jugement prononcé sans appel.
Dates respectives des deux poènus latins.
Le Concile, et Phyllis, doivent être examinés d'abord. En
dehors des questions qui se posent au sujet des poèmes fran-
çais^ les deux poèmes latins, en raison même de la langue
dans laquelle ils sont écrits, ont donné lieu à des controverses
touchant la région des auteurs et la date des œuvres. Il
importe donc que nous étudiions à notre tour ce double pro-
blème : de la solution qui s'imposera à nous dépendra le
classement général de nos débats.
L'un des poètes ayant localisé le débat, et mis en cause
l'abbaye de Remiremont, a donné à penser aux historiens
modernes de la célèbre abbaye fondée par saint Romaric, que
les religieuses ou les chanoinesses y menaient une vie fort relâ-
chée au xii^ siècle. Cette opinion laisse entendre que le poème
fut en quelque sorte un reflet de la réalité, et que l'auteur du
I. A ce propos M. G.fjHuet nous écrit qu'il a publié dans le Twintigste
Eeuw (Le xxe siècle), septembre 1903, une remarque sur le Concile de Remi-
remont. Il signale « le costume orné de fleurs, donc printanier, que porte la
Cardinalis domina qui préside le Concile, ainsi que l'exprersion quasi
Veris qui lui est appliquée : tout cela semble un emprunt aux fêtes popu-
laires du printemps, où la saison printanière est personnifiée par une jeune
fiUc ou une fillette ; d'autre part ce caractère printanier rattache la Cardi-
nalis domina à l'Amour également printanier que nous voyons dans Phyllis
et Flora et dans le Roman de la Rose. »
CLASSEMENT DES VERSIONS 55
Concile n'eut à inventer que la forme de son débat. Guinot, que
des auteurs plus récents se sont bornés à reproduire ', publiait en
1859 un document qui semble donner à cette thèse un appui
officiel : c'est la bulle adressée le 17 mars 1151 par Eugène III
aux archevêques de Cologne et de Trêves, ainsi qu'aux
vêques leurs suffragants, au sujet du monastère de Remire-
I . Sur l'abbaye de Remiremont, l'on peut consulter les études suivantes :
A. Guinot, Etude historique sur Vahhaye de Remiremont (Paris, 1859, in-8°);
Didelot, Remiremont, les Saints, le Chapitre, la Résolution (Nancy, 1888,
in-80) ; Ravold (j.-B.),Histoire anecdotique des Pays de Lorraine, de Bar
et des Trois Evéchès (Paris, 1889- 1890, 3 vol. in-80) ; Abbé Eugène
Martin, Histoire des diocèses de Tout, de Nancy et de Saint-Dié Q^ancy , 1900,
3 vol. in-80), Comtesse de Béduer (Marguerite de Lostange), Les chanoi-
nesses de Remiremont pendant 12 siècles (Vàr\s, 1900, in-80, 304 pp.), Sté-
phane Mougin, Le Palais Abbatial de Remiremont (extr. des Annales de la
Société d'Emulation du département des Vosges) (Epinal, 1904). — A une
importance particulière, l'article de Didier Laurent, L'abbaye de Remiremont,
contribution à l'Histoire critique des cinq premiers siècles de ce monastère
(dans Mémoires de la Soc. d'Archéologie Lorraine, 1897, p. 259-499).
L'auteur donne le texte du Liber vitx d'après le ms. de la Bibl. Ange-
lica à Rome (A, 2, 10), dont des extraits ont paru dans Der Liber Vitat
und die nekrologien von Remiremont in der Bibliotheca Angelica :(ii Rom, de
Ad. Ebner (publ. dans A^^2/^5 Archiv. fiïr deutsche Geschichtskunde, 19e année,
livr. I).
Sources manuscrites a) Paris. Toutes les chartes que possède la B. Nat.
sur l'abbaye ont été cataloguées par M. Léopold Delisle (Mss. latins et fran-
çais ajoutés aux fonds des w. acquisit.. Inventaire par L. D., Paris, 1891,
p. 519-571). Un petit nombre de pièces seulement sont du xiie s. ; nous
n'avons rien à retirer pour notre étude des mss. n. a. 1. 2528 à 2546, 2548
à 2552, n. ac. fr. 1284, 1299, 1376, 3662, 3664, 3665. 3667, 3683, 3690.
Le ms. n. a. l. 2547 contient au no 23 la bulle d'Eugène III dont nous par-
lons longuement dans le texte ci-dessus. Le ms. n. a. 1. 349 contient un
obituaire et martyrologe de l'abbaye (xnie-xve s.) où les noms de Fau-
cogney et de Granges dont il est question dans notre étude se rencontrent
fréquemment. Le ms. n. a. fr. 1282 renferme un obituaire presque entière-
ment en français (même époque et même remarque que pour le précédent).
Le ms. n. a. fr. 3674 contient le registre de Valdenaire que cite Bergerot.
Enfin nous trouvons dans le ms. n. a. fr. 3685 une histoire monastique de
l'abbaye par Dom Charles Georges, et des Annales de l'insigne chapitre de
Remiremont dans les mss. n. a fr. 3692-94 : quoique ces ouvrages du
xviiie s. parlent de l'abbaye et de ses origines, ils se bornent à citer la bulle
d'Eugène III, sans commentaire défavorable. Les pièces relatives à Remi-
remont qui ne sont pas à la Bibl. Nat. ont été dispersées dans la vente
Voisin du lundi 22 mars 1886 (Catalogue de Livres... et documents manus-
crits) (nos iy5^ iy5^ lyy^ lyg ; au u" 175 cc sout des pièces des xvie, xviie
et xviiie s., entre autres une chronique rimée du xvie s. sur les événements
56 CHARLES OULMOMT
mont récemment incendié. Nous donnons cette pièce en
entier, parce qu'elle constitue le seul texte que nous possédions
sur les mœurs de l'abbaye au xii*" s. Nous l'avons copiée dans
le ms. B. Nat., n. a. 1. 2547 n° 23. Cette bulle a été citée par-
tiellement ' par Jaffé dans les Regesta Pontificum, (II, 66^
n° 9376), « Eugenius Episcopus servus servorum Dei venera-
bilibus fratribus Coloniensi et Trevirensi archiepiscopis et
eorum suffraganeis episcopis salutem et apostolicam benedic-
de l'abbaye ; les trois numéros suivants ont encore moins d'importance pour
nous).
¥) Epinal. Les documents sur l'abbaye sont contenus dans les cartons
nos 853, 854, 855 : il y est question des droits de telle ou telle fonction
capitulaire. — Le ms. moderne de M. Bergerot, déposé à la Bibl. munici-
pale de Nancy, qui a pour titre : Le chapitre de Reiniremont et ses institutions^
nous a été communiqué grâce à une autorisation de l'auteur. L'auteur cite
un cartulaire en 4 vol. fait de 1778 à 1780 par l'abbé Vuillemin, archiviste
du chapitre et dont il use fréquemment. Il mentionne une phrase de Jean
de Hayon qui dit que l'incendie de l'abbaye eut lieu « ob negligentiam
monialium ». Il remarque que, sans couvent, les dames vécurent alors
chez des particuliers, à leur guise, en attendant la reconstruction ; elles se
séparèrent de l'ordre bénédictin : « Les filles dégénérées de Saint-Romaric
confièrent le soin de leurs intérêts spirituels à des prêtres séculiers, igno-
rants des traditions du monastère et plus disposés à accepter les faits
accomplis » (p. 42). Elles « préparèrent, dit-il, le passage d'une séculari-
sation de fait à une sécularisation de droit » (p. 43). — Le ms. de M. Ber-
gerot a été critiqué par M. Pfister dans son Rapport sur le concours pour
le Prix Herpin {Mém. de VAcad. Stanislas, Nanc}", 1895, p. 17-31):
M. Pfister reproche à l'auteur de n'avoir pas utilisé les mss. de notre Bibl.
Nat. ni celui de la Bibl. Angelica. Le vrai titre de l'ouvrage [devrait être :
Organisation du chapitre de Remiremont aux xvie, xviie et xviiie s. C'est
dire que M. Pfister n'attache point grande importance à la partie qui con-
cerne le moyen-âge, et qui seule nous occupe.
On voit malgré cette longue liste de références sur l'historique de
l'abbaye de Remiremont, combien peu de textes se rapportent à l'époque
qu'il nous serait utile de connaître. La plupart des mss. qui pourraient
nous renseigner sont de date trop moderne. (Ce ne sont pas les obituaires
qui nous apprennent ce que fut la vie dans l'abbaye). Quant aux études
et aux livres récents, au sujet de la conduite relâchée des religieuses, ils nous
montrent tous que la bulle d'Eugène III est leur unique point de départ.
I . « Ar(noldo) Coloniensi et I(llino) Trevirensi archiepiscopis eorumque
suflfraganeis parthenonem Romaricensem nuper combustum reedificandum
commendat : « Non tam attendentes », inquit, « quod ilL\2 jani pridem
conversatione carnali subventionis nostrx indignas (se) exhibuerunt, quam
quod sacrœ religionis cultum in eodem loco crcdimus proccssu temporis
reformandum et spiritalibus couvert endam prudentiam esse ».
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CLASSEMENT DES VERSIONS 57
tionem : combustionem Romaricensis que luipcr divino judicio
diciinr accidisse fratcrnitatcm vestrani non crcdimus ignorarc.
Quia vero ad ipsîus revelationem sumptus necessarii cognos-
cuntur, pctentibus illis que sub habitu rcligionis inibi conver-
santur. Fraternitatcm vestram de ipsarum duximus solatio
commonendani, non tam attendentes quod ille jam pridcm
convcrsatione carnali stibvenlionis vestre indignas exhibiierunt, quam
quod sacre religionis cultum in eodem loco credimus processu
temporis reformandum et spiritiiaJihiis convertendam, pruden-
tiam itaque vestram presentibus litteris commonemus quate-
nus 7wn tant ipsartim merititm quod obstitit, quani futurmn car-
rectimem que domino auctore speratur pietatis oculo intendentes,
populum cure vestre commissum de impendendo eis caritatis
solatio diligentius moneatis, et in remissionem peccatorum
ut eis benefaciant impendatis. Datum Laterani XVI Kalendas
Aprilis. )) Nous avons souligné à dessein les mots les plus
importants de cette bulle ; divino judicio dicitur accidisse : la
rumeur était donc défavorable aux religieuses de Remiremont ;
mais l'expression conversatio carnalis, est celle qui doit attirer
le plus notre attention. Eugène III ne s'est pas servi de cette
formule ailleurs que dans le présent texte ; il ne blâme en
général que des individus et précise ses griefs ^ . Grégoire VII -,
dans une lettre à Hermann, évêque de Metz, 1076, s'exprime
ainsi : « Si ille Dei dicitur, qui ad ferienda vitia zelo divini
amoris excitatur, profecto esse se Dei denegat, qui, inquantum
sufficit, increpare viîam carnalirnn récusât y>. Nous n'avons pas
noté davantage la formule dans les Bulles d'Innocent III ; quant
à Grégoire VII qui a si souvent écrit contre la luxure, il
1. Eugène III blâme un archiprêtre et menace de le punir: Perlatus est
clamor ad aures nostras quod archipresbyter s. Bonifacii quibusdam male-
factoribus pro damnis et injuriis veronen. Ecclesice illatis excommunicatis,
communicare prassumit, et imo etiam et ipsis temerario ausu crucem impo-
suit ; in quo quantum deliquerit Fraternitati tuas non credimus esse inco-
gnitum. Quocirca, per apostolica tibi scripta mandanus, atque pra^cipimus,
quatenus talem de ipso archipresbytero justitiam facias, ut ipse pra^sump-
tionis tua; dignam sentiat ultionem, et alii suai correctionis exemple similia
timeant perpetrare.
2. Migne^ p. ^56, tome 148.
58 CHARLES OULMONT
emploie la périphrase : turpis vitœ conversation mais turpis n'est
pas synonyme de carnalis\ Grégoire VII écrit aussi vitam car-
nalînm, et carnalis vitœ, mais le contexte (p. 456) ne nous
éclaire pas suffisamment sur la valeur de ces mots. Une lettre
d'Alexandre III (1059)^ contient le mot carnalis avec des
substantifs vohiptates et desideria. Il s'agit de clercs voluptatibiis
et carnalibus desideriis dediti. Nous n'avons donc pas de doute
ici sur le sens du passage. Saint Bernard, dont les écrits n'ont
pas rimportance officielle des documents pontificaux n'écrit pas
une fois conversatio carnalis, et cela est pour nous surprendre
si l'on ne se rappelle que l'abbé de Clairvaux fut le maître
d'Eugène III et ne cessa de le conseiller lorsque le moine cister-
cien fut devenu pape. A défaut de l'épithète carnalis, il use de
caro, mais pour ne désigner que les satisfactions des sens en
général, et la gourmandise en particulier. Si Eugène III n'en-
tendait par conversatio carnalis, qu'un défaut aussi peu grave
que l'amour de la bonne chère, il n'y avait pas matière à indis-
poser l'opinion publique contre les religieuses de Remiremont,
et à les faire juger dignes des châtiments divins. Le texte de la
bulle d'Eugène III ne nous autorise pas cependant à conclure
que les religieuses de Remiremont manquaient à leur vœu de
chasteté. Cette conversatio carnalis désigne, suivant toute appa-
rence une vie trop libre, occupée par les choses séculières, une
vie mondaine, en un mot. L'épithète spirittialis ({màzns la bulle
s'oppose à carnalis confirme cette hypothèse ; spiritiialis vou-
lant signifier la piété et la régularité monastiques, conver-
satio carnalis n'exprime que le relâchement et l'amour du
monde. M. G. Baist qui a bien voulu nous donner son avis sur
la bulle, explique d'une manière à peu près semblable la conver-
satio carnalis : ces deux mots peuvent se traduire par vie
mondaine ou séculière, terme assez vague qui n'exclut pas
mais n'implique pas nécessairement les plaisirs charnels. Mais
pourquoi le pape a-t-il usé d'une formule aussi insolite ?
Sans doute pour donner satisfaction aux archevêques de Trêves
1. Cr. Migne, t. CXLVIII, p. 311 (lettre à Albert, évêque d'Aix, 1073),
p. 313, 456, 765.
2. Migne, t. CCII, p. 82.
CLASSEMENT DES VERSIONS 59-
et de Cologne sur le territoire desquels était située l'abbaye.
Ces prélats, mécontents de voir les abbesses de Remiremont se
soustraire à leur juridiction pour dépendre uniquement du
pape ' avaient dû signaler à Eugène III les désordres du
monastère. Le pape s'adressant aux archevêques pour leur
demander un subside en faveur de labbaye qu'il s'agissait de
reconstruire, ne pouvait se dispenser de faire allusion à la vie
mondaine des religieuses ; c'était une façon d'excuser auprès
des archevêques sa lettre et sa demande. Si Eugène III qua-
lifie la conduite des nonnes par ce conversatione carnali,
c'est qu'on n'avait pas précisé davantage une accusation qu'il
n'eût pas manqué de reproduire dans toute sa rigueur ^. On
ne peut admettre d'une part que le pape eût passé aussi légè-
rement sur une question de mœurs voluptueuses, et se
fût contenté d'un blâme aussi modéré, et d'autre part que le
pape eût inséré un blâme dans une lettre où il fait appel à la
générosité des évêques, si ce n'eût été le meilleur moyen de
rendre sa prière efficace : ce procédé, unique dans les bulles
pontificales, nous oblige de conclure ainsi.
Mais ne serait-il pas téméraire de croire que le poème latin
répond à une réalité, et qu'un goliard se soit borné à enjoliver
un fait historique? Que le concile, le débat d'amour imaginé
par un clerc n'ait jamais eu lieu dans l'abbaye de Remiremont,
il est à peine besoin de le dire. Sans recourir aune hypothèse
aussi dénuée de vraisemblance, le poème latin s'explique sans
peine par les propos malveillants qui circulaient sur les reli-
gieuses, propos auxquels la bulle d'Eugène III fait allusion.
Un clerc s'empare de ces bruits tendancieux, les généralise, et
laisse croire que les filles de saint Benoît n'ont pas d'autre
1. Cf. Bulle de Pascal II (entre 1099-1104, Regesla Pontificum, I, 715).
2. M. Finke, professeur à l'Université de Fribourg (en Brisgau), a bien
voulu nous dire qu'à son avis il n'y a pas d'autre rapport entre le Concile
d'amour et la Bulle, qu'un rapport de temps. Qj-ie le Concile ait précédé
ou suivi la Bulle, on ne peut admettre qu'il ait été la cause de cette bulle,
ni même que le pape ait connu le poème. Il est vraisemblable que des bruits
malveillants sur la conduite des religieuses parvinrent aux évêques, et
qu'un clerc connaissant ces rumeurs et voulant se venger de l'abbaye
composa le débat.
-^0 CHARLES OULMONT
souci que de parler d'amour. Cela suffit : nous avons la matière
d'un débat, et la forme d'un concile vient naturellement à
l'esprit d'un clerc qui veut mettre en scène des gens d'Eglise.
Ce clerc, en homme habile, a eu soin de donner à son
pseudo-concile toutes les apparences de l'authenticité : les
religieuses ont comme amants les clercs de Toul, qui pouvaient
être admis dans le monastère de Remiremont en qualité
d'« hebdomadarii M), il confie le rôle principal dans le débat
à deux religieuses qui portent des noms bien connus dans
l'abbaye. En effet, une Elisabeth de Faucogney est miention-
née parmi les bienfaitrices du monastère dans le Liber Vitae de
la Bibl. Angelica ^ ; plusieurs fois dans les obituaires, nous ren-
controns le nom des demoiselles de Faucogney et de Granges >.
1. On appelait ainsi des prêtres chargés du ministère spirituel dans une
abbaye de femmes et qui se relevaient chaque semaine.
2. Didier Laurent, op. cit., p. 407. Elizabeth de Falconio...
3. Obituaire de Remiremont, ms. B. N. n. a. lat. 349 :
Fol. 50 II Kalendas februarii. Clementia de Granges.
fol. 53 Helvidis de Faucoigney (pas de date, vers la fin du xive s.).
fol. 5 5 Kathina (sic) de Grâgiis, M CGC LXVI.
fol. 90 VIII Kalendas Maii contissa : Elizabct de Grâgiis.
fol. 99 III Idiis Maii. Gertrudis de Granges, M CCCC LXVI.
fol. 115 III Kalendas Julii. Petronilla de Grangiis, M CGC XXXV.
fol. 119 ... Kalendas Julii.. Johana de Grâgiis, sacrista, MCCGXLI.
loi. 151 ... Kalendas Octobris. Guieta de Grangiis, MCCCLX.
fol. 161 VI Kalendas Octobris. Hugueta de Grangiis que dédit pro suc
anniversario LX floren assignatos supra viviers MLVIII.
fol. 162 Henricus de Grangiis archid. qi dédit 41 1. tuU^ trecensu de
Hatemville quos émit a nobis pro ccntu Ib. Stephanieu,
M CGC XLVII.
fol. 163 III Kalendas Octobris. Michaelis Archangeli. JohannadeGran-
gia dicta Darboix (?) M CCG XLXX.
fol. 168 VII Idus Octobris, Dyonisii, Janneta de Grangiis infans,
M CGC LXXXI.
fol. 178 III Kalendas Novembris. Guieta de Grangiis, sacrista, que por
son anniversaire fet faire le pavement de nostre mostier, au
desouz de la tour, M CGC LXXX.
fol. 180 III Nonas Novembris. Ysabclla de Grangiis q pro anniversario
suo dédit LX floren, M CGC LXXIIIIo.
fol. 183 VI Idiis Novembris. Guillerma dicta la chataite de Grangiis
q pro anniversario suo dédit XXV 1. cii dimidio (sans date),
fol. 189 Sibilla de Grangiis dicta Darboix, decanissa q dédit pro anni-
versario suo XX 1. eu dimidio M GGC LXXXIX.
Ms. B. N. n. a fr. 1282 (xive siècle).
CLASSEMENT DES VERSIONS 6l
Quoique Tobituaire soit postérieur au concile, et que le texte
du ms. de l'Angclica ne soit pas daté, il faut reconnaître qu'il
a pu y avoir dans Tabbaye de Remiremont, au temps où écri-
vait le poète une Elisabeth de Granges et une Elisabeth de
Faucogney. L'auteur du Concile d'amour a donc paré son œuvre
de toute la vraisemblance désirable et ce devait être un attrait
de plus pour les lecteurs.
Quant à la date, l'éditeur du concile, Waitz, estime que le
ms. de Trêves où il l'a copié est de la fin du xi*" ou du début
du xii'^ s. Cette opinion a été adoptée par M. E. Langlois %
M. Paul Meyer % Gaston Paris dans l'article cité, sur les cours
d'amour ; Grober moins explicite place le concile au xii'^ s.,
dans son Grundriss. M. Neilson (p. 33) pense quele Concile fut
écrit un peu plus tard que ne l'a prétendu Waitz, mais ne
donne pas ses raisons. Tous ces critiques considèrent le con-
cile de Remiremont comme le prototype des débats du clerc
et du chevalier. Barthélémy Hauréau ^ est d'un avis tout diffé-
rent, il place ce concile au xiv^ s. Nous avons désiré connaître
l'opinion de M. le Bibliothécaire de Trêves sur un point aussi
controversé : il a eu l'obligeance de nous répondre que le
Concile lui paraît devoir être daté de 11 50 environ^, et il
donne comme preuve le fait qu'on trouve à la fin des
mots l's long et aussi le petit s. Ainsi, quoiqu'il n'y ait aucun
rapport de cause à effet entre le concile de Remiremont et la
bulle d'Eugène III, les deux écrits seraient sensiblement con-
temporains, et seraient nés des mêmes rumeurs sur la vie des
fol. 7 Ob. Clementia de Granges.
fol. 21 Ob. contissa Elizabeth de Grangiis.
fol. 25 Ob. Gertrudis de Granges^ M CCC^VIIo.
fol. 34 Ob. Beatrix de Granges.
fol. 37 Ob. Elizabeth de Granges qui achetait de nous XXV s. et demi
toll. sux Montmertin pour son anniversaire,
fol. 48 Ob. Andréas Falconin,
fol. 49 Obitt Johanneta de Grangiis infanz.
fol. 54 Ob. Johanneta dicta Chatete (sic) de Grangiis.
1. Op. cit., p. 6.
2. Romaniay XV, 333.
3. Notices et extr. des mss. XXIX, 305.
4. (( Also ist dsis Liehes coniil circa 11 50 geschriebcn. »
62 CHARLES OULMONT
religieuses. Et de cette façon l'argument paléographique cor-
robore les raisons de vraisemblance que nous avons exposées.
L'examen de la métrique du Concile nous conduit à la
même conclusion. Le Concile est écrit en strophes de vers de
14 syllabes, divisés en 2 hémistiches qui riment entre eux ; ce
sont donc des vers léonins. Les rimes en sont riches, dissylla-
biques, mais les hiatus y sont fréquents, ce qui n'est pas très
conforme aux habitudes poétiques de la deuxième moitié du
xii*" s. Si nous comparons le rythme du Concile (déjà employé
au xi*^ s. et encore usité au xii'^) à celui de Phyllis et Flora, afin
<ie préciser la date respective des deux poèmes, nous aperce-
vons que Phyllis est postérieur au Concile : il est écrit, en
effet, en vers de 13 syllabes divisés en 2 hémistiches (7-6) dont
le deuxième se termine sur une rime féminine :
Ânni parte flôridâ, coélo pùriôre.
Le poème est en strophes de 4 vers. Ce rythme qui eut une
brillante fortune parce qu'il servit aux goliards dans les poèmes
satiriques et surtout dans les poèmes d'amour, est appelé par
Schreiber ' : vaganten :(eile, et par Gaston Paris ^ : vers goliar-
digue. Les deux critiques s'accordent à reconnaître que ce
rythme n'apparaît pas avant le xii^ s., et n'atteint sa perfection
qu'à partir de 11 50. Nous trouvons nombre de poèmes écrits
en rythme goliardique dans le recueil des Carmina Burana.
Celui de Phyllis et Flora est l'un des meilleurs, bien qu'on y
remarque un certain nombre d'irrégularités que M. Schreiber
appelle : Taktwechsel, et que G. Paris considère comme de
véritables fautes (33 dans le premier hémistiche, et 30 dans le
second). En voici un exemple :
Plâcuit virginibùs | ire spâtiâtum,
Nam sopôrem réjicit j péctus sàuciâtum.
Le 2^ vers contient un Taktwechsel.
De ces observations,- il faut conclure : 1° que Phyllis est
1 . Op. cit.
2. Lettre à Léon Gautier sur la versification latine rythmique (Paris,
in-8, 1866) p. 12-30.
CLASSEMENT DES VERSIONS 63
écrit à la bonne époque du rythme goliardique (après 1 1 50) ;
2° que le Concile a été écrit à un moment où ce rythme
n'existait pas ou du moins n'était pas assez répandu pour
s'imposer à l'attention des poètes. Uauteur du Concile, sans
cela n'eût pas manqué de s'en servir, écrivant un débat d'amour.
Cet argument métrique confirme l'hypothèse de l'antériorité
du Concile sur le poème de Phyllis. Aucun trait spécial ne
permet de dater exactement ni de localiser Phyllis. Le poète
est-il français, allemand, italien ? Hauréau le croit italien parce
que le pin à larges ramures qui ombrage les héroïnes est un pin
parasol, et que le pin parasol se rencontre surtout en Italie.
M. Schreiber, bien qu'il se plaise à reconnaître la plupart du
temps les poèmes goliardiques comme allemands, démontre
par des arguments rythmiques et littéraires que Phyllis est l'un
des rares poèmes des Carmina Btirana qui porte la marque fran-
çaise '. M. Gédéon Huet^, dont M. Neilsori accepte l'avis, répond
à l'argumentation d'Hauréau reprise par M. Ch. V. Langlois 5,
en montrant que 1° le pin parasol n'est pas nécessairement
italien, puisque plusieurs de nos chansons de geste et de nos
romans d'aventures mentionnent le pin, et nous montrent des
personnages assis à son ombre ; 2° plusieurs détails, et en par-
ticulier ceux qui sont relatifs à la description des montures et
de leurs harnachements reproduisent ceux des chansons de
geste (nous en avons parlé dans le premier Chapitre). Phyllis est
donc l'œuvre d'un écrivain qui connaissait bien notre littéra-
ture épique.
Si l'on ne peut déterminer la date respective des deux
1. L'auteur dit, p. 77, que Phyllis n'a pu être composé après le dernier
quart du xiie s. ; en effet, avant 1200, il n'y eut à porter l'habit blanc que
les Prémontrés, dont l'ordre ne se répandit qu'au xiw- s. Les Cisterciens
fondés en 1048 portent un vêtement blanc, dans le cloître seulement. Les
Dominicains commencent à se développer vers 121 5. Donc l'habit noir
n'est un signe distinctif du clerc que jusqu'à la fin du xiie s. Mais
M. Schreiber ne cite que des moines, alors qu'il ne s'agit que de clercs
dans Phyllis. Il conclut que l'auteur est sans doute un Bénédictin, en tous
cas un Français des dernières années du xii^ s.
2. Sur Vorigincdii Poème de Phyllide et Flora. Romania,XXll, 536 et suiv.
^. Les Poèmes Goliardiques. Revue Bleue^ 1892, p. 807-813; 1S93
p. 174-180.
64 CHARLES OULMONT
poèmes latins (^Concile de Remiremont, et Phyllis et Flora) avec
une rigoureuse exactitude, ils diffèrent assez entre eux pour
qu'il soit permis de les considérer comme des produits de deux
civilisations distinctes : le Concile est sinon courtois comme
Phyllis, du moins chevaleresque, il semble refléter plus
directement l'influence d'Ovide, qui est très sensible dans les
écoles du Rhin dès le x*" siècle ; Phyllis est courtois à la
façon des poèmes d'amour qui turent écrits en France dans la
seconde moitié du xii" s. ; il s'apparente à la littérature che-
valeresque et mondaine dont les poèmes de Chrestien de
Troyes furent la plus brillante expression. Les versions fran-
çaises sont des poèmes plus comtois encore que Phyllis.
1°) A B C E. Eléments de classenunt des versions françaises
de Florence et de Blancheflor :
/B.n.frA ^/B.n.frA ^ /B. n. frA
AI I B| o I Cl ^ l(E, ms.de Vienne/
\ 19152/ \ 837 / v 1593 /^ ^
Nous prenons d'abord ces quatres versions ' dont la parenté
est si étroite qu'elles ne forment à la vérité qu'une même
œuvre.
Voici les tableaux qui résultent de notre examen.
a) Fautes commîmes.
Au V. 115, ACE font une faute contre la déclinaison :
Mes mon ami est bel et gent
(rimant avec : an tornoiement^, tandis que B donne la bonne
leçon :
Mes j'ai ami et bel et gent.
Au V. 156, AE donnent : vivier, au lieu de : verger, h
bonne leçon qui est dans BC.
I. Le ms. D (Bibl. nat., fr. 795) est trop différent de A B C E pour Ctrc
comparé directement avec eux.
CLASSEMENT DES VERSIONS 65
Au V. 230, AE écrivent :
QjLii l'amor du clerc ot esprise
tandis que B donne plus clairement :
Et de l'amour du clerc esprise.
(C manque).
Aux V. 349-350, AE font rimer, pie:( : oe^, tandis que BC
ont les rimes : leve::;^ : oe;^, qui sont correctes.
b) Rajeunissements.
de ce que, donné par AC (v. 71) au lieu de : de quanque,
leçon de BE.
li midis y dans AE (v. 196), contre : niiedis (attesté par la
mesure, dans BC).
sire, dans AE (v. 261), alors que BC ont dans (dominus).
On a vu dans a) qu'au v. 115, ACE, en dérogeant à la décli-
naison, donnent une leçon moins ancienne que B.
c) Enclises.
v. 8, nés, dans A seulement, tandis que BCE écrivent ne les,
«et transforment le vers.
v. 240 nel dans CE, et ne le dans B (rien dans A).
V. 251 nel dans B, et ne me dans ACE.
d) Leçons communes à deux manuscrits,
présenter ; A controver ; C conter,
ne le besier ne Vacoler,
ne racoler ne le joïr,
ne lor porrions nous veer.
» » ;) » genchir.
V. 3
bh
V. 53
BC
AE
v. 54
BC
A
E
v. 108
AE
v. 125
BA
)) )) convenra ja
»
preïstes ; BC ave:(^ pris.
Ce bertaudé, ce haut tondu; C bequerré;
E bas tondu.
66
V. 177-
178
AE
B
V. i8i
AE
B
V. 212
V. 260
V. 283
AB
CE
BE
V. 302
BE
AC
CHARLES OULMOXT
qui sont asse:<^ plus blanc que nois.
qui estaient ; C manque.
De bel ambre sont.
De tel œvre » ; C manque.
Seel d'anior;E besoin d'; C manque.
roitiaus ; B rossignols ; A calandre,
vaillant ; AC courtois.
chevalier doit avoir dames.
» » amer »
V. 333 AE nullui; B nus hom ; C manque.
V. 415 AC floretes ; B piere ; E lame.
Les vers 157-158, 375-376, sont intervertis dans AC,
j 79-1 80 dans AE.
e) Lacunes et additions dans les mss.
Dans les descriptions courtoises du costume, du harnache-
chement ou du palais, ACE raccourcissent plus ou moins le
texte de B :
AC (29-30), C (165-194), A (171-172), E (187-188),
C (201-218), E (201-202, 204, 206), A (204), AE (361).
De même quand il s'agit des qualités respectives du clerc et
du chevalier :
C (v. 241-244), AC (v. 270-273, 304-326), C (327-
336), AC (337-342), A (343-344).
Toutes ces lacunes sont sans importance puisqu'il s'agit dans
ces passages d'arguments sans valeur, et qui n'ajoutent rien au
débat. Au contraire, AC suppriment (v. iii-ii3)des vers qui
ont leur raison d'être et renforcent la discussion. — A, en
outre, supprime les v. 284-300, et C les vers 286, 293, 300 ;
mais ils les remplacent chacun, A par 5 vers et C par 7 vers à
peu près équivalents.
CLASSEMENT DES VERSIONS 67
Les lacunes suivantes sont sans intérêt notable :
AC (v. 47-52), E (v. 65-66, 77-78), C (v. n8, 140-
143), A (v. 145-146, 367-374), C (v. 369-373, 381),
AC (v. 397-398), E(v. 401-402), ACE (v. 403-404).
Par contre ACE allongent par endroits le texte de B ; A
ajoute dans la description des montures 6 vers inutiles (après
le vers 194 de B), et E, outre les 6 vers de A, donne 7 autres
vers. Après le vers 283 de B, AC écrivent 3 vers sur les clercs.
C ajoute un vers sur la beauté des jeunes filles (après le v. 222
de B). E intercale après le vers 217 de B, deux autres vers qui
font double emploi. C, après le vers 270, est obligé d'en ajou-
ter un à cause de la rime qu'il a modifiée. Enfin E, à partir du
V. 412, remplace la leçon de B sur la fin du combat par 19 vers,
et ajoute un épilogue de 23 vers que n'ont pas les autres mss.
Il raconte ce qu'il advient de la femme victorieuse.
D'après ce qui précède, nous remarquons : 1° que la leçon
de B est meilleure que celle de AE quand ABE se rapprochent ;
2° que CE sont parfois meilleurs que AB (v. 240, enclise nel,
contre ne le); 3° que B est quelquefois préférable comme sens et
correction à ACE réunis ' ; 4° que, comparés à BE, AC abrègent
beaucoup, et C particulièrement. Les vers qui manquent dans
AC sont ou descriptifs (costumes, palais, harnachements),
mièvres et courtois, ou ce sont des amplifications sans argu-
ments nouveaux. Très rarement, au contraire, B est plus court
que AC.
5° E suit toujours B, quand C ou AC font défaut. Il est le
plus long des 4 mss., intercale une intervention du dieu
d'amour et ajoute un épilogue.
— AC ayant des manques communs ont connu une même
source.
E a connu A, ayant avec lui des fautes communes que
C n'a pas ; il a connu B (ou la source de B) qu'il a suivi,
I. On n'a pas à tenir compte de particularités comme : cui, and^us,
verte, qui semblent au premier abord indiquer une leçon plus ancienne. Ce
sont des formes qui coexistent avec : a qui, toutes deux, vérité (fin xn«-
xiiie siècle).
68 CHARLES OULMONT
quand A fait défaut ; il en a usé assez librement avec les
sources, suivant tantôt Tune, tantôt l'autre, et faisant des addi-
tions.
Enfin la source de B est plus ancienne que celle de AC (à
cause des rajeunissements de ces derniers).
Il ne s'ensuit pas qu'on puisse classer les 4 manuscrits d'une
façon quelconque. En effet nous rencontrons des groupe-
ments contradictoires. Tantôt AE est contre BC, tantôt AC
contre BE, tantôt AB contre CE.
Les différences entre ABC, consistant surtout dans le plus
ou moins grand nombre de suppressions, peuvent être attri-
buées à des scribes, copiant de mémoiie et passant des vers.
Quant au rédacteur de E, il semble avoir été plutôt un rema-
nieur qu'un copiste, puisqu'il se permet des additions (à moins
qu'outre A et B il n'ait connu une troisième source que nous
ignorons).
ABCE supposent donc une source commune, que nous ne
possédons pas Çx), et qu'ils suivent avec plus ou moins de
liberté. B est plus proche de x, puisqu'il donne presque
toujours la bonne leçon. AC sont unis en quelque manière, et
E est à la fois parent de A et de B. Il n'en reste pas moins
impossible de classer ABCE. Cela étant, nous adopterons
pour notre édition le texte de B, sauf le cas où ACE réunis
présenteraient une leçon évidemment meilleure.
2°) D.
Le ms. D (fr. 795) diffère en beaucoup d'endroits de ABCE ;
il contient nombre de vers qui ne riment pas et nous obligent à
des retranchements ou à des additions. Les différences de D
avec ABCE sont pour la plupart imputables au remanieur,
puisque nous avons pu corriger D en plus d'un endroit, en le
rapprochant de ABCE (Cela étant, nous n'avons pas cru
nécessaire de rapprocher D de ABCE, vers par vers ; parce que
là où il diffère de ces 4 mss., il présente une leçon incohérente,
ou des répétitions qui ne méritent pas examen.
Au reste, là où D diffère de ABCE, il diffère aussi des
CLASSEMENT DES VERSIONS 69
autres formes du Débat et ne peut être rectifié avec certitude.
Cette partie, propre à D, est ou bien empruntée à une source
différente, ou plus probablement ajoutée par un remanieur
maladroit. Elle est du reste plus récente que la partie com-
mune, et n offre aucun intérêt, étant composée de redites et
de délayages. Un trait rapproche D du Fabel et de Vénus :
Je nomme tous a chevalier
Ciaus qui aiment de cuer entier (v. 264-265).
C'est l'idée nouvelle, qui fait le fond du Fabel et de Vénus,
et termine la discussion entre clercs et chevaliers.
3°) Florence de Chelienham.
F rapproché de ABCDE
F 99 Et si peroient de grant par âge
ABCE 20 Uime biaiité et d'un parage.
F 107 Si en ses bras son ami iist
A 43-4 » » tenroit s amie
Tote seule sans co?npaignie
BCE Li amis qui tendrait s' amie.,.
F 120 Que de ceo frount gaboys
AE 50 Que nus ne puist de nos gaber
BC Oon ne se » »
F 109 Uembracer et d'acoler
BC 54 A^^ le baisier ne Vacoler
F 121 Quant Utile est foillie
ABCE 5 1 Tout com li arbres est foillu:^
F 124 Mais quant les braunches en sont mues
ABE 53 Et quant la fueille en est chetle.
C » » )) flor » » »
70 CHARLES OULMONT
F 127 Efjsi est d'une pticelîe
ACE 5 5 Aussi est de la ineschine
B » est il » » »
F 140 2f«' est celui qe ton mer a
AB 81-82 Devo fin cuer loial et bon; C » vostre cuer »
Qi ^w ave:( vos fait le don ; B cui en ave:( doné le
don
F 199 Et puis m'ameine le destrer
AE 108 // me presante son destrier
F 24 1 Devant le dieu d'amors serrons
AE 140 Devant la cort au dieu d'amors ; B Droit a ;
C Jusque
F 307-308 Quant il les puceles vi
Meintenant en pie:(^ sailli
A 213-14 Et quant li diex d'amors les voit
Du lit se lieve isnelement
BC Quant il vit venir les pucelles ; E voit
D 1 70 Li dius d'amours en est leve^
F 309-12 Et en ses braii les ad pris
Sur un seé les fasoit seer
Puis les comence a demander
Qui les ad la tramis.
AE 216-19 Endeus les a par les mains prises
Dejosie soi les a assises
Puis demande por quel besoing ;
BC Puis lor demande est ce besoing
Qu'estes venues de si loing ;
F 342 Sa cort fist tost assembler
ABCE 240 Li rois a sa cort assamblee
CLASSEMENT DES VERSIONS 'JV
F 356-57 Mistre rois, sache^ de fi y
Trestot le voir vos en dirroi
AE 246-7 Sirt, fist il y ge vos dirrai
Qe tote la verte en sai
1^ La vérité qnar bien le sai ;
F 362 Si ai tOH:^ les lois apris
ABCE 248 Ge sai d'atnors toies les lois
F 384 Lalowe son gatmt au roi rcni
A 295 Son gage prant H roi l'a pris ;
BCE » » tent » » » »
F diffère de ABCDE par la longue description du début
(95 vers), ainsi que par le fait que débat et cadre du débat en
dehors du prologue sont plus réduits qu'ailleurs. F n'est pas
courtois, ce qui s'explique, l'amour courtois ayant eu une
moins grande place en Angleterre qu'en France. Il est posté-
rieur aux versions continentales, D étant mis à part. F ofîre
deux ou trois points de comparaison avec Melior (cf. édit. de
M. Paul Meyer, Romania, lac. cit.). Peut-être pourrait-on con-
clure que F est une réponse à Melior y attendu surtout que seul
de nos poèmes il donne la palme au chevalier : cette hypothèse
n'explique pas seule ce point particulier qui distingue F de
toutes les versions latines et françaises du débat. S'il était per-
mis de supposer que les auteurs de la plupart de nos poèmes
étaient des clercs, puisque la majorité des poètes de cette
époque étaient clercs, et aussi parce que le clerc sort victo-
rieux du débat, il est difficile d'admettre qu'un clerc écrivant F
ait condamné sa classe. Au reste, seul d'entre tous nos auteurs,
le poète de F se nomme à la fin de son œuvre. Ce Banastrc
est-il un clerc écrivant pour le compte d'un chevalier, ou est-
il chevalier lui-même ? Tout nous porte à conclure en faveur
de la première hypothèse. Si l'inspiration n'est pas la même
dans F et dans Melior, on voit par les vers de Melior
(199-201, 221-223) ^^ ^^ ^ (jl^-^l^y 223-225, 229-231) que
ces deux poèmes reflètent le même milieu social, malgré la
72
CHARLES OULMONT
conclusion qui les différencie : il est question en effet du scan-
dale qu'il y a à aimer les clercs.
4") Hueline.
Hiieline rapproché de ABCE :
Hueline v. i Ce fuen niai el tans d'esté
Un jor d'esté par un matin
El mois de may ^
I
A 15
B15
C 15, E id
Hueline 3-4
ABCE 16-17
Hueline 8-9
ACE
33-34
B35
Hueline 58
BE 113
AC
Hueline 57
B 117
C 104
Hueline 63
BE 115
Hueline 226
B 180
Hueline 329
A 236
BCE 246
Hueline 329
BCE 248
Deux pucelles en un vergier
Entrèrent por eshanoier
Deux pucelles en un jardin
Entrèrent por esbanoier
A la fontaine so:^ lo pin
Lor mains lavèrent au missel
Un val truevent et un missel
Oui soef cort par le pinel
En mi leu trueveftt un missel ;
Et cil vait lire cel sautier
Tome et retorne,.,
manque.
Quant mes amis vait tornoier
Quant il vet au tornoiement
va
Mais fues amis porte cembel
Por vous ne fet autre cembel
Les règnes sont a or batues
Li frain furent tôt d'or massis
Qui vienent guerre jugement
Si venons guerre jugement
S'en
Et H baron tuit ensement
]'ai>samblerai to:^ mes barons "■
I. Comme le poème à' Hueline est incomplet, on ne saurait dire quelle en
devait être la conclusion, mais les arguments donnés nous laissent croire
que le clerc triomphe.
CLASSEMENT DES VERSIONS
73
5") Melior.
Mclio?- rapproché de ABCE
Melior 155
Moi enverra un hele destrer
A 108
Il me présente son destrier
BCE
le ....
Melior 95
Ne parlés mes de clerc d'escole
AC 113
Pur qoi aimes ce clerc d'escole
B 119
Por qaimes tu cel
E 120
Pur quoi aimes ce hieste folle
Melior 109
Ne devex^ pas les clers blâmer
A 120
Quant ainsi mon ami hlasme^
B
vous le mien
C
■ mon ami ci
Melior 127
Les clercs sont haut tondu^ et res
ABE 115
Ce hertaudé, ce hait tondu ;
C
Ce heqiierré
Melior 191
Quant il vet a turneiment
ABC 124
il vont au tornoiement
Melior 341
ABCE 288
Par bataille le proveroic ;
Melior 354
De flour de mai sa gambeison
A 305
Et lor gambisons de soxies
Melior 13
El tens de may
B15
.. mois
Melior 164-66
Fere e dire son sauter
Tourner les foilles ca et la
Ceo est la proiuesse quil fera
ABE
Tome et retorne cel sautier
113-15
Tome et retorne celé pel
Por vos ne fet autre cembel
74 CHARLES OULMONT
6°) Le Fabcl et Vernis.
Le Fahel rapproché de ABCE.
ABCE, V. 33-34 Par levergier les tin pendant
S'en aloient eshanoiant
Fabel, str. 9, v. 1-2 Parmi la pree nialai eshanoiant
Les la rivière, tout dales i pendant
ABCE V. 254 Premiers parla li espreviers
Fabel, str. 27, v. i Li espreviers parla premièrement
ABCE, V. 25-26 Li estains fu de flor deglai,
Traime i ot de roses de mai
Fabel, st. 59, v. 3-4 De son manttcl est li traime d'anwrs
Et li estains est oit de mai vers jors.
Vénus n'est à rapprocher de ABCE, que lorsqu'elle donne
une leçon commune avec le Fabel.
Tandis que dans ABCDEF, Melior et Hiieline, il y a un
débat d'amour sur le clerc et le chevalier, le Fabel et Vénus
ne contiennent plus de débat proprement dit. Le poète
du Fabel n'a conservé que quelques traits de nos débats : le
printemps, le pin, la description des costumes, et celle du
palais d'amour. C'est le même cadre que dans Florence, et
quoique ce cadre fût devenu banal au xiii^ s. la précision des
détails communs nous oblige à ne pas éloigner trop le Fabel
de Florence. Le poème semble avoir été composé dans la pre-
mière moitié du xiii^ s., en avant 1250 : la réduction de seïr à
sir nous permet difficilement d'accepter une date antérieure ^
Venus la déesse d'amour, imitation prolixe du Fabel, est
légèrement plus récente que celui-ci. M. Foerster -, l'éditeur
de Vénus, rapproche ce poème de sa source immédiate, le
Fabel, puis de nos poèmes. Il note que Vénus ressemble
beaucoup à Florence, pour tout ce qui ne concerne pas le
débat. Diez et Grimm, dit-il, considèrent pour des raisons
1, Puis m'alai sir lés l'ombre d'un loricr (éd. A. Jubinal, p. 33).
2. Op. cit., p. 48,
CLASSEMENT DES VERSIONS 75
différentes Phyllis comme indépendante des deux versions
françaises. Pour M. Foerstcr, Venus et le Fabel doivent être
indépendants des trois autres versions. Le Fohel^ avec sa thèse
que les clercs et les chevaliers doivent seuls aimer, a, d'après
M. Foerster, amené l'autre thèse postérieure, que les clercs
doivent être préférés aux laïques. Cette hypothèse nous paraît
hasardeuse, car d'après les vers suivants qui se trouvent dans
le Fabel et dans Vénus :
{Fahel, str. 34) Sous ciel n'a homme, s'il se painne d'amer,
Cortois ne soit, ains qu'il s'en puist torner,
Por chou vos pri, cil plait laissiés ester,
(Cf. Vénus, str. 24) il s'agit d'un plait depuis longtemps
engagé, et dont on ne veut plus qu'il soit question ; par con-
séquent les vers marqueraient la fin d'un débat, mais on ne
saurait les considérer comme le point de départ d'une dis-
cussion. Du moment qu'il n'importe pas que l'amant soit de
telle ou telle condition sociale pour être digne d'amour, et
qu'il lui suffit d'être courtois, du moment que l'on ne veut
plus disserter sur ce point, il semble que ce point a été au préa-
lable l'objet d'une controverse qu'il s'agit de terminera Le
Fabel et Vénus sont, s'ils ne lui sont pas postérieurs, au moins
contemporains de D : la même doctrine courtoise est exprimée
dans cts poèmes; l'état de la langue est d'accord avec notre
hypothèse.
*
* *
Evolution du Débat.
La chronologie respective des différentes versions du débat
n'est point la seule question qui se pose ; il convient de déter-
miner l'oriç^ine du débat lui-même. On serait d'abord tenté de
croire que le débat vient d'Orient.
1. Pour se ranger à l'opinion de M^ Fœrster, il faudrait admettre que
tous nos débats, y compris le Concile y dérivent du Fahel et de Venus, et leur
sont postérieurs, puisque le débat n'a commencé d'après lui qu'après une
phase antérieure où la condition des amants n'était pas en cause.
76 CHARLES OULMONT
En effet dans la version en vers du Roman des Sept Sages '
(qui est la plus ancienne ; milieu xii* s.); une jeune femme
mécontente de son vieux mari, voulant avoir un amant, dit à sa
mère :
Je voel amer le chapelain
Guillier, qui n'est pas vilain ;
Ce m'est avis, par Sainct Symon,
N'a plus bel clerc jusch'a Digon. (v. 2676-79)».
Ce passage a été reproduit presque identiquement dans la
première des deux versions en prose publiée par G. Paris ^.
« Elle (la jeune femme) retourna vers sa mère et lui compta
comme l'affaire de la levriere s'estoit porté, et lui sembla que
messire Guillaume le chappelain de la paroisse estoit le plus
beau clerc qui fust en la contrée, si le vouloit aymer > ».
Dans une version en prose du xiii^ s. (B. N. ms. fr. 22933,
fol. 1 50 r°), la jeune femme est plus explicite. Elle veut aimer
un clerc et non pas un chevalier, et elle en donne la même
raison que nous avons trouvée dans Htieline et Aiglantine :
« Et cui ameras tu, belle fille ? Je vos dirai : qui m'a ja fait
proier, li prestres de ceste vile. Je n'ameroie pas un chevalier,
qu'il se gaberoit de moi et qui demanderoit mes gages a enga-
gier : si en auroie honte ».
Dans la version latine du xiv^ s. ^, la jeune femme précise
encore davantage les raisons de son amour pour le prêtre :
« Ait mater : « O filia, si amare vis, die mihi, quem intendis
diligere ! » At illa : « Certe presbyterum istius civitatis ». Que
ait : « O Sancta Maria, cur presbyterum ? Nonne melius esset
et minus peccatum militem et armigerum diligere quam pres-
1. Le Roman des Sept Sages, pp. A. de KcUer (Tubingen, 1856, in-8").
2. Soc. des Ane. Textes, 1876.
3. Op. cit., p. 27, il faut rapprocher de ces deux passages celui qui se
trouve dans une version italienne p. p. Varnhagen. Berlin, 1881, p. 22 :
« La madré disse : « Cui vuoli tu amare per amore, bella figlia ? » Et ella
disse : « lo prête », corne disse la madré, lo prête vuoli tu amare ? Et ella
disse : « chessi che me n'a preghata ».
4. Die historia septem Sapientinu nach der Innshrucker Handsdrrift, v. I,
1 342. Nebst eine Untersuchung ûber die Quelle der sei>en sea<^cs des Johne
KoUand von Dalkestn, p. p. G. Buchner, Leipsig, 1889.
CLASSEMENT DES VERSIONS 77
byterum ? » At illa : « Non, et hœc est ratio : si mil item vel
alium diligerem, cito de me saciatus esset et tune me derideret et
in opprobrium haberet. Non sic de presbytero qui secretum
meum rcvelare non audet, nisi se ipsum confunderet, et
quidquid habet, partem de eo optinebo. Et ideo presbyterum
amare volo » (p. }6).
Ce passage de la version latine se retrouve à peu près dans
la seconde rédaction en prose p. p. G. Paris '. La mère voiant
que elle ne povoit révoquer sa fille, elle luy dit : « Puisqu'ainsy
est que tu veulx aymer, dis moy celluy auquel tu es inclinée. »
La fille dit : « Je veulx aimer ung prestre. » « Mieulx te
« vauldroit », dit la mère « et a moins de pechié estre amie
d'ung chevalier ou d'ung homme d'armes que d'ung prestre ».
— « Non, ma mère », dit la fille, « vous avez tort et voicy
la raison : Si je me donne à aimer ung chevalier ou ung
homme d'armes, tantost il sera saoul et actedié de moy et
soubz luy tantost je seray confundue, dont après il me mespri-
seroit ; mais n'y est pas ainsy d'ung prestre, car il y a aussi
bien a garder mon honneur comme le sien ; d'aultre part les
spirituels sont plus loyaulxà leurs amis que les autres sécu-
liers ».
Ainsi au xii^ s. il est question d'aimer un clerc, sans com-
paraison de celui-ci avec un chevalier ; au xiir siècle, le débat
du clerc et du chevalier apparaît. (Ce dernier n'est pas digne
d'amour, parce qu'il vit aux dépens de la femme qu'il aime) ;
enfin au xiv*= siècle, l'inconstance des chevaliers est opposée à
la fidélité, à la discrétion, à la générosité des clercs. Par con-
séquent, on ne commence à trouver le débat du clerc et du
chevalier dans les Sept Sages, qu'au xiii'^ siècle, c'est-à-dire au
moment où ce débat est déjà répandu dans la France du nord.
L'examen même des poèmes apparentés au Roman des Sept Sages
nous prouve que ce roman n'est pas la source du débat.
En effet, il n'est pas question dans le roman de Dolopathos -,
non plus que dans le livre de Sindibâd ^ d'une jeune fille
1. Op. cit., p. io6.
2. Cf. le compte rendu de G. Paris, dans Remania, II, p. 481-503.
5. Cf. D. Comparetti, Vivgilio iiel medio evo (Milan, 1896, i vol. in-8).
78 CHARLES OULMONT
qui aime un clerc ou un prêtre; nous ne trouvons rien de
semblable non plus dans le livre de Kalilah et Dimnah\ Au
reste le débat du clerc et du chevalier s'explique assez bien par
la société chrétienne et médiévale, pour qu'il ne soit pas
nécessaire de l'expliquer par des sources étrangères.
Si le débat ne vient pas de l'Orient, s'il n'a pas commencé,
d'autre part, par la fiction poétique et localisée du Concile de
Remiremont, il faut pourtant avouer que ce dernier poème se
distingue de tous ceux qui le suivirent par un caractère notable :
le Concile est écrit par un homme d'Eglise, un moine peut-être,
qui ne connaissait pas moins les enseignements licencieux
d'Ovide que les préceptes sévères de l'Evangile. Ce disciple de
l'écrivain sensuel de l'antiquité sait à merveille les choses ecclé-
siastiques et le concile qu'il invente se passe suivant les règles
d'un concile ordinaire. On aperçoit toute la malice qui se cache
dans ce procédé, et ce qu'il y a d'irrévencieux dans le jeu du
poète ; le Concile semble écrit par un de ces mauvais prêtres que
met en scène la Convocatio Sacerdotum. Les autres formes du
débat, au contraire, même Phyllis, ne travestissent pas la reli-
gion. Nous avons dit que les versions françaises et anglo-nor-
mandes, ainsi que Phyllis, étaient des œuvres de clercs, mais
de clercs vivant loin du cloître et mêlés à la vie du monde :
ils ont subi l'influence de la société courtoise dont Chrétien de
Troyes a si bien représenté l'idéal et les mœurs. Nous pouvons
dire que le débat du clerc et du chevalier, né sur les bords
du Rhin ou à l'Est de la France du spectacle de la vie médié-
vale, se localise d'abord dans le Concile de Remiremont, où
il revêt une forme spéciale. Un autre auteur latin expose à
nouveau le débat sans aucune des particularités de lieux ou de
personnes qui pourraient le situer dans l'espace. Le débat,
réduit à sa forme la plus générale, est celui-ci : lequel vaut
mieux en amour du clerc ou du chevalier. Dans Phyllis, la
discussion trop aride s'embellit d'un cadre, assez analogue à
I. Joannis de Capua, Diredorium vitx bumatur..., version latine du
livre de Kalilah et Dimnah, p. p. J. Derenbourg. Paris, 1887.
CLASSEMENT DES VERSIONS 79"
ceux que nous présentent les Romans d'Aventure à partir de
II 50. Les versions du Florence français, postérieures à Phyllis,
s'en distinguent par quelques idées nouvelles (exclusion des
vilains en matière d'amour, tournoi dont l'issue accordera au
vainqueur l'amour de la dame) : là le débat est orné de tous
les éléments dont il est susceptible, et nous introduit dans la
société chevaleresque de la fin du xir s. Les poètes ne s'éloignent
guère lessuns des autres. Nous ne pouvons admettre qu'aucune
de ces versions soit la source des autres, mais il faut supposer
qu'un prototype plus ancien et inconnu de nous leur a donné
naissance. Aucun des poèmes français n'est, dans sa forme
actuelle, antérieur au dernier quart du xii'^ s., et nous savons
par les poèmes latins que le débat remonte plus haut. Dans la
première moitié du xiii'' s. le débat, répandu dans la France du
Nord et de l'Est, passe en Angleterre et prend une forme plus en
rapport avec le tempérament anglais : les arguments d'ordre cour-
tois ^ et social en France deviennent réalistes chez les écrivains
d'outre-Manche. Les poètes anglo-normands tiennent compte
des qualités physiques; de plus ils font une place à l'opinion,
ce qui prouve qu'en Angleterre il ne s'agit plus de clercs qui
peuvent légitiment aimer, mais de prêtres qui revendiquent le
droit à l'amour contre la tyrannie romaine. Cependant, en
France, le débat évolue et disparaîtra le jour où l'on procla-
mera les clercs et les chevaliers dignes d'aimer finement. L'un
des remanieurs français de Forence (ms. fr. 795X en assimilant
aux chevaliers tous ceux qui aiment bien, ne reconnaît plus
guère d'importance aux distinctions sociales qui faisaient précé-
demment le fond même du débat. Enfin, dans le Fabel, et plus
encore dans Vénus, il est dit en termes exprès que la courtoisie
des sentiments est le seul titre à l'amour. Tout est courtois,
d'ailleurs, dans ces deux poèmes, les songes, l'excès de l'allégorie,
et cette plainte banale qu'amour est empiré et gâté par les
« losangiers )).
Le Fabel et Vénus contiennent donc déjà tous les éléments du
Roman de la Rose, qui est le plus célèbre aboutissement des dis-
I . De même pour Hueline.
80 CHARLES OULMONT
eussions d'amour au moyen-âge. Guillaume de Lorris n'a con-
servé des débats que le cadre symbolique. Ainsi, le cadre,
étranger au débat dans une des deux versions latines, s'harmo-
nise partout ailleurs avec ce débat, et finit par le supprimer.
Dans quel genre littéraire faut-il placer les poèmes que
nous venons d'étudier ? S'il est toujours arbitraire de classer
une oeuvre dans une catégorie déterminée, la difficulté est
sérieuse quand il s'agit de nos débats : à ne considérer que les
descriptions et les récits qui y tiennent une place importante,
on n'hésiterait pas à qualifier nos poèmes de narratifs ; mais il
y a aussi une question à élucider, un jugement à rendre, et
ces points appartiennent à la littérature didactique. Enfin, il
s'agit d'amour, du thème lyrique par excellence, et ce serait une
raison de mettre les débats à côté des romances et des pastou-
relles parmi les jeux-partis amoureux ; cependant, malgré le
débat, malgré l'amour qui en fait le fonds, nos poèmes
appartiennent naturellement au genre narratif; c'était l'avis des
copistes, qui le plus souvent ont intercalé Florence entre deux
fableaux.
Mais les débats du clerc et du chevalier ne sont pas de
simples récits. Les poètes mettent en présence l'idéal chevale-
resque et l'idéal bourgeois, qui furent de tous temps opposés,
et n'ont pas cessé de l'être. Le contraste apparut avant le moyen
âge dans la société gallo-romaine, polie et raffinée, domi-
née d'abord par les conquérants germaniques, les dominant
à son tour par la supériorité de l'esprit sur la force brutale.
Ces deux civilisations furent longtemps distinctes, celle des
vaincus continuant à fournir des clercs, des administrateurs,
des légistes, et celle des vainqueurs produisant des hommes
d'armes, épris d'aventures et de combats, et qui se divertis-
saient à s'occuper d'amour. Au xii^ s., clercs et chevaliers
forment deux classes irréductibles, quoique complémentaires,
sensiblement égales comme niveau, quoique très différentes
d'esprit. Les chevaliers revendiquent la supériorité de la nais-
sance et de la bravoure ; les clercs se confient dans leur savoir
et dans la toute-puissance de l'Eglise qui les protège. Plus
tard, quand il ne pourra plus être question d'amour pour les
CLASSEMENT DES VERSIONS 8l
clercs, ce seront les bourgeois qui s'opposeront aux chevaliers,
et Ton continuera à se demander quel mari vaut mieux pour
une femme^ d'un homme dont la naissance et le courage font
toute la richesse, ou d'un bourgeois quia su relever sa condi-
tion par une fortune solide et honorable.
ETUDE
DE LA
LANGUE DES DIVERSES VERSIONS FRANÇAISES
1° LANGUE DE FLORENCE A, B, C, D, E
Les mss. Langue du copiste.
Tous les manuscrits du Florence français sont du xiii' s.
Ils diffèrent entre eux par des traits dialectaux et des fautes plus
ou moins nombreuses.
a) Traits dialectaux.
Le ms. A ne présente pas de graphies dialectales qui soient
imputables au copiste. B, au contraire, a plusieurs notations
picardes : la terminaison ison pour oison, gambison (y. 363),
vocalisation de / devant consonne (yiuté = vilitatem, v. 66^, la
terminaison ans, représentant le suffixe latin iculus, {paraus,
v. 74 et solaus, v. 188, consaus (= consiliu -f- s), v. 75) '. Nous
ne considérons pas comme traits dialectaux la triphtongue iau
pour eau dans biauté, v. 63, biauw 221, hiaunie,v. 362, non
plus que la terminaison x pour us {niiex, v. 70, chevex, v. 408)
qui est une graphie. Nous ne trouvons pas le maintien de r
devant a, e, i, trait si caractéristique du picard, ni b. diphton-
I. Il est vrai que cette termiiiaisou se rencontre aussi dans les textes
champenois.
ÉTUDE DE LA LANGUE DES DIVERSES VERSIONS 83
gaison de e entravé qui est, il est vrai, plutôt wallonne. Hn
somme toutes les graphies dialectales de B peuvent être de
l'auteur.
Le copiste de C semble appartenir à la région de l'Est
(Champagne, sinon Lorraine proprement dite). Il écrit a pour
ai (J'asoient = fliisoient, v. i8), ati pour a (chaucuns = chas-
cuns, V. 124, et chaucune, v. 139), oi pour ei devant / (ver-
moille, V. 85, inervoil, v. 99, consoil, v. 100), u pour ui
(rtisel = ruissel, V, 33). Ainsinc pour ainsi, lie pour li, sont
également des graphies de l'Est : cependant l'un des plus no-
tables traits lorrains, ei pour e ne se rencontre pas. Quant aux
nol2ii\ons hesoic , v. 160, loig, \\ 161, aux désinences verbales
porriens, v. 46, sojferriens, v. 48, à la métathèse de espriviers
(= esperviers) v. :8i, ce sont des faits que l'on rencontre
également dans le Nord et dans l'Est.
Plusieurs traits montrent que le copiste de D était picard-
wallon ; ie pour e (c latin entravé) : appiel, v. 48, bieî, v. 92,
appiele, v. 230, fier (= ferrum), v. 359, fouriel (v. 362),
roitiel, v. 382, apries, v. 406; u pour en : jus (= jocus)
V. 15, dus (caelu H- s) v. 95 ; ch pour c : puchele, v. 2, chain-
ture, V. 75, piecha, v. 222, raenchon, v. 254, drecha, v. 278,
courchiés, v. 282, cha, v. 294, cauches, v. 359, dépêche
(= despiece), v. 402, ichi, v. 432, et c pour ch : Kevaus,
V. 31, capiauSy v. Si, cloketes, w. ^'^, eskakier, v. loi, cas-
ctine, v. 133, casceunes, v. 251, cief, v. 253, cose, v. 355,
cauches, v. 359, campions, v. 387, caii (= cheii) v. 405 (la
voyelle même qui précède Vu est dialectale) ; g pour ; :
gausnes, v. 75, ^rtfi (geai), v. 196. Signalons encore l'absence
de d dznsvenront, Y. 2^1, vorrai, v. 297, le maintien du t
final dans les participes passés : huchiei, v. 276, oït, v. 330,
vaincut, v. 340, la métathèse frumé:( = fermez, v. 384, les
formes pronominales : jou = ego, v. 54, aus = illos, v. 156,
ciaus = ecce illos, v. 317, as = ad illos, v. 148; les parfaits
misent, v. 6^,fisent, v. 76, assisent, v. 430 ; la terminaison
arent pour erent : entrarerit, v. 114. Nous trouvons aussi
l'article le pour la, v. 55, 182, 231. Devant des noms fémi-
nins on rencontre //, v. 18, 103, 158, 188. Quant à pointe
§4 CHARLES OULMONT
= pincta, V. ^6^, et point = pinctum, v. 429, c'est un trait
commun au Nord et à l'Est.
Le copiste de E est picard-wallon comme celui de D :
mêmes graphies (viers, pucieles... cembiel, castiel, gardin, cangoit;
boifies pour boues est de la même région).
b) Fautes et négligences.
Le copiste de A semble être de la fin du xiii^ s. En effet, il
note parfois é pour iè : proisé, v. 18, conseiller y v. 2"^, juger,
V, 279. Il commet quelques fautes de déclinaison, écrivant
au cas sujet ckrsânss, v. 255 tl dant papegaut , v. 355.
Le copiste de B doit être plus ancien, car il n'a pas de ces
négligences.
Le copiste de C ne fait pas de fautes contre la déclinaison,
mais il écrit juger pour jugîer, v. 214.
Quant au copiste de D, il écrit si mal que ses fautes ne
peuvent être comptées. Nous y reviendrons en étudiant à part
la langue de D.
Dans E nous trouvons la graphie verger pour vergier et
quelques fautes de déclinaison qui placent le ms. à la fin du
xiii'^ s.
Langue des auteurs.
Le grand nombre de passages communs à A B C D E ne
permet pas de considérer ces versions comme des poèmes dis-
tincts, mais comme des remaniements allongés ou abrégés d'un
même poème. Ces remaniements offrent d'ailleurs beaucoup
de traits communs en ce qui concerne la région des auteurs et
la date à laquelle ils ont écrit.
1° La région.
Les 5 versions se ressemblent par le caractère dialectal de la
langue. Toutes offrent, plus ou moins, des rimes picardes.
Citons dans ABE la rime biatfs : parans (v. 165-166) Cf. D,
ÉTUDE DE LA LANGUE DES DIVERSES VERSIONS 85
12 B ; dans ABE aussi, as : soJai; palais : fai::^ (y. 197-198)
dans ABC (cf. D, v. 111-112) ; siguorie : emploie dans ABCE
(v. 277-278) ; vie : sachie dans ABK (v. 281-82) Cf. D, v. 397-
398;
D présente quelques rimes distinctes r//5 : norris{y. 49-50) ;
pietris (perdris) : pelis(y. 163-164); larris : hardis (v. 378-
379) ; emploie : mie (v. 316-317); oït : dit (maintien du t dans
le participe passé, à moins que cela ne soit une graphie) (v. 330-
331)' ; intercalation de e entre v et r attestée par la mesure,
deveric:^ (v. 223), motivera (v. 252) ; enfin si les rimes étaient
toujours bonnes dans D il faudrait noter l'assimilation de r à/,
tourterelle : merle (v. 156-157). Signalons encore le pronom
;;// pour moi dans la rime dcffi : mi (v. 393-394) et vo pour
vcstre Çvo chose, v. 135).
Vo est aussi dans E Çvo seignor). Un trait lui est spécial, la
rime merveille : bataille (y. 201-202). Quant à la rime espiers :
couviers (v. 385-386) elle pourrait nous laisser croire que le
remanieur est de la région où è entravé se diphtongue. D a
couver s : despiers, mais ABC ont couvers : de près (v. 379-
380). On est tenté de corriger DE d'après ABC, plutôt que
d'admettre sur la foi d'une seule rime que les remanieurs de DE
sont wallons.
2° La date.
Les renseignements que nous fournissent la rime ou la
mesure du vers diffèrent peu dans les cinq versions.
Phonétique.
Dans ABCE, les rimes /or ; folor (v. 69-70), jors : a mors
(v. I5i-i52)_, prouvent que o tonique libre rime encore avec
o entravé. Mais dans ABC la rime reconiwis : cortois montre
que e tonique libre était devenu oi déjà. (Le passage de ei à oi
est attesté dès la fin du xii'^ s.).
I. La rime saiclic (sapiat) : face (taciat) 25-26, prouve qu'on prononçait
fâche.
S6 CHARLES OULMONT
Nous trouvons peu de cas d'encllse, un dans B (nel cele:^,
V. 154), et trois dans A (nés, v. 8, nel, v. 84, ncl^ v. 134).
A et B ne présentent pas de réduction de voyelles en hiatus.
Mais il y en a une dans C : Se clerc ne IVwssent soustenue
(v. 223).
Dans E la terminaison iens est monosyllabe, d'après la
mesure du vers (v. 56), tandis que ABC font cette désinence
dissyllabique.
Morphologie.
Les fautes contre la déclinaison sont rares. Aucune dans B ;
une dans A (v. 115), deux dans C (l'une comme dans A
et l'autre v. 195 et 196); dans E quatre fautes (v. 112, 247,
277, 318).
La conjugaison est en général peu altérée par l'analogie ; il
n'y a pas d'e à la première personne du singulier de l'indicatif
présent des verbes en er, non plus qu'aux trois premières per-
sonnes du subjonctif de la même conjugaison (gart, v. 7, mer-
veily v. 107, past, v, 211,05, v. 270, pens, v. 332, présent,
V. 352, deffî, V. 377, 395-396). Une seule dérogation à noter
dans ABCDE, relieve : grieve (relevet : grevât) au lieu de
reliet.
Syntaxe,
La syntaxe offre bien peu de faits notables. A côté de l'em-
ploi rare en vieux français de l'article partitif (ils n'ont pas du
pain à mengier, v. 135, ABCE), on remarque un fait ancien, le
cas oblique sans a, soit avec un relatif (cui en ave:;^ doné le
don, B, v. 88, qiii en ave^ vos fait le don, ABCE idem), soit
avec un nom de personne (/ clerc cor lois, jolif et bon [ai doné]
BE,[v. 101-102). AC offrent le même tour avec des variantes de
détail. Nous ne relevons qu'un ex. de uns (pluriel collectif) :
uns garnemens (ABE). Signalons enfin deux emplois absolus
du participe présent (oiant to^^ ces barons, B, 276, tandis
que ACE remplacent oiant par devant ; cf. oiant nous tous,
BE, v. 288, le vers manque dans A, et C a devant au
lieu de oianf^.
ÉTUDE DE LA LANGUE DES DIVERSES VERSIONS 87
Mentionnons un trait de style que M. F. M. Warren (Modem
Pbilology, 1905) dit avoir été à la mode vers 1170 et qu*il
appelle « parallélisme » :
Torne et retorne cel sautier
» )) » celle pel,
(BE, V. 1 12- II 3)
Dont se lievent isnelement
Isnelement se sont levées.
(E, V. 162-163)
Le parallélisme est moins marqué dans A :
et dans B :
Dont se lievent isnelement.
Molt vistement se sont levées.
Dont se lievent isnelement
Tout maintenant que sont levées.
manque dans C.
Cf. Lors se leva li rossignols
Li rossignols dont se leva.
(B, V. 326-327)
manquent dans AC ; et dans E le parallélisme est moins net,
car le 2^ vers est :
Li rossignols est tost dreciés.
on voit que les traits serv^ant à dater nos diverses versions
diffèrent assez peu. L'état des voyelles et des consonnes, la
régularité à peu près parfaite de la déclinaison et de la conju-
gaison, la syntaxe, le style, nous font croire qu'elles ont été
composées à la fin du xii*-' s. et au début du xiii*' s. B semble
la version la plus ancienne et C la plus récente, mais il n'y a
p.eut-être pas entre les deux un quart de siècle d'intervalle.
88 CHARLES OULMOXT
Particiilarilés de D.
Le remanieur de D s'écarte souvent de ABCE et ses libertés
sont telles qu'il est difficile de dater cette version. La mesure
du vers et la rime ne nous donnent aucun renseignement sûr.
Les vers présentant une réduction des voyelles en hiatus
peuvent et doivent être corrigés. On ne saurait faire état de
rimes douteuses comme hiunilité : grié pour conclure à la
réduction de ié à é.
Morphologie.
Une faute contre la déclinaison^ forme du cas régime au
nominatif singulier (menteotirs pour menterres, v. 270) et deux
formes analogiques de grande pour grant au féminin (grande
folour, V. 22, grande devise, v. 429, attestés par la mesure du
vers). On pourrait ajouter la rime li dognons : el reon(y. 113-
114) mais elle ne prouve rien car le poème rime fort mal
(hastiement : en:(^, v. 122-123, chevalier : ciel, v. 184-185, gris :
plait, V. 196-197, dis : honir, v. 215-216, amors : tous, v. 248-
249, rassis : autres si, v. 256-257, rnoiit : hounour, v. 266-267,
amours : barons, v. 328-329, lorsignous : blancheflours, v. 348-
349, dis : déduit, v. 426-427, assis : lui, v. 373-374, devise :
livre, V. 365-366, ankelies : espines, v. 361-362), on remarque
dans ces rimes fautives un trait commun en ce qui concerne
les rimes masculines : Fauteur tient compte seulement de la
voyelle accentuée sans se soucier de la ou des consonnes qui
peuvent suivre ; cela semblerait prouver que ces consonnes
sonnaient peu ou ne sonnaient point. Pour le cas où la con-
sonne finale ou pénultième est une nasale, l'explication est plus
difficile; nous savons que 0 était nasalisé avant 1150^ anté-
rieurement à la composition du poème. Pour les rimes fémi-
nines, on ne peut admettre l'amuissement des consonnes qui
suivaient la voyelle accentuée ; c'est une liberté du poète qu'il
est plus facile de constater que d'expliquer.
On trouve ailleurs au moyen-âge des rimes imparfaites.
ÉTUDE DE LA LANGUE DES DIVERSES VERSIONS 89
M. Toblcr en cite des exemples dans son Fran:^ocsisches Vers-
ban. Il en est quelques-uns aussi dans le J)it de la Rose
(p.p. Karl Hartschet A.Horniug, La Langue et la littérature fran-
çaises, depuis le w"" jusqu'au, wx" s.') : vivre : suivre (p. 603,
V. 21-22), bien : plaiii (p. 605, v. 11-12), cuer : soir (^p. 606,
V. 39-40), uioude : coule (p. 608, v. 38-39). Nous-mêmes
nous avons lu dans le poète Philippe de Beaumanoir des rimes
mauvaises telles que : mestre : perte ; robe : noble ; pasques :
papes ; aime : alaine ; prendre : membre, en rime avec ien, au
avec iau, ni avec /. L'éditeur M. Suchier indique ces rimes dans
son introduction, p. 154 (Société des Anciens Textes).
Il résulte que D nous offre un texte assez incorrect. Il fait
des additions provenant soit d'une source étrangère, soit de son
crû plutôt, à cause de l'inutilité des vers qu'il ajoute.
Il est d'ailleurs facile de corriger D par A B C E.
D^'après les traits de la langue, sa composition semble
remonter au milieu du xiii'' siècle : ce qui le prouverait, en
outre, c'est que cette version est plus lourdement courtoise
que les autres.
Langue de Htieline.
Copiste.
Il est du nord comme le prouvent les graphies : amlant
(ambiant), v. 7, amedeus (ambedeus), v. 1^0, boenes (hones),
v. 123, miaudres, v. 251, miaudre, v. 215. Le copiste doit être
de la 2^ moitié du xiii*" s. à cause de fautes contre la déclinai-
son : un cristax(y. 216), nul max (v. 127), to:{ prex{= tuit)
(v. 26^), feu et noif(j^u cas sujet) (v. 293), un boxons (v. 321).
Auteur.
a) Phonétique.
L'examen des rimes ne nous laisse apercevoir aucun trait
dialectal. L'état des voyelles ne permet pas non plus une
1. Paris, 1887, in-8, 926 pp. (p. 603-610).
90 CHARLES OULMONT
conclusion précise. On ne peut dire, faute d'exemples, si ei
(<e tonique libre) était parvenu à> oi. — Deux cas d'en-
clise : nel (y. 74), nel (v. 137).
b) Morphologie.
Quelques fautes contre la déclinaison : cristax (sujet) et
max (régime) riment ensemble (v. 216-217), home d'art (cas
sujet) : pari (régime) (v. 292-293).
Au nominatif pluriel peors : flors (v. 307-308). Cf. mur
= murum ; dur — durus (v. 287-88).
La conjugaison est correcte partout.
Particularités.
Les rimes sont souvent imparfaites. Ex. barnage : large
(v. 60-61, poverte : taverne (v. 123-124), tornois : destroit
(v. 125-126), bealté : trovere'^ (v. 234-235), chansil : osterin
(v. 252-253). Ce sont plutôt des assonnances que de véritables
rimes.
Deux rimes sont particulièrement difficiles, destrier : atar-
dier (v. 81-82) engagier : emprunter (v. 133-134). Atardier n'est
mentionné ni par Godefroy ni par La Curne. Il vaut sans
doute mieux corriger par atargier que d'admettre la présence
d'un apax.
Dans le deuxième cas, nous n'avons aucune correction à
proposer. Peut-être est-il permis de supposer deux vers sup-
primés qui rétabliraient des rimes normales. Il est difficile de
croire en effet qu'au début du xiii'^ siècle ier fût déjà réduit
à er dans l'Ile-de-France.
Date.
Malgré ce que nous venons de dire, le poème ne semble
pas postérieur au début du xiii^ s. La déclinaison est régu-
lière, sauf de rares exceptions, il n'y a aucune réduction de
voyelle en hiatus ; la terminaison zV;^ (imparfait de l'indicatif,
ÉTUDE DE I.A LANGUE DES DIVERSES VERSIONS 91
V. 268) est disyllabique. Enfin le poème conserve des mots
qui disparaissent de bonne heure : (reste (faîte) et en son,
V. 301. En résume, l'auteur d'Hueline est un poète francien,
qui écrivait au commencement du xiii*= s.
Langue de Melior et Ydoine,
Il est difficile de distinguer dans Melior la langue du
copiste de celle de l'auteur (tous les deux sont anglo-nor-
mands) '.
PJxmétique.
Comme en anglo-normand, an et en ne riment jamais
ensemble. E fermé provient de sources diverses : i° de a latin
tonique libre (demorer, cité..,) ; 2° de a -f- yod (preisé,, des
priser, gaigner) ; 3° du suffixe : arium {plener, cbevaler, verger);
4° de é tonique libre (z'er, saver, aver, maner) ; 5° de e bref -+-
yod (sauter = psautier). Le cas énoncé au 4° est moins ancien
que les autres en anglo-normand, il n'apparaît, semble-t-il,
qu'à la fin du xii*' s.
I vient de è H- yod, sans doute par l'intermédiaire de
iei : ce traitement, normal en français, est contraire à l'anglo-
normand, car nous devons avoir éÇcL, sauter, v. 164). Ce cas
est attesté pav pris (pretium) rimant avec amys (v. 87-88).
O ouvert provient de o latin libre ou entravé ; donc o
libre ne se diphtongue pas. Un seul cas est digne de re-
marque : ///g//5 (jocos) :aneles(y. 169-170). On prononçait
donc jnès.
U d'après la rime (v. 401-402) hoiire (hora) : aventure,
devait se prononcer on, à moins que le son de Vo ouvert ne
se fût rapproché de Vu.
Les disphtongues oi, ei, oi, riment ensemble ; al (habeo) :
I. Il y a des graphies qui ne sont pas anglo-normandes (tous, iours,
flours, alloye, levoi, palefroi), mais cela ne nous semble pas, étant donné-
leur petit nombre, une raison de douter que le copiste écrivît en Angle-
terre.
92 CHARLES OULMONT
nlloy (v. 9-10), ottroie : délai {y. 249-250), plcie (plaga) :
veie (videam).
Le son unique devait être pour ces diphtongues, é, comme
le prouve la rime moy: Richer (v. 255-256).
En résumé la langue de Melior présente la plupart des
traits de l'anglo-normand.
Date.
Quelques-uns de ces traits sont plutôt du xiir^ que du xii= s.
De plus le masculin et le féminin sont confondus sans cesse,
ce qui montre que Ve muet a cessé de se prononcer, et cela
encore est du xiii'^ s.
Langue de Florence de Cheltenham.
Le ms. qui est anglo-normand offre tous les caractères
signalés dans Melior (sauf l'exception iei > /). On trouve
un cas de o latin rimant avec ulong,prett^ : Venu^ (v. 343-
344), et ai aime avec fl^ dans qiiaile : raie {y. 88-89). Pronon*
çait-on quèle : rèle ou qiiale : raie ?
Comme dans Melior la confusion est constante entre mas-
culin et féminin, et à la rime entre singulier et pluriel.
La date du poème est approximativement celle de Melior,
Contrairement à toutes nos autres versions, le Florance
anglo-normand est écrit en strophes aahcch.
CONCILE DE REMIREMONT
IDIIS APRILIS HABITUM EST CONCILIUVt HOC
IN MONTE ROMARICI '
Veris in temporibus, sub aprilis idibus,
Habuit concilium romarici moncium
Puellaris concio, montis in cenobio.
Taie non audivinuis, nec fuisse credimus
5 In terrarum spacio, a mundi principio,
Taie nunquam factum est, sed neque futurum est ;
In eo concilie, de solo negocio
Amoris tractatum est, quod in nuUo factum est,
Sed de evangelio nulla fuit mencio.
Nemo qui vir dicitur illuc intromittitur.
10 Quidam inde aderant, qui de longe vénérant.
Non fuerunt laici, sed honesti clerici ;
Hos honestos senciunt intus et suscipiunt.
Janua Tullensibus aperitur omnibus.
Quorum ad solacium factum est concilium.
15 Puellis amantibus, illis solis omnibus,
Janue dat aditum, ceteris prohibitum.
Janue custodia, fuit hec Sibilia
Que ab annis teneris, miles facta Veneris,
Quiquid amor jusserat, non invita fecerat.
20 Veterane domine arcentur a limine,
Quibus omne gaudium solet esse tedium,
Gaudium et cetera que vult etas tenera.
I. Ce texte a été publié par G. Waitz dans le Zeitschrift fur deulsches
Alterthum, VII, p. 160-167 (Leipzig, 1849), d'après le ms. no 1081 de la
Bibl. de Trêves. Nous avons collationné l'imprimé sur le ms.
94
CHARLES OULMONT
Intromissis omnibus virginum agminibus,
Lecta sunt in médium, quasi evangelium,
25 Precepta Ovidii, doctoris egregii.
Lectrix tam propicii fuit evangelii
Eva de Danubrio, potens in officio
Artis amatorie, ut affirmant alie ;
Convocavit singulas magnas atque parvulas ;
30 Cantus, modulamina, et amoris carmina
Cantaverunt pariter satisque sonoriter,
De multis non quelibet, due sed Elizabet.
Has duas non latuit quicquid Amor statuit,
Harum in noticia ars est amatoria ;
35 Sed ignorant, opère quid vir sciât facere.
Post hec oblectamina cardinalis domina
Astitit in medio, indicto silentio ;
Vestita ut decuit, vesteque refloruit.
Hec vestis coloribus colorata piuribus,
40 Gemmis fuit clarior, auro preciosior.
Mille maii floribus hinc inde pendentibus.
Ipsa virgo regia, mundi flos et gloria,
Florens super omnia, quasi veris filia, ^
Hec talis in omnibus docta satis artibus,
45 Habens et facundiam secundum Scientiam,
Postquam cetus siluit, ea sic aperuit :
« Vos quarum est gloria amor et lascivia,
Atque delectatio aprilis cum maio,
Notum vobis facimus ad vos quare venimus.
50 Amor, deus omnium quotquot sunt amancium.
Me misit vos visere et vitam inquirere.
Sic maius disposuit, et aprilis monuit.
Vos ergo benigniter et amicabiliter
Obtestor et moneo, sicut iure debeo,
5 5 Nulla vestrum sileat que vos vita teneat,
Si quid corrigendum est, vel si cui parcendum est
Meum est corrigere, meum est et parcere. »
26. Le texte porte Httta : litterata.
CONCILE DE REMIREMONT 9)
Elizabet de Granges (loquitur).
Nos, ex quo potuimus, Amori servivimus :
Quicquid ipse voluit, nobis non displicuit,
60 Et si quid negleximus, inscienter fecimus ;
Sic servando regulam, nullam viri copulam
Habendam eligimus, sed neque cognovimus,
Nisi talis hominis, qui sit nostri ordinis.
Elizabet de Falcon.
Clericorum gratiam laude[m] et memoriam
65 Nos semper amavimus, et amare cupimus.
Quorum amicitia nil tardât solatia.
Clericorum copula, non nostra régula.
Nos habe[t] et habuit et placet et placuit,
Quos scimus affabiles, gratos et amabiles ;
70 Inest curialitas clericis et probitas.
Non noverunt tallere, neque maledicere,
Amandi periciam habent, et industriam ;
Pulchra douant munera, bene servant fédéra.
Si quid amant dulciter, non relinquunt leviter.
75 Pro his, quos assumpsimus, ceteros postponimus ;
Vota stulta frangere non est nefas facere.
Nulla est dampnatio sed neque transgressio.
Si votum negligitur, quod stulte promittitur ;
Experto credendum est, cui bene certum est.
80 Certum est et cognitum, quid sit amor militum,
Quam sit detestabilis, quam miser et labilis.
Fer insipientiam eorum noticiam
In primis quesivimus, sed cito cessavimus,
Dolus ut aparuit, in eis qui latuit,
85 Inde nos transtulimus ad hos quos notavimus.
Quorum est dilectio, omni carens vicio.
Quorum amor utilis firmus est, et stabilis.
96 CHARLES OULMONT
Quid dicemus amplius, nisi quod ulterius
Nulla valet racio a nostro solacio,
90 Clericos disjungere, omni gratos opère.
Puellis claustralibus vobis dico omnibus :
« Est quedam abusio militum susceptio,
Nefas est et vetitum, et nobis illicitum ;
Amplectando clericum, sic recuso laicum.
95 Amor, deus omnium, juventutis gaudium,
Clericos amplectitur, et ab eis regitur.
Taies ergo diligo, stultos quoque negligo.
Tali vita vivimus, in qua permanebimus.
Si vobis laudabilis videtur et utilis,
100 Et si quid peccavimus, si vultis, cessabimus. »
— « Ipsis amatoribus, circumspectis omnibus.
Utiles non audio, amatores video
Quam istos quos laudibus prefertis in omnibus. »
— (( Nos a puericia semper in familia
105 Amoris permansimus, et manere cupimus.
Si est nobis alia amandi sententia.
Qui student milicie nobis sunt memorie,
Eorum, et milicia placet, et lascivia;
Eorum ad obsequium nostrum datur studium.
iio Audaces ad prelia sunt, pro nostri gratia,
Ut sibi nos habeant et ut nobis placeant,
Nulla timent aspera, nec mortem nec vulnera.
Taies preelegimus, taies nostros fecimus.
Eorum prosperitas est nostra félicitas,
115 Eorum tristicia nostra turbat gaudia ;
Semper, ex quo potui, sectam illam tenui,
Et semper desidero, dum habere potero,
Servire militibus mihi servàentibus.
Taie vero studium, magis quam psalterium.
120 Talibus me jungere placet plus quam légère ;
Propter horum copulam parvipendo regulam ;
102. Waitz corrige en : adeo.
108. Waitz : horum.
CONCILE DH REMIRHMONT 97
Nostrum illud atrium est, et erit pervium,
Et fontem et pascua(m) que liabemus congrua(m),
Equis cxposuimus, quos eorum novimus.
125 Tali vita vivere gaudemus summopere,
Quia nulla dulcior, nullaque commodior.
Et quia sic novimus et sancte juravimus,
Nos parum regnavimus, parum adhuc fecimus,
Sed flores colligere, rosas primas carpere
130 His tantum concessimus, quos de clero novimus.
Hec nostra professio est, et intentio erit
Clericis ad libitum persolvere debitum.
Quotquot oblectamina viro débet femina,
Iddem proposuimus et vero firmavimus.
135 Quidquic (^5/y dicant alie nobis adversarie
Clericis nos dedimus, nec eos mutabimus.
Clericorum probitas, et eorum bonitas,
Semper querit studium ad amoris gaudium,
Sed eorum gaudia tota ridet patria.
140 Laudant nos in omnibus rithmis atqu^ versibus.
Taies, jussu Veneris, diligo pre ceteris,
Dulcis anii[ci]cia, clericis est et gloria.
Danu [Eva de].
« — Quicquid dicant allé, apti sunt in opère,
Clericus est habilis, dulcis et affabilis,
145 Hune habendo socium nolo maius gaudium.
Omne votum utile firnmni sit et stabile,
Sed quod est illicitum habeatur irritum,
Nam stulta promissio non est absque vicio.
Vos quarum prudentia apta dat consilia,
150 Nec illud attendite, et bene discernite
122. Waitz propose : ilîis.
131. Waitz : erit et intentio.
134. Waitz : voro. Le ms. donne nettement : vero,
139. Ce mot est difficile à lire dans le ms.
98 CHARLES OULMONT
Amor quarum apcior, quarum est detcrior.
Militum noticia displicet, et gratia,
Quibus inest levitas, et stulta garmlitas ;
Gaudent maie dicere^, secretum detegere,
155 Hoc ergo consilium damus et judicium,
Ut cunctis odibiles sint, et execrabiles.
Qui se militaribus implicant amoribus.
Novi vita[m] omnium et mores amancium,
Novi qui sint mobiles, et nobis inutiles ;
160 Nulla est félicitas, sed neque fidelitas
In amore militum, quod (nobis) est multis cognitum.
Hos vitando[s] ducimus, et iure decernimus.
Clericos diligere bonum est, et sapere ;
Eorum dilectio magna delectatio :
165 Hos tantum suscipite, ceteros negligite. »
« — Quia sic decernitis et jure consulitis,
Nunc ego prascipio, eas in consorcio
Nostre non recipiant, nisi satisfaciant :
Sed si penituerint, et se nobis dederint,
170 Detur absolucio, et talis condicio,
Ne(c) sic peccent amplius, quia nil deterius.
Hoc mandamus et[iam] per obedienciam :
Nulla vestrum pluribus se det amatoribus :
Uni soli serviat, et ille sufficiat :
175 Hoc si qua neglexerit, banno nostro suberit :
Non levis remissio fiet huic vicio ;
Levi penitentia non purgantur talia.
Nunc demum precipio, sed non sub silencio :
Ne vos detis vilibus, nec unquam militibus,
180 Tactum nostri corporis, vel colli vel femoris.
Talibus solatium dare vel colloquium,
Dolor nobis maxinius est, et pudor plurimus.
Militum solatia nobis sunt opprobria,
Quia cum non creditur, fama turpis oritur,
151. Waitz lit : ditcrîor.
t8o. Waitz : vestrL
180. Le ms. donne : cori.
CONCILE DE REMIREMONT 99
185 Quorum ex infamia nostra périt gloria.
Precor vos summoperc clericos diligcre,
Quorum sapientia disponuntur omnia;
Totum quicquid agimus vel cum nos desipimus.
Causas nostras agere student, atque regere,
190 Quantum possunt etiam, per eorum gratiam,
Nostra quedam abdita nunquam erunt cognita.
Si placent que diximus, que vobis suggerimus,
Horum confirmacio sit vestra responsio :
Si cui displiceat, hec nequaquam taceat.
195 Omnis nostra concio sedens in concilio,
Ut vestra prudencia dictât, laudat omnia.
Placet iunioribus, placet nobis omnibus,
Quicquid vestra probitas fîrmat, et auctoritas,
Nuncietur alias per omnes ecclesias ;
200 Nostrisque sororibus, puellis cla[u]stralibus,
Faciamus cognitum quid sit eis vicium.
Omniaque diximus, queque confirmavimus,
Non ullo sophismate,
Sed racionabiliter fiât et perhenniter ;
205 Nisi sic peniteant, clericis ut faveant,
Huius banni racio vestro sit consilio ;
Igitur attendite, amen tantum dicite.
(Excommtmicatio rehellarum) .
Vobis, ius[s]u Veneris, et ubique ceteris,
Que vos militaribus subditis amoribus,
210 Maneat confusio, terror et contricio,
Labor, infelicitas, dolor et anxietas,
Timor et tristicia, bellum et discordia,
Fex insipientie, cultus inconstancie,
Dedecus et tedium, longum et oprobrium,
215 Furiarum species, luctus et pernicies.
Luna, lovis famula, Phebus, suus vernula,
Propter ista crimina, negent vobis lumina ;
217. Le ms. donne : netior (?)
100 CHARLES OULMONT
Sic, sine solamine, careatis lumine;
Luna, dies celebris, trahat vos de tenebris.
220 Ira lovis penitus destruat vos celitus ;
Huius miindi gaudia vobis sint oprobria ;
Omnibus horribiles, et abhominabiles
Semper que sitis clericis, que favetis laicis.
Nemo vobis etiam ave dicat obviam,
225 Vestra quoque gaudia sint sine concordia,
Vobis sit intrinsecus dolor et extrinsecus,
Vivatis cotidie in lacu miserie,
Pudor et ignominia vobit sint per omnia.
Laboris et tedium, vel pudoris nimium.
230 Si quid est residuum, vobis sit perpetuum,
Nisi spretis laicis, faveatis clericis,
Si qua penituerit, atque satisecerit,
Dando penitentiam, consequetur veniam.
Ad confimacionem omnes dicimus : Amen.
THE INÇTmiTF OF WFCîAFVill STUDiES
< XEY PLACE
J 5, CANADA,
TRADICTION DU CONCILE
Ce Concile a élc Icuii à Remircmonl pendant les Ides d'Avril
Au printemps, à l'époque des Ides d'avril, une réunion de
jeunes filles tient concile dans le monastère de Remiremont.
Dans toute la terre, depuis le commencement du monde, on
ne vit pareille assemblée, ni on ne la verra jamais. Dans ce
concile, il n'est question que des choses de l'amour, ce qui n'a
jamais eu lieu dans aucun concile ; quant à l'Evangile on n'en
dit rien. Aucun homme, au sens propre du mot, n'est admis
dans cette réunion. Quelques-uns pourtant sont là, venus de
loin : ce ne sont pas des laïques, mais d'honorables clercs. Les
jeunes filles les reconnaissent tels et les reçoivent parmi elles.
La porte est ouverte à tous les clercs de Toul. C'est pour leur
plaire qu'on a réuni ce concile. Toutes les filles qui aiment,
et elles seules, peuvent franchir la porte ; aux autres elle est
interdite. La portière est cette Sibile qui, dès l'âge le plus
tendre, s'est enrôlée dans la milice de Vénus. Tout ce que lui
a ordonné l'Amour, elle l'a fait de bon cœur. On écarte de
l'assemblée les vieilles dames pour qui toute joie devient habi-
tuellement un ennui : oui, la joie, et tout ce que désire la
jeunesse. Quand toutes les jeunes filles sont entrées dans la
salle, on lit, au milieu d'elles, en guise d'Evangile, les ensei-
gnements d'Ovide, ce maître exquis. La lectrice d'un si char-
mant évangile est Eve de Danubrium, habile à remplir les
devoirs de l'amour : ses compagnes en font foi. Elle lesgroupe
toutes, grandes et petites. Deux d'entre elles chantent à l'unis-
son et d'une voix sonore des airs harmonieux, des chansons
102 CHARLES OULMONT
d'amour; ces cantatrices ne sont pas les premières venues,
mais deux jeunes filles, du nom d'Elisabeth. Elles n'ignorent
aucune des lois de l'amour, elles connaissent « l'art d'aimer »,
sans avoir pourtant l'expérience de ce que sait faire un homme
(avec une femme).
Après ces réjouissances, la dame présidente se place au
milieu du chapitre et ordonne le silence. Elle est vêtue, comme
il convient, d'habits resplendissants, parés de couleurs variées,
plus éblouissants que les pierres précieuses, plus précieux que
l'or. Mille fleurs de mai sont l'agrément de ce costume et pen-
dent de tous côtés. La jeune fille, de naissance royale, fleur et
gloire du monde, éclatante parmi ses compagnes comme la
fille du printemps, instruite et versée dans tous les arts, douée
d'une éloquence égale à son savoir, une fois le silence obtenu,
parle de la sorte :
« Vous dont la gloire est dans l'amour et la volupté, vous à
qui sont chers les mois d'avril et de mai, apprenez pourquoi
nous sommes venues près de vous. Amour, le dieu de tous
les amants, m'a envoyée vous visiter et m'informer de votre
conduite. Ainsi Mai l'a réglé, ainsi l'a conseillé Avril. Donc
je vous prie et vous conjure, en bonne amitié, comme je le
dois faire, que nulle d'entre vous ne dissimule votre genre de
vie. Si quelqu'une est à reprendre, ou qu'il faille lui pardon-
ner, c'est à moi qu'il appartient d'infliger le blâme ou d'accor-
der le pardon. »
EU:(abeth de Granges prend la parole :
« Aussitôt que nous l'avons pu, nous avons servi Amour.
Jamais une de ses volontés ne nous déplut. Si nous avons
commis des négligences, elles n'étaient point volontaires. Nous
conformant à la règle, nous n'avons accepté la compagnie
d'aucun homme. Nous n'en connaissons pas qui ne soit de
notre ordre. »
Eli:(aheth de Faucogney
(( Toujours nous avons aimé la grâce, la louange et le sou-
TRADUCTION DU CONCILE IO3
venir des clercs, et nous souhaitons les aimer encore. Cest
l'union avec les clercs, et non pas notre règle, que nous
aimons et avons toujours aimée. Les clercs, nous le savons,
sont avenants, gracieux et aimables : il y a chez eux de la
courtoisie et de la bonté. Ils ignorent l'art de tromper les gens
et d'en médire. Ils ont en amour l'expérience et l'habileté. Ils
nous donnent de beaux présents et sont fidèles à leurs pro-
messes. La femme qu'ils aiment doucement, ils ne l'abandon-
nent pas volontiers ; et c'est pour cela que nous les avons
choisis : nous les préférons à tous les hommes.
« Quant à enfreindre des vœux sottement prononcés, il n'y
a aucun mal. Il n'y a ni sujet de damnation ni faute à négli-
ger un vœu qu'on n'a pas fait à bon escient : on en peut
croire l'expérience des gens compétents.
« Pour ce qui est de l'amour des chevaliers, on sait bien ce
qu'il vaut ; c'est un amour détestable, malheureux, et qui
ne dure pas. Par sottise nous avons recherché d'abord les
chevaliers ; puis, nous y avons renoncé, dès que nous avons
aperçu la ruse qui se cache en eux. De là nous sommes
allées vers ceux que nous avons appréciés tout à l'heure, et
dont l'amour est absolument sans défaut. Leur affection est
profitable, ferme et fidèle. Que dirons-nous de plus, sinon
qu'il n'y a pas de raison pour ne pas associer les clercs à nos
plaisirs, puisqu'ils sont si agréables. A vous toutes, filles du
cloître, je vous le dis : c'est s'abuser que de s'attacher aux che-
valiers. C'est une faute qui est pour nous défendue et illicite.
Ainsi, en accueillant le clerc, je refuse le chevalier. Amour, le
dieu de tous les hommes, la joie de la jeunesse, suit les clercs
et se laisse par eux conduire. Voilà les gens que j'aime : quant
aux sots, je n'en ai cure. Telle est la vie que nous continue-
rons à vivre, si elle vous paraît louable et utile. Si nous avons
commis quelque faute, nous ne le ferons plus, si vous
voulez. »
« — En considérant les mérites de tous les amants, je ne
trouve pas aussi utiles que vous semblez le dire, ceux que vos
louanges élèvent au-dessus des autres. Pour nous, depuis notre
enfance, nous appartenons à la famille d'Amour, et nous
104 CHARLES OULMONT
souhaitons y deineurer, quoique nous ayons sur l'amour un
avis différent du vôtre. Ceux qui s'exercent au métier des
armes sont dans noire souvenir. Ils aiment la guerre et le
plaisir. C'est à les servir que vont tous nos soins. Ils sont
hardis dans les combats, pour nous être agréables, afin de
nous posséder et de nous plaire. Ils ne redoutent aucune peine,
ni l'amour ni les blessures. Voilà nos élus, voilà nos amants.
Leur prospérité est notre bonheur. Leur tristesse gâte nos joies.
Aussitôt que j'ai pu le faire, je me suis comportée ainsi, et je
désire continuer aussi longtemps qu'il sera possible. Servir les
chevaliers qui me servent, voilà mon goût, et non pas m'occu-
per du psautier. M'unir à eux m'agrée plus que la lecture.
Pour leur amour je méprise la règle. Notre maison leur est
ouverte et le sera toujours. La fontaine et les pâturages qui
nous appartiennent, nous les avons mis à la disposition des
chevaux que nous savons être les leurs. Une telle vie est
notre plus grande joie ; il n'en est pas de plus douce, ni de
plus avantageuse. »
« - — Puisque c'est notre opinion, et que nous avons juré
de faire ainsi, nous avons peu régné et peu agi encore : Nous
n'avons permis de cueillir des fleurs et de couper les premières
roses qu'à ceux que nous savons être du clergé. Voilà notre
idée et notre but : nous livrer aux clercs à leur gré, leur accor-
der tous les plaisirs qu'une femme doit à un homme. Telle
est notre résolution, et nous l'avons confirmée par un vœu.
Quoi que disent les autres, nos adversaires, nous nous sommes
données aux clercs, et nous ne changerons pas. La probité des
clercs, leur bonté s'efforcent sans cesse de rendre joyeux
l'amour ; tout le pays se réjouit de leurs joies ; ils nous louent
dans tous les rythmes et dans toutes les formes de vers. Aussi,
par ordre de Vénus, je les aime par-dessus tous les autres. Il
y a chez les clercs douce amitié et gloire. »
Eve. de Danuhriimi
« — Quoi que disent les autres, ils sont bons à l'ouvrage.
Le clerc est habile, deux et affable. L'ayant pour compagnon,
TRADUCTION DU CONCILE IO5
je ne désire pas de plus grand bonheur. Tout vœu utile doit
être ferme et stable, mais un vœu illicite, il faut le tenir pour
non avenu, car une sotte promesse contient un vice qui
l'annulle. \'ous dont la sagesse donne des conseils convenables,.
ne faites donc pas attention aux vœ'ux, mais examinez bien
quelles femmes ont le meilleur amour et quelles ont le moins
bon. La connaissance des chevaliers déplaît, ainsi que leur
grâce ; ils sont légers et sottement bavards, ils se plaisent à
dire du mal, à découvrir un secret. Nous pensons donc et nous
décidons, qu'elles doivent être à tous odieuses et exécrables,
celles qui s'embarrassent dans les amours des chevaliers. Je
connais la vie et les mœurs de tous les amants. Je sais ceux
qui sont inconstants et ne peuvent nous servir. Il n'y a pas de
bonheur, pas de fidélité dans l'amour des chevaliers. Cela est
connu d'un grand nombre d'entre nous. Nous estimons qu'il
faut les éviter et décidons avec raison d'aimer les clercs. Il est
bon aussi d'être sage. Leur affection est une grande jouissance.
Accueillez ceux-là seuls, et ne tenez compte des autres. »
« Puisque telle est votre décision et que votre conseil est
raisonnable, j'ordonne maintenant que nos compagnes ne
reçoivent pas leurs adversaires dans leur société, si elles ne
font amende honorable. Mais si elles se repentent et revien-
nent à nous, qu'on leur donne l'absolution, à condition tou-
tefois qu'elles ne pèchent plus, car rien n'est pire que leur
péché. Nous vous défendons aussi, au nom de l'obéissance, de
vous donner à plusieurs amants. Que chacune de vous en
serve un et qu'il lui suffise. Si quelqu'une néglige d'observer
ce point, elle sera bannie d'entre nous; et cette faute ne sera
pas facile à racheter. Une légère pénitence ne lave pas de tels
péchés. Maintenant enfin, je vous ordonne, mais non sous la
condition du silence, de ne pas vous livrer à des gens de basse
condition, et de ne jamais permettre aux chevaliers de toucher
votre corps, votre gorge ou votre cuisse. Donner à de telles
gens un plaisir, c'est pour nous une très grande douleur et la
pire des fautes. Les plaisirs pris avec des chevaliers sont pour
nous des opprobres. Car, alors qu'on ne le croit pas, il en
résulte une réputation ignominieuse. Notre gloire disparaît
30é CHARLES OULMONT
dans leur infamie. Je vous supplie donc d'aimer les clercs dont
la sagesse sait arranger tout ce que nous faisons. Quand nous
sommes sottes, ils s'efforcent de prendre en mains nos inté-
rêts et de les diriger. De même, en général, ce n'est pas par
eux que seront connus certains de nos secrets. Si nos paroles
et nos conseils vous plaisent, répondez en les approuvant. Si
Tune de vous n'y consent pas, qu'elle ne cache point son
avis. »
« — Toute notre assemblée, réunie en concile, loue les
décisions de votre sagesse. Les plus jeunes, nous toutes, nous
acceptons de bon cœur que les mesures prises par votre bonté
et votre autorité soient annoncées dans tous les « moutiers ».
Faisons connaître à nos sœurs, aux jeunes filles des cloîtres, ce
qui est en elles une erreur. Toutes nos paroles, tous nos
décrets, non pas sophistiques, mais raisonnables, soient obser-
vés à jamais. Si les coupables ne se repentent pas et ne pro-
mettent de donner leurs faveurs aux clercs, que ce soit pour
votre concile une raison de les bannir. Prenez garde donc, et
dites seulement : Amen ! »
Excoimnunication des rebelles
« Par ordre de Vénus, à vous et à toutes celles qui se sou-
mettent aux amours des chevaliers soient à jamais la confu-
sion, la terreur, le remords, la peine, le malheur, la souffrance,
l'anxiété, la tristesse et la crainte, la guerre et la discorde, la
lie de la sottise, le goût de l'inconstance, la honte et le regret,
un opprobre sans fin, des faces de Furies, le deuil et lii ruine.
Que la lune, servante de Jupiter, que Phébus, son serviteur, à
cause de ces crimes, vous refusent la lumière ! Privées de joie,
soyez aussi privées de lumière. Que la lune, que le jour bril-
lant se changent pour vous en ténèbres. Que du haut du ciel
la colère de Jupiter vous réduise à néant. Que les joies de ce
monde deviennent pour vous des opprobres. Soyez à tous les
clercs un objet d'horreur et d'abomination, vous qui aimez les
laïques, que personne, en vous rencontrant, ne vous dise :
bonjour ! Que vos joies même soient troublées. Qu'au dedans
TRADUCTION DU CONCILE IO7
et au dehors, il n'y ait pour vous que douleur. Puissiez-vous
vivre tous les jours dans le lac de la misère. Qu'en toutes
choses vous ayez la honte, l'ignominie, le dégoût du travail et
l'excès de la honte. S'il reste quelque mal à vous souhaiter,
puissiez-vous le souffrir à jamais, si vous ne méprisez les
laïques pour donner vos faveurs aux clercs. Si quelqu'une se
repent et s'amende, le pardon suivra sa pénitence. En confir-
mation de quoi, toutes nous disons : Amen ! »
ALTERCATIO PHYLLIDIS ET FLORA K '
Anni parte florida, c:elo puriore,
Picto terras gremio vario colore,
Cum fugaret sidéra nuntius auroroe,
4 Liquit somnus oculos Phillidis et Floras.
Placuit virginibus ire spatiatum,
Nam soporem rejicit pectus sauciatum ;
iEquis ergo passibus exeunt in pratum,
8 Ut et locus faciat ludum esse gratum.
Erant ambae virgines et ambas reginas :
Phillis coma libéra, Flora compto crine,
4. Schmeller : liquet.
I. Edition critique, d'après l'édition d'Hauréau, l'édition et les notes de
Schmeller, et les corrections proposées par Schreiber.
Hauréau a publié son texte d'après le ms. de la Bibl. Nat. n. a. 1. 1544
(fol. 75 verso — 8° recto), Schmeller d'après le ms. des Carmina Buana qui
CSX. à Munich. — La liste des mss. qui contiennent Phyllis est signalée par
Denis, Cod. tbeoîog. Vindohonensis. I, col. 2317.
I08 CHARLES OULMONT
Non sunt formx virginum, sed formae divinse,
12 Et respondent faciès luci matutina:.
Nec stirpe, nec facie, nec ornatu viles.
Et annos et animos habent juvéniles;
Sed sunt parum impares et parum hostiles,
i6 Nam huic placet clericus, illi placet miles.
Non est difFerentia corporis aut oris,
Omnia communia sunt intus et foris;
Sunt unius habitus et unius moris ;
20 Sola differcntia modus est amoris.
Susurrabat modicum ventus tempestivus,
Locus erat viridi gramine festivus.
Et in ipso gramine defluebat rivus,
24 Vivus atque garrulo murmure lascivus.
Ad augmentum decoris et caloris minus,
Fuit juxta rivulum spatiosa pinus,
Venustata foliis, late pandens sinus ;
28 Nec intrare poterat calor peregrinus.
Consedere virgines ; herba sedem dédit.
Phillis prope rivulum, Flora longe sedit
Et, dum sedet utraque ac in sese redit,
32 Amor corda vulnerat et utramque laedit,
Amor est interius latens et occultus.
Et corde certissimos eiicit singultus ;
Pallor gênas inficit, alterantur vultus,
36 Sed in verecundia furor est sepultus.
15 Schreiber : pares.
18 Schmeller : oiniiia sunt communia. Schreiber : omnia similia sunt.
25 Schmeller : lU pudlis noceai calor solis minus.
34 Schreiber traduit : certissimos, par : offeubar wcrdcnde ; c'est en
effet le seul sens plausible.
TRADUCTION DU CONCILE IO9
Phillis in suspirio I*loram dcprchendit,
Et hanc de consimili Flora rcprchcndit ;
Altéra sic alteri niutuo rependit,
40 Tandem morbum detegit et vulnus ostendit.
Ille sermo mutuus multum habet mora:,
Et est q 11 idem séries tota de amore ;
Amor est in animis, amor est in ore.
44 Tandem Phillis incipit et arridet Flora:.
« Miles, inqiiit, inclyte, mea cura, Paris,
Ubi modo militas et ubi moraris?
O vita militix, vita singularis,
48 Sola digna gaudio Diona:i laris ! »
Dum puella militem recolit amicum,
Flora ridens oculos jacit in obliquum.
Et in risu loquitur verbum inimicum :
52 « — Amens, inquit, poteras dicere mendicum ;
« Sed quid Aristoteles facit, mea cura,
Res creata dignior omni creatura,
Quem beavit omnibus gratiis naiura ?
56 O sola felicia clericorum jura ! »
Floram Phillis arguit de sermone duro.
Et sermone loquitur Floram commoturo ;
38 Schmeller : sed hanc; Schreiber : istarn ou et hanc.
39 Schmeller, en note, propose : deprehendit.
41 Schmeller : iste.
42 Schmeller : quxdam.
46 Schmeller : vel iihi ; Schreiber : nhi nunc.
49-50 Dans Schmeller les deux vers sont ainsi :
Flora ridens oculos jacit in obliquum,
Dum puella recolit militem amicum.
52 Schmeller : amas et quem poteras... corr. en note : amans, inquit.
Hauréau : Ametis, inquit... A remarquer le jeu de mots sur
amicum et mendicum.
53 Schmeller et Hauréau : Alcihiadcs. La con"ectioa qui est de
Th. Wright, a été adoptée par Schreiber.
58 Schmeller : in sermone.
IIO CHARLES OULMONT
Nam : « Ecce virguncula satis corde puro,
60 Cujus pectus nobile servit Epicuro !
« Surge, surge, misera, de furore fœdo î
Nihil elegantia^ clerico concedo ;
Solum esse clericum Epicurum credo,
64 Cujus implent latera moles et pinguedo.
« A castris Cupidinis cor habet remotum,
Qui somnum desiderat, et cibum et potum,
O puella nobilis, omnibus est notum,
68 Quod sit longe militis ab hoc voto votum.
« Solis necessariis miles est contentus ;
Somno, cibo, potui non vivit intentus ;
Amor illi prohibet ne sit somnolentus ;
72 Cibus, potus militis, amor et juventus.
« Quis amicos copulet nostros loro pari ?
Lex naturae prohibet illos copulari ;
Meus novit ludere, tuus epulari ;
76 Meo semper proprium dare, tuo dari. »
Haurit Flora sanguinem vultu verecundo,
Et apparet pulchrior in risu jucundo ;
Et tandem eloquio reserat facundo,
80 Quod corde conceperat artibus fœcundo.
« Satis plus quam deceat, Phillis, es astuta,
Nimis es eloquio vclox et acuta ;
62-3 Intervertis dans Schmeller.
65 Schmeller, en note, propose : libiiinis.
73 Schmeller : loco. Schreiber adopte, ainsi qu'Hauréau, la correction
loro. Le sens est celui-ci : Qui unirait nos amis par un même
lien ?
74 Schmeller : lex, natura. Schreiber adopte la correction naturx
T] Schmeller : hausit. Schreiber, après Hauréau : haurit.
79 Schmeller : resonat.
TRADUCTION DU CONCILE I I l
Sed non efficacitcr vcmm prosecula,
84 Ut per te prnjvalcat lilio cicuta.
(( Dixisti de clerico quod indulget sibi,
Servum somni nominas et potus et cibi ;
Sic solet ab invido probitas describi.
88 Ecce, parum patere, respondebo tibi.
« Tôt et tanta fateor, sunt amici mei,
Quod nunquam incogitat aliénée rei.
Cellx^ mellis, olei, Cereris, Lyaei,
92 Aurum, gemmx, pocula famulantur ci.
« In tam dulci copia vitae clericalis,
Quod non potest aliqua voce pingi talis.
Volât et duplicibus amor plaudit alis,
96 Amor indeficiens, amor immortalis
« Sentit tela Veneris et amoris ictus,
Non tamen est clericus macer aut afflictus,
Quippe nulla copiae parte derelictus,
100 Cui respondet animus dominas non fictus.
« Macer est et pallidus tuus pricelectus,
Pauper et vix pallio sine pelle tectus ;
Nec sunt artus validi, nec robustum pectus,
104 Nam cum causa déficit, deest et effectus.
« Turpis est pauperies imminens amanti,
Quid prasstare poterit miles postulanti ?
90 Hauréau : non iinquam indiget.
91 Hauréau : vasa mellis.
94 Schmeller : pingi voce.
95 Schmeller : semper plaudit.
98 Schmeller : macer et...
99 Hauréau : nulla gaudii.
103 Schmeller : nec vires nec animus ; en note corr. animnm.
104 Schmeller : nam duvi.
112 CHARLES OULMONT
Sed dat tnulta clericus et ex abundanti,
io8 Tantas sunt divitix redditusque tanti. «
Florae Phillis objicit : « Multum es perita,
In utrisque studiis et utraque vita ;
Satis probabiliter es pulchre mentita ;
112 Sed hase altercatio non quiescet ita.
« Orbem cum lastificat hora lucis festa?,
Tune apparet clericus satis inhoneste,
In tonsura capitis et in atra veste,
ii6 Portans testimonium voluntatis masstae.
« Non est ullus adeo fatuus aut caecus,
Cui non appareat militare decus.
Tuus est in otio quasi brutum pecus ;
120 Meum tegit galea, meum portât equus.
« Meus armis dissipât inimicas sedes.
Et si forte pr^elium inierit pedes,
Dum tenet Bucephalum suus Ganymedes,
124 Ipse me commémorât inter ipsas caedes.
« Redit, fusis hostibus et pugna confecta.
Et me semper respicit, galea rejecta.
Ex his et ex aliis, ratione recta,
128 Est vita militias mihi praeelecta. »
Movit iram Phillidis et pectus anhelum,
Dum remittit multiplex illi Flora telum :
iio Schmeller : in utroque studio; il accepte, en note, la correction
d'Hauréau.
iio Schmeller : in utraque.
117 Schmeller : non est adeo fatuus aut omnino cxcus.
122 Schmeller : soins intrat pedes =. si par hasard il engage un combat
à pied.
1 29 Schmeller : novit ; adopte la corr. movit en note.
130 Schmeller : et remittit.
TRADUCTION DU CONCILE II3
« — Frustra, dicit, loqucris, os ponens in cxlum,
132 Et pcr acum nitcris figerc cameliim.
« Mcl pro felle deseris et pro falso verum,
Quîe probas militiam, reprobando clerum.
Facit anior militem strenuum et ferum ?
136 Non ; imo pauperieset defectus rerum.
« Pulchra Phillis, utinam sapienter âmes,
Nec meis sententiis amplius reclames !
Tuum domat militem sitis atque famés,
140 Quibus mortis petitur et inferni trames.
« Multum est calamitas militis attrita ;
Sors illius dura est et in arcto sita,
Cujus est in pendulo dubioque vita,
144 Ut habere valeat vitns requisita.
« Non dicas opprobrium, si cognoscas morem,
Vestem nigram clerici, comam breviorem ;
Habet ista clericus ad summum honorem,
148 Ut sese significet omnibus majorem.
(( Universa clerico constat esse prona,
Nam signum imperii portât in corona.
Imperat militibus et largitur dona ;
152 Famulante major est imperans persona.
1 3 1 Schmeller : dixit.
1 34 Schmeller : approhans.
135 Schmeller : aiit feriini.
Dans Schmeller les strophes XXXV et XXXVI sont interverties.
138 Schmeller : veris sententiis.
140 Schmeller, en note, corr. infertur.
141 Schmeller, en note, corrige : multis. Le sens de ce vers est assez.
obscur. On corrigerait volontiers attrita en agnita ou cognila.
149 Schmeller, en note, donne : constant, au lieu de constat.
150 Schmeller : ^^5/«";n;/;7.
8
114 CHARLES OULMONT
« Otiosum clericum semper esse juras.
Viles spernit opéras, fateor, et duras ;
Sed cum ejus animus evolat ad curas,
156 Caeli vias dividit et rerum naturas.
« Meus est in purpura, tuus in lorica ;
Tuus est in praelio, meus in lectica,
Ubi gesta principum recolit antiqua,
160 Scribit, quasrit, cogitât, totum de arnica.
« Quid Dyone valeat et Amoris deus,
Primus novit clericus et instruxit meus.
Factus est per clericum miles Cythereus.
1 64 His est et ex aliis tuus sermo reus. »
Liquit Flora pariter vocem et certamen.
Et sibi Cupidinis exigit examen.
Phillis primum obstrepit, acquiescit tamen ;
1 68 Et, probato judice, redeunt per gramen.
Totum in Cupidine certamen est situm.
Suum dicunt judicem verum etperitum,
Quia juris noverit utriusque ritum ;
172 Et jam sese prœparant ut eant auditum.
Pari forma virgines et pari colore.
Pari voto militant et pari pudore ;
Phillis veste candida, Flora bicolore.
176 Mulus vector Phillidis erat, equus Florae.
160 II faut comprendre ainsi la fin de la strophe : il fait tout cela, en
pensant à son amie.
162 instruxit : a enseigné. Schmeller propose en note : Cy thaï eus.
164 Schmeller : Est semper hujusmodi tuus.
169 Schmeller : est certamen.
172 Schmeller : jam jam.
TRADUCTION DU CONCILE II5
Mulus quidem Phillidis mulus fuit unus,
Qucm creavit, aluit, domuitNeptunus.
Hune postapri rabiem, post Adonis funus,
180 Misit pro solatio Cythcrx' munus.
Pulchrx' matri Pliillidis et probx* reginae,
lllum tandem prxbuit Venus Hiberina:,
Eo quod indulserat operx divinas ;
184 Ecce Phillis possidet istum la.^to fine.
Congruebat nimium virginis persona^,
Pulcher erat, habilis et staturae bonas ;
Qualem esse decuit quem a regione
188 Tarn longinqua miserat Ncptunus Dyonx.
Si qui de suppositis et de freno quaerunt,
Quod totum argenteum dentés muli terunt,
Sciant quod ha^c omnia talia fuerunt,
192 Qualia Neptunium munus decuerunt.
Non décore camit illa Phillis hora,
Sed multum apparuit dives et décora.
Et non minus habuit utriusque Flora,
196 Nam equi praedivitis freno domat ora.
Equus ille, domitus Pegasaeis loris,
Satis pulchritudinis habet et valoris.
177 Schmeller : mulus erat unus.
179 Schmeller : hanc, a adopté en note la correction d'Hauréau.
184 Schmeller : possidet datum.
185 Schmeller : hic decehat (nimium) y en note : hoc decebat.
189 Supposais z=. Xz stWt.
197 Schmeller : Horis. D'après la correction d'Hauréau le vers s'ex-
plique ainsi : le cheval dompté par les rênes qui avaient servi à
Pégase.
198 Hauréau : Multum (pulchritudinis),
197 Schmeller : ^(?c/»5.
Il6 CHARLES OULMONT
Pictus artiflcio varii coloris.
200 Nam mixtus nigredini candor est oloris.
Loro fuit habilis, xtatis primauvx,
Et respexit paululum timide, non saeve.
Cervix fuit ardua, coma sparsa laeve,
204 Auris parva, prominens pectus, caput brève.
Dorso pando jacuit virgini sessun^^
Spina, quic non senserat aliquid lassurx.
Pede cavo, tibia recta, longocrure,
208 Totus fuit sonipes studium nature.
Equo superposita radiabat sella :
Ebur enim médium claudit auri cella ;
Et, cum essent quatuor sellx capitella,
212 Venustavit singulum gemma quasi Stella.
Multa de praeteritis rébus et ignotis,
Erant mirabilibus ibi sculpta notis :
200 Hauréau : niiptus, ib Schmeller : color est. La correction d'Hauréau
est justifiée par : nic^redini.
201 Hauréau : Fornix quidem humilis. Schmeller, en note, corrige
loro, en Flora, induement. Le sens est : il était facile à mener
par la bride.
204 Hauréau : prxminens.
205 Schmeller, en note : zirgînis.
206 Schmeller : pressurai. Le sens des deux vers est celui-ci ; le cheval
courba son dos pour laisser asseoir la jeune fille qui allait
blesser en quelque manière l'épine dorsale du che\'al, monté
pour la première fois.
207 Schmeller, en note : d.€dit, au lieu de pede.
208 Schmeller : totuni (fuit).
209 Hauréau : respondebat ; radiabat explique mieux : ehur tititn
médium...
210 Schmeller : dausit.
212 Hauréau : cingulmu. Il est plus naturel de garder singulum, s. e.
capitellum.
TRADUCTION DU CONCILE II
Niiptix' Mercurii, superis admotis,
216 Fœdus matrimonii, plenitudo dotis.
Niillus ibi locus est vaciuis mit planus ;
Habct plus qiiam capiat animus luimanus ;
Solus illa sculpserat aurifcx Vulcanus ;
220 Vix hxc suas credidit potuisse manus.
Pnutermisso clypco Mulciber Achillis,
Laboravit phaleras, et induisit illis
Ferraturam pedibus et frenum maxillis,
224 Et habenas addidit de sponsxcapillis
Sellani tegit purpura, subinsuta bisso,
Quam Minerva, relique studio dimisso.
Acanthe texuerat et flore narcisso,
228 Et per pennas margine fimbriavit scisso,
Equitabant pariter ambae domicell^,
Vultus verecundi sunt gênas tenellx*.
Sic emergunt lilia, sic rosas novellae,
232 Sic discurrunt pariter caeli du3e stellae.
Ad Amoris destinant ire Paradisum.
Dulcis ira commovet utriusque visum ;
215 Superis admotis : les dieux s'étant dérangés, en présence des
dieux.
219 Schmeller : illam... hec spectans Vulcamis.
221 Schmeller. en note : militis Achillis. Mtilciher est très normal,
pour designer Vulcain.
222 Hauréau : induxit ; induisit^ au sens de : accorda, doit être main
tenu.
225 Schmeller : texit... suhiusiito.
227 Schmeller, en note, propose : achanio ?
228 Schmeller : fahricavit... marginum (en note). La leçon d'Hau-
réau, sans résoudre la difficulté, donne un sens plus satisfaisant :
et en déchirant les bords, il effrangea l'étoffe.
229 Hauréau : J/a?, au lieu de : ambœ.
230 Schmeller : et gène.
232 Schmeller : sic, decurnint pariter due celi stellx.
234 Schmeller (en note) propose : risutii, au lieu de : visiim.
Il8 CHARLES OULMONT
Phillis Flora:^, Phillidi Flora movet risum.
236 Fert Phillis ancipitrem manu, Flora nisum.
Parvo tracta temporis nemus est inventum.
Ad ingressum nemoris murmurât fluentum ;
Ventus inde redolet myrrham et pigmentum,
240 Audiuntur tympana cytara;que centum.
Quidquid potest hominum comprehendi mente,
Totumibi virgines audiunt repente.
Vocum differentiae sunt illic inventa? ;
244 Sonat diatessaron, sonat diapente.
Sonat et mirabili plaudit harmonia
Tympanum, psalterium, lyra, syphonia ;
Sonant ibi phial^ voce valde pia,
248 Et buxus multiplici sonum edit via.
Sonant omnes avium linguae, voce plena;
Vox auditur merul^ dulcis et amœna,
Corydalus, graculus, turtur, philomena,
252 Quae non cessât conqueri de transacta pœna.
Instrumente musico, vocibus canoris,
Tum diversi specie contemplata floris,
Tum odoris gratia redundante foris,
256 Conjectatur teneri thalamus Amoris.
235 Schmeller : paris piilchriiiulinis âecus est iUisimi. Ce vers est
peu près inexplicable.
246 Schmeller : syviphonia. Hauréau a sans doute préféré : syphonia,
à cause du français sifoiue.
245-6 Intervertis par Schmeller.
249-50 Schmeller, en note: sonant voces aviiun niodnlationepia | Et buxuni
multiplici cantum edit via. A partir de là il avertit que le ms.
des Carniina étant incomplet, il faut suivre l'édition de Wright
(faite d'après un ms. de la Bibl. Harléienne).
254 Schmeller: tam. La phrase peut se traduire ainsi : Aux instruments
de musique, aux voix harmonieuses, à l'aspect des fleurs mul-
ticolores, au charme de l'odeur qui s'en exhale, on devine la
chambre du tendre Amour.
TRADUCTION DU CONCILE II9
Virgines introcunt modico timoré,
Et eundo propius crescunt in amorc.
Sonant quxquc volucrum proprio rumore ;
260 Accendunturanimi vario clamore.
ïmmortalis fieret ibi manens homo.
Arbor ibi qiKclibetgaudet suc pomo ;
Vix myrrlia cynamo fragrant et amomo.
264 Conjectari poterat dominus ex domo.
Vident chorosjuvenum et domicellarum,
Splendentesque virgines ordo stellarum.
Capiuntur subito corda puellarum,
268 In tanto miraculo rerum novellarum.
Sistunt equos pariter et descendant, pêne
Oblita:î propositi sono cantilenx\
Sed auditur iterum cantus philomenae,
272 Et statim virgineae recalescunt venas
Circa sylvas médium locus est occultus,
Hic semper ab omnibus est Cupido cultus.
Fauni, nympha:, satyri, comitatus multus,
276 Tympanizant, concinunt, ante dei vultus.
Portant thyma manibus et coronas florum.
Bacchus Nymphas instruit et choros fannorum.
Servant pedum ordinem et instrumentorum ;
280 Sed Silenus titubât nec salit in chorum.
Omnes urget senior, asino provectus,
Et in risus copiam solvitdei pectus.
266 Schmeller : singidornm corpora corpora stellarum. On voit que
la correction d'Hauréau était justifiée.
274 Schmeller : ubi viget maxime suus deo cuUus.
279 Schmeller : ordines.
280 Schmeller : et salit. Hauréau : nec psallit. Il semble plus nature
de lire : nec salit, qui est expliqué par : titubât.
J20 CHARLES OULMONT
Clamât « lo ! » Remanet clamor imperfectus ;
284 Viam vocis impedit vinum et senectus.
Inter hxc aspicitur Cytherese natus.
Vultus est sidereus, vertex est pennatus,
Arcum Ixva possidet et sagittas latus.
288 Satis potest conjici potens et elatus.
Sceptro puer nititur floribus perplexo ;
Stillat odor nectaris de capillo pexo ;
Très assistant Gratine, digito connexo,
292 Et Amoris calicem tenentgenu flexo.
Appropinquant virgines et adorant tut.x;
Deum venerabili cinctum juventute,
Gloriantur numinis in tanta virtute ;
296 Quas deus considerans praevenit salute.
Causam vi^e postulat ; aperitur causa.
Et laudatur utraque tantum pondus ausa.
Ad utramque loquitur : « Modo parum pausa,
300 Donec res judicio reseretur clausa. »
Deus erat ; virgines norunt deum esse.
Retractari singula non fuit necesse.
Equos suos dederunt et quiescunt fessx.
304 Amor suis imperat judicent expresse.
Amor habet judices, Amor habet jura.
Sunt Amoris judices Usus et Natura;
Illis tota data est cui'ix censura,
308 Quoniam prasterita sciunt et futura.
283 Schmeller : sonus.
298 tantum pondus ausa =z ayant osé une telle entreprise.
302 Hauréau : retractandi.
TRADUCTION DU CONCILE 121
liunt et justitiaj ventilant vi<,^orcnî,
Vcntilatum retrahunt curix^ rigorcm.
Secundum scientiam et sccundum morcm,
3 12 Ad aniorem clericum dicunt aptiorem.
Comprobavit curia dictionem juris,
Et teneri voluit etiam futuris.
Paruni ergo precavent rébus nocituris
31e Qux sequuntur militem et fliventur pluris.
309 Ventilant :=z ils passent au crible.
LE JUGEMENT D'AMOURS
De cortoisie et de barnage
Ot cil assez en son corage
Qui cest conte vout présenter
Que vous m'orez ci aconter.
5 En son prologue deffendi
Cil qui parfont i entendi,
Qui ces vers sèt molt bien se gart
Qu'il ne les die a couart.
A vilains ne a vanteors
10 Ne doit on pas conter d'amors,
Mes a clers ou a chevaliers.
Qu'il i entendent volentiers,
Ou a pucele debonere,
Quar ele en a auques a fere.
15 El mois de mai par .1. matin
A Ci commance de Florance et de Blanchefior. E Ci commence le jugement
d'amours.
3 A controver, C conter, E vaut.
4 A que je vos veuil c. a. C qui est moult hiaus a escouter. E que je l'eus
vueil représenter.
5 C proverbe. E parolle.
7 A set ses vers et b. s. g. CE qui ces vers die.
8 A nés die pas. E musart.
9 vanteor.
10 B d'amor. AC parler.
1 1 B ans. C et.
12 B qu'il les escoutent. AE quar il.
13 E d a pucielles débonnaires.
14 AC molt bien affaire. E celles en ont bien a. j.
15 A Un jor d'esté. C En lu. E (manque).
LH JUGEiMENT D AMOUKS 12^
II puceles en I jardin
Entrèrent por esbanoier ;
Forment fesoient a proisier.
Andui furent d'un fier corage,
20 D'une biauté et d'un parage.
De II mantiaus sont affublées
Qu'en I isle firent II fées.
Ne furent pas ouvré de laine,
Onques n'i ot oevre vilaine.
25 Li estains fu de flors de glai,
Traime i ot de roses de mai,
Et les panes furent de flors.
Et les listes furent d'amors ;
Les ataches sont bien ouvrées,
30 A II besiers d'amors fermées,
Et molt sont riche li tassel,
Atachié sont a cri d'oisel.
Par le vergier lez I pendant
S'en aloient esbanoiant.
35 En I val truevent I ruissel
Qui soef cort par le praiel.
La ont mirées lor colors
16 E crardin.
18 A qui moltf. a. p.
19 BAnilI.
21 K d'un mantel furent . C d'un mantiaus Jurent.
22 C Courent bien ovre d.f. 'E fissent.
a3 A ne firent pas œvrevileine. C ne firent pas euvre de laine.
24 A œvre de laine.
26 C traimes i ot de flors de m. E la traime de ro\e...
27 B d'amors. A les lisières. C et les lices.
28 A pannes. C pennes.
29 E atakes. AC (manque).
30 E trois... frumees. AC (manque).
31 A ouvré furent bien. C et molt riche sont. E (manque).
32 A chant. E (manque).
33 A esbanoiant. C esbenoiaut. Een un p.
34 AC lei I pendant.
35 B aM milieu tr. A a I... C rusel. E ruissiel.
36 A pinel.
124 CHARLES OULMONT
Qui sovent lor changent d'amors.
Puis s'assistrent soz l'olivier,,
40 Qui fu plantez lez le gravier.
Uune parla com preus et sage,
Première a dit en son corage :
— « Comme avroit ore bone vie
Li amis qui tiendroit s'amie
45 Toute seule celeement,
Sanz compaignie d'autre gent.
S'il s'entramoient bien andui,
Il n'i querroient ja nullui,
Fere porroient lor valoir. »
50 L'autre respont : — « Vous dites voir;
Quar pleùst ore a Dieu le roi
Que ci fussent li nostre andoi.
Ne le besier ne l'acoler
Ne lor porrïons nous veer,
5 5 Mais geu qui tort a vilonie
Ne lor soufFerrïons nous mie,
Quar il nous convient bien garder
Qu'on ne se puist de nous gaber.
Tant com li arbres est foilluz.
38 A îor mue. C change. E cangoit.
39 AE s'assieent. C les l'o.
40 B sor l. g.
42 K primes... des. c. C premier. 'E premiers.
43 A 2 vers intervertis : // aman:{ et t. s'a. C Moîi a... Earoil hoiiie.
44 A tote seule sans compaignie. C amans.
45 A qui or serait.
47 E se bien. AC (manque).
49 AC (manque).
0 AC renvoyé au vers 59,
1 AC (manque). Epîeuist.
2 AC (manque). E chi fuissent.
3 AE ne l'acoler ne le joïr.
4 K guenchir. E A^^ leur conveuroit ja gueucir.
5 C riens q. E giu.
6 E Certes ne lor soufferiens ni.
7 AE qu'il nos convient trop b. g. C il nous convient moult,..
8 AE que nus.
LE JUGEMENT D AMOURS I25
60 Est il amez et cliier tenuz,
Et quant la fucillc en est c lieue,
Molt a de sa biauté perdue.
Ausi est il de la mcschine
Qui de sa cliasteé décline,
65 Ja n'ert si haut emparentec
Ne soit en grant viutc tornee.
L'autre respont : Vous dites voir,
Mielz aim hennor que trop avoir. »
Assez ont devisé le jor
70 Et de savoir et de folor
Et de quanques lor plot au cuer.
Se l'une fust a l'autre suer.
Ne fussent eles miex paraux.
De compaignie et de consaus;
75 Mais ainz que prime fust sonee.
Pu molt maie la dessevree ' .
Por assez petit d'achoison,
Issirent fors de lor reson.
L'une avoit a non Blancheflor,
80 Qu'ainz ne se pot tenir d'amor.
Et l'autre avoit a non Florence
60 AC tajii est...
61 C la for.
63 E ainsinc.
64 A beauté se d. C chaasté. E caasté.
65 E (manque).
66 E (manque).
68 BC miens vaut.
yi A Et de ce qui leur fust au c. C De ce que lor gisoit au c. E Et
quanqu'il leur manoit en c.
74 B (supprime : et). AC compaignier ne de.
76 ACE intercalent 2 vers : A Der route fut lor compaignie \ De loialté, de
seiguorie, CE Lor loiautè, lor druerie.
77 A asses por p. C ainsinc a p. E (manque).
78 C hors. E (manque).
80 AE ain^.
81 si ot n. F.
I Leur différend fut très violent.
126 CHARLES OULMONT
Qui le jor commença la tence :
Molt doucement et par amor
A demandé a Blancheflor :
85 « Quar me dites, gentil pucele,
Qui tant estes plesant et bêle,
De vo fin cuer leal et bon
Qui en avez vos fait le don ?
Celui que vos devez amer
90 Ne me devez vous pas celer ».
S'ele devint pale et vermeille.
Ce ne fu mie de merveille ;
Por son ami qu'ot bel et gent
A respondu cortoisement ;
95 De respondre n'est pas vilaine'.
Parla com bouche de seraine.
Si a dit a l'autre pucele :
« Je vos dirai, ma damoisele
A cui j'ai donee la flor
100 Et de mon cuer et de m'amor.
Un clerc cortois, jolif et bon
Ai de m'amor doné le don ;
83 A qu' a demande a Blancheflor. E tant d.
84 A tnolt doucement et san^ iror. E Blance f.
85 AC ma demoisele . E vaillans puciele.
86 AC gentil.
87 C de vostre c.
88 B qui en ave^ vos done L d.
89 C celi.
90 A nel me deve^ mie. E icou ne vous voel p. c.
^I B toute V. C vermoille.
95 AE nef II v. C (manque).
96 C (manque).
97 B puis a. C et a.
99 A ge ai done m'amor.
100 A de ma flor. C cors.
loi AE loial et bon. C loial, cortois et h.
102 A de mon cuer. Cni donné de mon cuer. E mais je n'en dirai pas le nom.
toise.
I. Du fait de répondre, dans sa réponse, elle ne cesse pas d'être cour-
ICO
LE JUGEMENT D AMOURS I27
Il est molt biaus, mes sa bontez
Vaut miex assez que sa biautez,
105 Sa bonté ne sa cortoisie
Ne sauroie raconter mie ».
L'autre respont : « Molt me merveil
Ou vos avez pris tel conseil ;
Je plaing molt vostre cortoisie
iio Quant a un clerc estes amie,
Quant vostre amis est au moustier,
Torne et retorne cel sautier,
Torne et retorne celé pel,
Por vos ne fet autre cembel.
115 Mes j'ai ami et bel et gent,
Quant il vait au tornoiement,
Et il abat un chevalier.
Il me présente le destrier.
Chevalier sont de molt haut pris
120 II ont sor tote gent le pris
Et le los et la seignorie.
Chetive, quar lai ta folie,
Por qu*aimes tu cel clerc d'escole,
103 AE bel... bonté.
104 AE Asse:( miel:(... beauté.
107 C men'oil.
108 C coiisoil. AE ou vous preistes.
109 A quar molt estes mal conseillée. C je pris pou. Ec&tripaignie.
no vostre biauté, vo vaillandie.
1 1 1 E vos. AC (manque).
112 E son. AC (manque).
1 1 3 E piel. AC (manque).
1 14 E cembiel.
1 1 5 ACE mes mon ami est.
1 16 C. va.
117 B le.
1 18 AE son d.
1 19 AE grant p.
120 AEdet. g. C les p.
1 22 C chastie toi.
123 ACE por quoi aimes c. c. d. e. A ce c. C ces clercs. E ce hieste folle.
I . Bertaudé manque dans Godefroy, mais est dans Lacurne de Sainte-
128 CHARLES OULMONT
Cel chetif, celé bische foie,
125 Cel bertaudé, cel haut tondu ' ? »
Blancheflor lui a respondu,
Ausi com par grant félonie :
« Damoisele, c'est vilonie,
Quant vous le mien ami blasmez,
130 Mes quant le chevalier amez,.
Assez plus foie estes de moi
Si vous dirai reson por qoi.
Chevalier sont molt lasche gent ;
Quant il vont au tornoiement,
135 II n'ont pas du pain a mangier.
Se chascuns n'i met son destrier
Ou son escu ou son haubert.
Je proverai tout en apert.
Devant toutes les genz du mont.
124 A ce. C ces hestondus, cest heste foie. E (manque).
125 A ce. C ce heqtierré. E hierlaudé... bas t.
129 A quant ainsi mon... C quant à mon ami ci. E ainsi me mesaniés.
130 E et vous l...
131 Vous estes plus sote d. m. E testes.
132 AE El. C Et si vous en dirai bien.
133 C lai-ge.
137 Q Imibert... escu.
138 C (manque),
139 A voiant. E ... gens qui sunt.
Palaye, avec le sens de : tondu inégalement. Le texte, qui est du xive s.,
donne bertoldees. Cotgrave traduit bertauder : to curtali a horse ; aiso to
notch or eut the hair unevenly. Le mot existe donc encore au xvie s. D'ail-
leurs, il est mentionné par Oudin, à qui Lacurne renvoie aussi. Lacurne
cite les variantes bertoudè (Roman de Florance, ms. de Saint-Germain-des-
Prés, fol. 41) [c'est notre bertaudé], bretaudé, dans les Lettres de Madame
de Sévigné (I, p. 103), enfin Lacurne donne un texte où bertauder est à
l'infinitif et suivi de tondre (contin. de Guillaume de Tyr, v. col. 591).
Bertaudé semble être une contamination de bestondu et de bestonsc (donné
par Cotgrave).
Sur bertouser, cf. A. Thomas, Roniania, 1909, t. XXXVIII, 367, à
propos de l'ancien prov. botoisar : « Il faut évidemment rapprocher
botoisar de l'anc. franc, bertomer, lequel manque dans Godefroy, mais est
enregistré par le D^ Bos (probablement d'après Cotgrave), et dont Tétymo-
logie est clairement bistomare.
LE JUGEMENT D AMOURS 129
140 Que sur toutes lesgenz qui sont,
Doivent li clerc avoir amie,
Quar plus sevent de cortoisie,
Que autre gent, ne chevalier.
Ne sevent vaillant un denier
145 Envers clerc qui d'amors s'envoisc. »
Morence cui forment en poise
Que Blanchcflor la contralie
Si dist : « Il ne remaindra mie,
Par mon chief, si com vous cuidiez,
150 Je vos semoing que vous soiez
D'ui en cest jor en XV jors
Droit a la cort au Dieu d'amors,
La irons querre jugem.ent. »
Celé l'otroie bonement ;
155 N'i ont plus paroles tenues.
Fors du vergier s'en sont issues.
Ne sai que vous en deïsse el,
Chascune vait a son ostel
Le jor vint qu'eles orent dit,
1 60 Dont n'i ot point de contredit
Que ne voisent au jugement ;
Lors se lievent isnelement ;
140 A tok' la orent. ^ gen:( del mont. C (manque).
141-142 C (manque).
143 A tiuîe. E ke chevalier ne autre gent. C (manque).
144 Florance nel volt otroier. C // ne sevent pas unfestu. E un hesant.
145 A (manque).
146 (manque). C a qui a nioult. E cui inout f.
147 A aini respondi par felonnie.
148 A et d. C que ne. E qu'il n.
150 ACE vignic:(^.
152 AE devant l. c. C dusque.
154 ACE ele...
156 AE hors du vivier. C hors.
157 AC que je vos d. e. E que plus vous en die.
158 ACE vint. AC intervertissent 157-158.
160 AE onques n'i ot plus d. r.
161 A qu'eles n'aillent.
162 A lors s. C ils se levèrent.
130 CHARLES OULMONT
Tout maintenant que sont levées
Richement se sont atornees
165 D'uns garnemens riches et biaus
Ains nus hom ne vit lor paraus ;
Cotes orent de roses pures
Et de violetes ceintures.
Que par solaz firent amors ;
170 S orent mantiaus de jaunes flors,
A deux besiers d'amors taiUiez,
De flors de Hs ont cueuvrechiez,
S orent por plus soef flerier
Chapiaus de mugue et d'aiglentier.
175 Quant ainsi furent atornees,
Sor deux palefrois sont montées,
Qui estoient plus blanc que nois.
Et molt sont riche lor harnois,
Li frain furent d'or toz massis
180 Qui sor les palefroiz sont mis.
De tele oevre sont li lorain,
Li poitrail ne sont pas vilain,
163 moît vistement se s. l. C (manque). E isnicllement .
164 A Et molt r. atornees. C richement sont. E moult r. s. s. parées.
165 A Lor. C (manque).
166 A onc ne veistes. C (manque). E les.
167 C (manque).
168 Idem.
169 Idem. E soushait.
170 E hlances.
l'ji AC (manque). E a baisîers d' amors entaillies.
172 AC (manque).
173 K de nouvel esglantier. C manque.
174 X por plus soucffiairier.
175 B issi. C (manque).
176 C (manque).
177 C (manque) AE qui sont asse^.
178 C (manque). AE //.
179 AE a or massis (intervertissent 179-180). C (manque),
180 C (manque).
181 AE de bel ambre. C (manque).
182 C (manque).
LE JUGEMENT D AMOURS I31
Cloches i a d'or et d'argent,
Qui ades par enchantement
185 Sonent d'amurs un son novel ;
Ainz Diex ne fist tel cri d'oisel
El mont tant com li solaus cuevre,
Qui aus clochetes feïst oevre '.
N'est hom tant eûst maladie,
190 S'il oïst celé mélodie.
Que il tantost haitiez ne fust
Les seles ne sont pas de fust,
Ainz sont d'yvuire sororees
A eschequiers d'amors ouvrées.
195 Quant chevauchiéorent assez.
Tant que miedis fu passez,
La tor virent et le palais
Qui n'estoit pas de pierre fais
183 A / ot.
184 C (manque).
185 d'amors souent. C (manque).
186 AE nul c. C (manque).
187 A // siècles dtire. CE (manque).
188 A feist dure. CE (manque).
189, 190, 191 C (manque).
192 C (manque).
193 C (manque).
194 A in oit bien 0.
Après le vers 194, A contient six vers qui manquent dans B : Li panel
resont bieji ouvré \ De pesa:( ne sont pas forré \ De violete sont ampli \ Plus
riche sont que ge ne di \ Ne que deviser ne porroie | Les sambues furent de soie.
E ajoute les mêmes vers que A, sauf le 6^ qui est plus loin, et de bonites au
lieu de pesa^, au second vers. Il y joint sept autres vers : Quant ensi furent
atornees \ Maintenant sont aceminees \ Et cevauchent par grantvigour \ Viers
le castiel au diu d'amour \ Ki est si nobles et si fais j Co7n cln apriés vous iert
retrais \ Les sambues furent de soie. \ Ce dernier vers ne rime pas. C depuis
le moment où nous l'avons laissé donne 2 vers : De Inauté rcsamblerent
fées I Maintenant sont acheminées.
195 C mais ils n'ourent gaires aie.
196 AE li midis. C ains que midis.
197 C cor t.
198 A nefu. E (manque).
I. C'est-à-dire qui fît œuvre comparable à celle des clochettes.
132 CHARLES OULMONT
La OU tint cort li dieus d'amors.
200 II fut couvers de blanches flors.
Roses i ot entremeslees,
Les lates resont bien ouvrées
A clous de girofle atachies,
Qui de canele sont taillies,
205 De sicamor sont li chevron
Et li mur qui sont environ
Sont li dart de quoi amors trait.
Et bien sachiez tout entresait '
Que ja postiz n'i avra clos ^,
210 Ne ja vilains n'en ert tant os
Que le postiz past ne la porte
Se le seel d'amors n'aporte.
La sont les puceles venues,
Souz la sale sont descendues
215 Desouz un pin en un prael.
Du pin descendent dui oisel
199 AC // diex d'amors estait.
200 E cert... ganes f. A qui en I lit se déportait. C qui ou ses barons se
seoit.
201 CE (manque).
202 A i sont. CE (manque),
203 E i ot a g. C (manque).
204 AE moult mignotes et bien ploiees. C (manque). E donne plusieurs
vers avec rimes fautives, après v. 200 : qui en un lit se déportait \ bien
resanloit oevre de fées | nate de canelle entaillies.
205 C (manque).
206 CE (manque).
207 B d'un art. A D'arcs sont dont li diex d'amors trait. C (manque).
288 C (manque). A et vos di bien.
209 C (manque), A sera.
210 A /a ne sera vilain si os. E 71e ja n'en ert vilain si fols. C (manque).
21 1 A qu'il past le posti^ de la p. E qui past le p. C (manque),
213 C (manque).
214 Ib. AE lei.
215 CE (manque),
216 E De l'arbre vinrent. C (manque).
1. Tout aussitôt, à l'instant môme. Le mot disparaît à la lin du xiii' s.
2. Petite porte.
LE JUGEMENT i/aMOUKS I33
Qui les pucelcs adestrercnt ',
Amont cl palais les menèrent,
La ou li diex d'amors estoit,
220 Qui en un biau lit se gisoit.
Qui estoit fez de fiors noveles.
Quant il vit venir les puceles.
Du lit se lieve isnelement,
Si les reçut molt gentement,
225 Andeus les a par les mains prises
Dejoste soi les a assises,
Puis lor demande : « Est ce besoing
Qu'estes venues de si loing ? »
Blancheflor qui bien fu aprise
230 Et de l'amor au clerc esprise,
Li dist : « Sire, je vos dirai :
Avant ier par un jour de may.
En un vergier nous en entrâmes.
De nos amors andeus parlâmes,
235 Tant que par aventure dis,
Issi com il m'estoit avis.
Que clers set plus de cortoisie
Et que miex doit avoir amie
217 E descendirent. C (manque). E ajoute : Et d'autre part doi autres
vinrent \ qui gentielmoU les adiestrerent .
218 Ectens. C (manque).
220 A (manque). C qui ou ses barons se seoit.
221 AC (manque). E qui tous estoit.
222 A Et quand li diex d'amors les voit. E voit. C ajoute un vers : qui
tant sont avenans et heles.
224 AE les salue gentement. C reçoit courtoisement.
226 B lui.
227 AE puis demande por quel.
228 AE estes.
229 KE fu bien. C (manque).
230 AE qui l'amor du clerc ot...
231 C Blanchcjlor dist j .
234 B molt e p. E andeus de nos amors p. A de pluseurs cijoses.
236 C ausi.
238 AE et il doit miel;;.
I. Abordèrent.
134 CHARLES OULMONT
Que autre gent ne chevalier.
240 Celé ne le vout otroier,
Ainz respondi par félonie,
Et dist que clerc ne sevent mie
Vers chevaliers un tout seul as,
Ne de déduit ne de solas ;
245 S'en venons querre jugement. »
Li rois lor respondi briefment :
« J'assamblerai toz mes barons,
La vérité vous en dirons. »
Li rois a sa cort assamblee
250 La querele lor a contée.
Puis lor a dit : « Nel celez mie,
Liquels doit miex avoir amie,
Ou li clers ou li chevaliers ? »
Premiers parla li espreviers :
255 « Sire, fet-il, je vous dirai
La vérité, quar bien la sai.
Je sai d'amors toutes les lois ;
Si di qu'assez sont plus cortois
Li chevalier que clerc ne sont. »
260 Li rousingnols lors li respont :
« Vous i mentez, dans espreviers.
239 A que escuier. C que mille g.
240 C ne sevent vaillant un denier. C Florance nel. E ceste nel violt.
241 C (manque).
242 C (manque).
243 C (manque).
244 A n'en i a déduit ne. C (manqne).
245 AE 5/ V.
250 C la parole lor a moustree.
251 ACE puis lor dit : ne me cele^ mie.
254 ACE Primes.
255 AEfist. C Et dit : sire.
256 B le sai. AE quar tote la verte en sai.
258 Y!>CJedi.
259 // clerc.
260 A La calandre si li. C Li roitiaus iost. E li roitiaus tantost.
261 AE Sire.
1 i: JUGEMENT D AMOURS I35
)a ne savni tant chevaliers
De déduit ne de cortoisie
Corne li clers qui a amie. »
265 Li faucons s'est en piez levez :
« Par mon chief, fet il, vos mentez,
Dans rousingnols, ce ne puet estre
Que tant sachent ne clerc ne prestre
Ne autre gent com chevalier ;
270 Tout en apert os bien juger
Devant contes et devant rois,
Que chevalier sont plus cortois
Que clerc ne sont ne autre gent. »
« Vous mentez trop apertement,
275 Dist l'aloe, sire faucons,
Je di, oiant toz ces barons,
C'une haute amor seignorie
Seroit en clerc mieus emploie
Qu'en chevalier n'en duc n'en roi. »
280 « Vous mentez en la moie foi,
Dame aloe, li gays respont.
Que sor toutes les genz qui sont
Sont chevalier preu et vaillant. »
262 AE tant ne.
263 C De valor n. d. seignorie,
264 AE corne fait c.
265 C Adonc est li f. leve:(.
266 AE dist. C dans roistiaus vous i mente:;^.
267 A dame calandre. C dans roistiaus ne puet pas. Edans roitiaus confie
P- ^'
269 A Con chevalier ne autre gent. C Com chevalier qui a amie.
270 A (manque). C (id) intercale : De valor ne de seignorie (Cf. v. 263).
271-272 C (manque).
273 AC (manque). E soient.
274 C (manque) mais a deux autres vers : Adonc est l'aloue levée \ El
apele sa randonee.
275 AE fait. C or eutande:;^ s. f.
276 ACE dezmit. AE les h.
280 ACE al. m. f.
282 AE de s. C sor toute la gent du mont.
283 A li plus courtois. E li plus v.
136 CHARLES OULMONT
Li chardonereus saut avant ;
285 « Dansgays, fet il, vous i mentez,
Molt estes ores forsenez,
Fols et fels, cruels et estons
Qui ci mentez oiant nous tous,
Tuit cil du monde sevent bien
290 Que chevalier ne sevent rien
Ne de déduit ne de franchise,
Se il ne l'ont de clerc aprise. »
« Par mon chief, dist li orieus.
Vous mentez, dans chardonereus,
295 Ja n'avendra, cornent qu'il praingne%
Que cler a chevalier se praingne
De déduit ne de cortoisie :
Clers ne doit pas avoir amie,
Ainz doit avoir un grant sautier
300 Ou il puist lire et verseillier,
Li clers doit proier pour les âmes
Et chevaliers doit avoir dames
Et puceles a son voloir.
284 A (manque). C // rossignou" est sus leve:(.
285 C dist il.
286 AC (manque).
287 A (manque). C moidt estes ore fel u. Efols et fans et fel et.
Depuis 283 AC intercalent plusieurs vers : D'amer savent totes les lois \
Li clerc ne doivent mie amer \ Encois doivent les sain:( soner \ Et doivent proier
por lésâmes | Et chevaliers doit avoir dames. (Cf. B, 302-303. E, 309-310).
C ajoute : Devant imis tous l'os bien juger \ Que plus sevent li chevalier.
288 A (manque). C voiis vi. devant.
289 A (manque). E don siècle. C car tout li monde set moult bien.
290 C (Le que du début du vers manque). A (manque).
291 A (manque). C de valor ne de cortoise. E de déduit ne de cortoisie.
293-299 AC (manque).
300 AC (manque). E ou il doit souvent v.
301 AC et doivent. 'E et si d.
302 AC amer d.
303 AC (manque). B lor v.
I. Quoi qu'il arrive. Le verbe prendre est intransitif et même imperson-
nel ici, ce qui prouve une fois de plus que tous les verbes ont été jadis
transitifs et intransitifs indifféremment.
LE JUGEMENT D AMOURS 1^7
Quar il sevent tôt le pooir
305 De déduit plus que autre gent. »
« Vous mentez trop apertement.
Dans oriex, fet li mauvis,
Dchcz ait li cors et li vis
Qui si vous aprist a jugier,
310 Ja n'avendra que chevalier
Sachent envers clers nule rien.
De cortoisie ne de bien ;
Clerc sont cortois et preu et large ;
De chevaliers plaine une barge
315 Vaut uns clers, ce vos di je bien.
Nus ne se prent a eus de rien. »
Li estorniaus s'est tost levez :
« Sire mauvis, tort en avez,
Fet il, qui si avez jugié.
320 Chevalier sont molt enseignié.
Sage et cortois, preu et vaillant ;
Clerc ne sevent vaillant un gant
Vers chevalier de nul déduit, »
Ainsi par la sale trestuit
325 S'entretenoient ' qui mieus mieus,
304-319 AC (manque).
304 E gn sevent la.
305 E Et plus deduil que.
307 E dist.
308 E d. ait ores tous H iiis.
312 E nus ne se prent a eaus de rien.
313E sage.
314 E plain.
315 E V. un sens clercs, ce sai jou bien .
316 E Car il sevent très tout le bien.
}17 E loustourgnes s'en est 1.
318 Ayant tort a.
319 E quant. *
320 AC (manque).
321 E (manque el).
322 AC (manque).
323-325 AC (manque).
I. Se tenaient ensemble, discutaient.
l$S CHARLES OULMONT
Lors se leva H rousingneus,
Li rousingnols lors se leva :
Seignor, dist il, entendez ça,
Amors m'ont fet lor conseillier,
330 En cort roial os bien jugier.
Selonc ma pensée et mon sens
En dirai je ce que j'en pens,
Je di qu'il n'est nus homme el monde.
Tant com il dure a la reonde,
335 Qui envers clerc prendre se puist
Ne de solaz ne de déduit,
Ja n'avendra que nus s'i praingne.
Nature lor done et ensaingne
Tout bien et toute cortoisie.
340 Chevalier ne se painent mie
Envers clers d'amors maintenir,
Et si vous di bien sans mentir
Qu'amors fust grant pieça perdue,
Se par clerc ne fust maintenue.
345 Devant vos toz l'os je bien dire,
Et se nus m'en voloit desdire.
Par bataille le proveroie
Et cors a cors m'en combatroie. »
326 AC (manque).
327 C (manque). A donc s. LE est tost dreciés.
328 C (manque). A fait il. E fait il, oiiè, oiiés.
329 C (manque). E en a (manque lor).
330 C (manque). A en plaine cort.
331-335 C (manque).
332 AE vos en dirai.
533 AE nullui e. m.
336 C (manque).
337-342 AC (manque).
340 "& puent. E paine.
343 A (manque). C Et qu'amors fust p.p.
344 A (manque). C Se clerc ne l'eussent soutenue. E de clerc ne l'euist.
345 AE voian:(.
346 AE vos ni'envole:^. C me voloit.
347 C //.
LE jugi-mi:nt d amours :^<)
Li papcgaus s'est tost levez :
350 « Seignor, dist il, oez, oez,
Je di que li rousingnols ment,
De la bataille me présent '
Je l'en rendrai ou mort ou pris. »
Son gage tent, li rois l'a pris
355 Et li rousingnols saut avant,
Il a au roi baillé son gant.
Pour la bataille confermer,
Et li rois les a fait armer
Sans plus atendre nule chose.
360 Lor haubert sont de passe rose
Et lor hiaume de primevoire,
Et lor gambison(s) sont de voire,
Les ventailles orent lacies %
A clous de girofle atachies,
365 De flors de genoivres ouvrées
Et de roses orent espees ;
Moult parut bien aus garnemenz
Qu'es vassaux ot granz hardemenz.
Quant armé furent a délivre,
370 Li rois une sale lor livre
A flors painte sans nule faille,
49 C est sus. AE sailli en pie:{.
53 C /(?.
54 A prant.
56 Q si... tendu.
58 ACE lors les a fait li rois.
59 C Lor hiaume sont de par se rose.
60 AE heaume. Q Et lor haubert de prime rose.
61 AE (manque). C Et lor escu de primerole \ Et lor lance de fouchevole.
62 C (manque). AE E. l. g. desousies.
73 C (manque). AE/«/'^«/.
64 ACE (manque).
65 C (manque). AEa. E genoivre entrouvrees .
66 C (manque).
67-368 A (manque). C es.
6^-ji AC (manque).
1. Pour la bataille : de =zle de latin, ar sujet de.
2. Pour tous les termes d'armure et les noms de fleurs, cl. le glossaire.
140 CHARLES OULxMONT
La ou il feront la bataille.
Quant el champ furent li vassal,
De fierté furent paringal ^
375 II orent les corages fiers,
Li rousingnols parla premiers :
(( Dans papegaus, je vous defïi.
Et si vous di très bien de fi ^,
Je vos donrai un cop de près,
380 Et se vos n'estes bien couvers
Je vos tondrai du cors la vie. »
Lors a s'espee fors sachie
Sore li cort de randonee.
Assise li a tel colee,
385 Sor le hiaume que tout l'estone,
Et cil un tel cop li redone
El chief amont, que d'une part
Li desront le cercle et départ.
Et bien vous di que mort Teûst,
390 S'amors soustenu ne l'eust,
Mes li rousingnols par grant ire
L'empaint et boute et sache et tire.
Si qu'a terre l'abat a force,
372 AC (manque).
371 E Pamte a fors hiele a grant merveille.
372 'E fissent.
373 E OM camps. A (manque).
374 A (manque).
375-76 AC (intervertissent) : A hardis et coragevx et fier ; C hardis cou-
rageux et fier.
379 AC que je vos ferrai ja de près ; E ja cols d'espiers.
380 A Se vos n'estes très bien c. ; Q se vos. . . molt bien.
381 C (manque) ; AE que vos.
382 h sus. E sur. C sor levée.
385 C son hiaume qu'il.
387 A sor le heaume. C sor son hiaume. E... que d'autre p.
392 A et a soi t. ^E le fiert e.
JPS ACE mist a.
1. Parivel, pa régal, parigal, paringal, signifie tout à fait égal.
2. Assurément, avec certitude.
Li: JUGEMENT D AMOURS I4I
Li papcgaus souz lui s'csforcc
395 Mais ne puct tant que se relieve,
Lors voit bien que ses tors le grieve.
Quant plus combatre ne se puet.
Lors voit bien que rendre l'estuet :
« Sire, fet il, tenez ni'espce,
400 La bataille avez afinee,
Je vos créant et reconnois
Que clerc sont vaillant et cortois.
Et que toz biens en aus abonde.
Plus qu'en toutes les gens du monde.
405 A tant les fet li rois lever.
Qui veïst Florence plorer,
Ses chevex ront, ses poins detort :
« Dieus, dist ele, la mort, la mort ! »
Adonques s'est trois fois pasmee
410 Et a la quarte est deviee.
La s'assemblent li oisel tuit
Si l'enfueent a grant déduit.
En un riche sarcu l'ont mise
394 A mais cil par deso:^ lui s'estort. C et cil desou:( lui. E et cil desou:^ lui
se ejforce.
395 B il se lieve.
396 C (manque bien).
397 AC (manque).
398 AC (manque). E voit que... li estnet.
399 AC dist il.
400 C finee.
401-402 E (manque).
403-404 ACE (manque). AC ont à la place : et plus sevent de cortoisie. j
FJ îniel:( doivent avoir aviie. A ajoute : que chevalier ne autre gent. \ Et ainsi
vi'espee vos refit.
405 AC adonc les fis t. E (manque).
407 AC 5. c. tires, p. tort. E trait.
400 Efait elle.
409 C a. est.
410 C (manque et). E s'est d.
411 A (manque s"). C assemblèrent. E lors s.
412 C enfoïrent.
142 CHARLES OULMONT
Paint a flor et bel a devise,
415 Et une pierre dessus mistrent
Et ces deus vers desus escristrent :
« Ici est Florence enfouie
Qui au chevalier fu amie. »
Explicit le jugement d'amors.
Ms D. '
El mois de mai avint l'autrier,
Ij. puchelez en j. vergier,
Estoient emmi j. prael,
D'amors tenoient lor revel.
E remplace les vers qui manquent par le développement suivant : Con-
vencus vous proi et requier \ Ne me voelliês le cief trencier \ Et quant H lousi-
gnos Ventent \ Ati roi a dit tout erramment : \ Biaus sire, dites vostre loy \
Se j'en ai fait cou que je doi. \ Li dex d'amors respont errant \ Mont bien et
par droit jugement : « \ Ave:^fiirnie la bataille \ Levés sus et saciés sans faille
j Que de cest camp ave:( l'ounor | Acuité avés vos singour \ Le clerc et Blan-
ceflor sa drue \ Florence qu'ichi est venue \ Pour droit oïr que je la voi \ Ni
mais eu cort ne droit fie loi \ Des clercs pour chevaliers blasmer. » \ Quan
Ventent, se prent a crier.
414 A Par desus une piere bise. C Une tombe ont deseure mise. E pîaiti de
flor s, biel a grant d.
415 A et sor lui des Floretes m. E et sor li des floretes m. E Et quant la
lame sour li m.
416 A sor lui e. C sor li e. E Deus viers d'amours sor li.
417 E gist F.
418 CE qui f H au chevalier a. A (manque : le jugetnent d'amors). E con-
tient à la suite l'épilogue suivant : Blanceflors arrière repaire | Tant k'elle
vint a son repaire. \ Grant fu la joie que li fissent \ Si ami tantost k'il le
virent \ Par le païs va la nouviele \ Tout partout que la damoisielle \ Ki don
clerc ot son ami fait \ Avoit tout desrainié son plait | Dont je di par mon juge-
ment I Selon droit a mon ensient \ Que celés qu'a clers sont amies \ Doivent
estre les miex prisies \ Et cilki ontoï le droit \ Bien pueent dire et s'aront droit.
I Puis que clers vaint le chevalier \ Nus viers clerc nese puet drecier \ Escuiers,
vilains ne borgois \ K'en clerc est toute honor enclose \ Aniur de clerc est une
I. Ms. Bibl. Nat. fr. 795 (fol. 7). Les corrections sont de deux sortes :
celles que nous taisons, en nous servant de B, et celles que nous proposons
nous-même (précédées du mot : corr.).
LE JUGEMENT D AMOURS I43
5 L'une avoir a nom Blanclicflours,
L'autre Florance par son nom.
Florette amoit j. chevalier,
Dont elle avoit le cuer legier,
Et Blancheflours amoit j. clerc :
10 Maistres estoit de lois, de plais.
Florence dit premièrement,
Qui s'amor ot molt noblement
Asise en chevalerie,
Et qui molt en estoit prisie,
1 5 As jus, as festes, as tournois
Aloit ses amis tôt pour voir.
Et dist que devant trestous hommes
Estoit li flours d'amour del monde
De chevalier et de s'amie,
20 Quant il aimment sans vilonnie.
Après respondi Blancheflour :
« Vous parlés de grande folour,
Carj'aimme j. clerc par vilonnie,
Et itant seit de courtoisie,
25 Puis n'est nus hon qui tant en saiche.
Chevalier de autre face ne ou d'autre hcQ,
Car chevalier ne sevent rien.
Fors que tous jors a lor maintien,
D'aler as tornois, am behours,
30 D'engagier dras et pelicons,
Vairs et guisarmes et kevaus.
cJwse I Si conte est la four de rose \ Plus noble que n'est d'autre JI ou r | Ainsi
est de clerc l'amour \ Tout autresi comvie la rose \ Autre flour passe par hîauté
1 Tout autressi a sourmontè \ Li clerc, chevaliers, rois et contes \ Et ci define
itostre contes \ . Explicit.
5 Aj. Qu'ains ne se pot tenir d'amours, d'après B.
6 A remplacer par ces deux vers : Et Vautre avoit a nom Florance \ Oui
rentier coniença la tance, d'après B.
9-10 Corr. Et Blancheflours j clerc amoit \ De lois, de plais maistres estoit^
25 Corr. plus n'est...
26 Corr. que chevalier ne autre fâche.
29 Corr. as behours.
144 CHARLES OULMONT
Tout engaigent dusqu'as poitraus.
Mais or sachiés sans vilonnie.
Qu'en clerc est toute cortoisie.
3 5 « Sens, savoirs et humilité
N'aime, dit Florete, a grié. »
Florete dit a haute chiere :
« Par le foi que je doi S^ Pierre,
Cuidiésvous que chevalerie
40 Ne soit deseure clers nourrie ?
Car chevalier de bonne loi
Mainent le siècle a esbanoi ;
Se chevalerie n'estoit,
Ja li siècles ne dureroit. »
45 Blancheflors respont a ce mot :
Vous m'avés ore dit .j. cop
Qui molt ne me vient mie a bel.
Et vous en ares .j. apiel.
Car je di et dirai tous dis
50 Que clers est assés miex norris
Qu'onques ne fust chevaliers ;
D'amie ne se seit aidier.
Mais li clers que jou aimme et prise
Sevent engien querre et aïe,
55 Et d'amors celer la maistrie,
Et si sont sage d'aus garder.
Si en font molt plus a amer. »
Florence l'ot, si l'en desprise
Et dit que ne demorra mie.
60 « Par mon chief, si com vous cuidiés.
Je vous semont que vous soies.
De mecresdi en xv jours,
A cort devant le dieu d'amours,
La orrons autre jugement. »
36 Coït, a gré.
5 1 Que onques.
53 Ajouter ; Ont plus d'onoiir et de franchise, d'après B.
LE JUGEMENT D AMOURS
65 Elc l'otroic bonnement,
N'i ont plus paroles tenues,
A lor osteus en sont venues,
Droit au jor qu'elles orent dit,
Ne n'i misent plus de respit.
70 Isnellement se sont levées.
Richement se sont atournees
De garnemens riches et biaus,
Onques n'ot homme lor paraus :
Cotes orent riches et pures
75 Et de violetez chaintures;
Par sohait les fisent amors.
S'orent mantiaus de gausnes flors,
A baisiers d'amors entaillées.
De flors de lis sont encotees.
80 Et si ont fait, pour miex flairer,
Capiaus de mente et d'aiglentier.
Quant ensi furent atournees.
Maintenant sont acheminées,
Sor II palefrois sont montées,
85 Qui sont assés plus blanc que nois^
Et molt sont lor ofrois.
Qui furent sor lor palefrois.
Li frain furent tôt d'or massic
Et sont tout de novel brunit.
90 Clochent y ot d'or et d'argent.
Qui sonnent par enchantement.
Et sonnent j. son si très biel,
Aine Dieus ne fist tel chant d'oisel,
El siècle tant con li cius keuvre,
95 Qui as cloketes fesist oevre.
Ne bons qui ait tant maladie.
S'il ooit celé mélodie,
i4>
85a supprimer.
86 sont riche Jor, d'après B.
87 à supprimer.
90 Corr. Cloches.
10
14e CHARLES OULMONT
Qui maintenant ne fust garis.
Les seles ne sont pas de cuir,
100 Ains sont de mirre sororees,
A eskakier d'amours ovree.
Li penel en sont bien ovré.
De violetes sont empli,
Et plus sont riche que ne di,
105 Qui deviser ne les porroie.
Les sambues furent de soie.
Quant ensi furent atournees,
Maintenant sont acheminées ;
Quant chevalchié orent assés,
lio Tant que miesdi fu passés,
L'estour voient et le palais,
Qui ne pas de pierre fais.
De sicamors fu li dognons,
Ensi entrarent el reon ;
115 Tant ont chevalchié et erré
Que en un vergiet sont entrées ;
Encontre vint li lorsignous,
Li messagiers le dieu d'amours.
Eles li demandent novelles,
120 Et il lor dit bonnes et belles.
Son cors déportent la defors :
« Venés, fait il, haitiement,
Et je vous ferai laissier ens.
Sauf ce que au portier donrés
125 Son treù que vous li devés :
« Quel treii, ce respont Blancheflour,
98 Corr. qui maintenant s^aris ne fust.
99 Corr. ne sont pas de just, d'après B.
\ 00 sont d'ivuire..., d'après B.
loi Corr, ... ovrees.
110 Corr. miedis..., d'après B.
1 11 Corr. Les tours..., d'après B.
1 12 Qui ne fu pas, d'après B.
121 à supprimer.
1 26 supprimer ce.
LE JUGEMENT D AMOURS I47
Devons nous au jiorticr d'amours,
Esce or ni argcns ne mirrc ',
Ne cose que on nous puist dire ? »
1 30 « Certes, rcspont li niessagiers,
Li treiis est ores molt legiers.
Vous li devez, entre vous .ij.,
Cascune .j. baisier savoureus.
Et parmi ce i enterrés,
135 Et si ert vo chose asseuree.
Respont Florete : « Diz nous voir.
Qui est ore cis damoisiaus.
Qui tel treû vorra avoir ? »
« Si m Vît Diex, c'est li roitiaus
140 Qui molt est et cointes et biaus. »
« Alons, alons, dist Blancheflors,
Nous y passerons par amors. »
A tant se sont acheminées
Et dedens la porte entrées ; .
145 Le portier donnent la droiture
Qu'il doit avoir pour Toverture.
Dans la sale descendirent,
Leurs chevaus as garçons rendirent.
Puis sont ens en la sale entrées.
150 Li Dieus d'amors les a resgardees,
Gentiument les a saluées
Et dist : « Bien sai que vos querés,
Sachiez que jugement aréz. »
Lors a tous ses barons mandez
1 5 5 De par toute sa poesté.
Il i fu li faucons, la merle.
131 suppr. molt.
135 suppr. et.
137-38 à intervertir.
140 à supprimer.
1 50 Corr. : gardées.
1 . Allusion aux présents faits par les rois Mages à Jésus-Christ.
148 CHARLES OULMONT
Li erpei-viers, la tourterelle,
Li aloe et li coulons,
Li papegais et li moissons,
160 Li mouskès, li esmerillons.
Et li estoirs et li pinçons.
S'i fu li coille et li escouffles.
Et li loustorgne et li piétris.
Et des oisiaus assez petis.
165 Li lorsignos, li messagiers
As amans est aparilliéz ;
Nus n'i fu que n'i oublie,
Li roitiaus qui la porte guie.
Quant trestout furent assamblé,
170 Li Dieus d'amours en est levez.
Tous ses barons en a mandez.
Si lor aconte les nouveles.
Pour coi sont venu les puchelez.
Et dist qui le mieuz jugera,
175 Ses privés, ses amis sera.
Li diex a huchiet l'espervier.
Si li a dit : « Je vous requier
Que vous me dites jugement.
Ci voiant trestoute ma gent. w
180 Li espreviers li respondi :
(( Je di a tous, je di et di.
Que par le foi que je doi vous,
Mesire estes et je vos hon,
Je di c amours a chevalier
185 Vaut mieus que d'onmedesous ciel,
Con amours de chevalerie
Est trop courtoise et bien servie ;
Li amours de clerc ne vaut rien,
Il se honnist par son engien. »
162 à supprimer.
167 Corr. que ne s'i oublie.
169 ù supprimer.
LE JUGEMENT D AMOURS I49
190 « Vous i mtMités, sire csprevicr,
Ains vous qui sans nul retour.
Une grans amours signoric
Seroit en clerc miex emploie
Qu'en chevalier n'en duc n'en roi. »
195 « Vous i mentes en moie foi.
Sire faucons, ce dist li gais,
Que nous avés fait mal plait.
Car sor toute la gcnt del mont
Sont li chevalier plus vaillant. )>
200 « Vous i mentes, par s;iint Vincant,
Sire gais, ce dit li agace.
Que honis soit or vos visaiges.
Car clerc sont signor par usaige.
Et si sevent del mont le tour,
205 Si en doivent avoir l'onnour. «
« Dame agace, l'aloe dist,
Unnis soit qui si vous aprist,
Car clerc ne vallent que pie,
Encontre la chevalerie,
210 Del tout en toute clergie.
Que clers toute [jor] iroi lire
U se vesprcs ou ses matines :
Quant il de chou lassez sera.
Et donques ruset en ira,
215 La querra art, engien tous dis
Comment il puist celi honir. »
La quelle après raparoîle
190 A)./rt ne sara tant cbevaliers, d'après B.
191 il supprimer.
197 Corr. qui si nous...
199 Corr. plus vaillant li cheval ici sont.
200 Corr. Saint Eustace.
208 Corr. vallent miex que. . .
210 à supprimer.
211 Corr. que li clercs toute jor va lire.
214 Corr. Adonques ruser...
150 CHARLES OULMOXT
Et dist que honnie soit ore,
Soit cucus, soit gais, soit aloe,
220 Qui clerc desprise par parole,
Car se clers n'eûst maintenue.
Bonne amour, piecha fust perdue.
« Sire cucus, vous deveriés
Pour tel parole estre noies. »
225 « Se Dieus m'aieut, dit li cucus.
Bien sui a cort de roi venus.
Quant laidengiés sui devant lui.
Pour jugement que j'ai rendu. »
Ses parens huche et apiele
230 Le gai huche et apiele.
Le mosket et le torterele,
Et le verdiere et le moisson.
Et si fu li roitiaus nommés
Qui portiers est de l'iretés.
235 Quant li quaille vit la mellee.
Huche l'espervier et le merle.
Le faucon et les arondelles.
Tout lor lignage ont assamblé,
La ot maint ruiste cop doné,
240 La ot tant maint cop doné,
Et maint baron i ot navré.
La tourterelle i fut navrée.
Parmi le cors de .j. espee.
Et li cucus i fu coisiés,
245 S'en fu querellés et roisniés,
Et li espreviers mal menés.
Il i ot .j. des poins copés.
« Aïe, dist li dius d'amors,
Signor, je vous deffenc a tous,
250 Que nus ne se remueve hui mais.
230 à supprimer.
232 à supprimer.
ï
LE JUGEMENT D AMOURS I51
Mais cascuns voist seoir eu pais,
Et qui hui mais se mouvera,
Sachiés le cief copé ara.
Ja autre n'ara raenclion.
255 Signour, or dites vo raison. »
Les pucheles lés ont rasis,
Et li dieus d'amours autressi.
Li roitiaus a parlé premiers :
« De cest ostel sui li portiers.
260 Et si vous di certainement,
Devant trestoute ceste gent.
Que chevalier ont la couronne
De l'amour de trestout le monde.
Je nomme tous a chevalier
265 Ciaus qui aiment de cuer entier.
Car sor toute la gent del mont.
Maintiennent chevalier l'onnour. »
Li cardonerelle est levée.
Et dist au roi : « Mentit avés,
270 Faus et faillis et menteours
Estes qui ci devant nous tous,
De clers desprisier ; je sai bien.
Tout cil del mont le sevent bien.
Que chevalier ne sevent rien
275 De cortoisie ne de bien.
De déduit ne de courtoisie.
Tan con seit clers qui a s'amie. »
Mais li coulons dont se drecha,
Dist : « Trufes ai oï piecha,
280 Car ne donroie de cez clers
Decosequi valist .j. oef! »
266-67 à supprimer.
268 Corr. // cardoneriaus est levés..
270 Corr. fols et feî, cruels et estons, d'après B.
272 Corr. clers desprisier ; car je sai bien.
280 de ce:(...
132 CHARLES OULMOKT
« Sire coulons, ne vous courchiés.
Mais aies de vos pois mengier.
Ou vous raies ou coulombier. »
285 Dist li moissons : « Ains en dirai.
Cuer ont li clerc entir et vrai,
Et si vous di que a tous jours,
Il ont maintenues amours.
Et tant que el les maintenront,
290 Vous di je bien qu'amors ourront,
Et quant clerc ne le tenront mie.
Donc sera amors départie. »
Li lorsignos dont se drecha,
Dist : « Signor, or oies tout cha,
295 Amours m'ont fait lor messagier,
S'en sui amés et tenus chiers,
A cort a roi vorrai jugier.
Selon ma pensée et mon sens.
Vous dirai si comme je pens.
300 Je quier qu'il n'ait homme el monde.
Tant con il dure a la reonde,
Qu'il a son clerc prendre se puist.
Ne de solas ne de déduit,
Ja n'avenra que nus si prenge !
305 Li livres lor monstre et enseigne
Tout bien et tote cortoisie
[]e chevaliers ne porroit mie
Envers clercs amours maintenir.
Si ne le saroit deservir,
310 Et si vous di tout sans mentir
Que amours fust piecha perdue.
Se clers ne l'eùst maintenue.
Une manière sont de clercs
282 Aj. Et si ne soies pas iriès.
296 à supprimer.
307 Ne chevaliers. . .
309 à supprimer.
LE JUGEMENT D AMOURS I53
Qui ne fors que <^abeles,
315 Li autre, quant il ont clergie
Aprise, s'est mal emploie.
De tous ciaus ne paroi 1 je mie,
Voiant vous tous dire le voil,
Que clerc de toute amor s'on voel,
320 Et si les servent de vrai cuer.
Voiant vous tous l'os je bien dire,
Et se nus m'en voloit desdire,
Par bataille le mosterroie.
Que tout clerc ont d'amours la voie
325 Et cors a cors m'en combatroie.
Molt s'est li lorsignos courchiéz,
Qui as amans est messagiers.
Lors est levés li dius d'amours
Et a dit a tous ses barons :
330 « Signor, molt bien m'avez oït.
Que mes messagiers vos a dit.
S'ensi veés ne vous ne vous,
S'ensi vous en faitez, dites nous».
(( Trufez, sont trufez qu'ai oïes. »
335 Li papegais en haut s'escrie.
Li papegais se lieve en pies
Et dist : « Signor, oies, oies.
Je di que li lorsignos ment,
De la bataille me présent,
340 Si l'en rendrai vaincut et pris. »
Son gage prent et cil l'a pris,
Et li loursignos saut avant.
Au Diu d'amort baille son gant
Et li rois les a fait armer,
345 Pour la bataille confermer.
314 ATe dient fors.
320 à supppimer.
Les vers 332 à 335 sont incorrects et peu clairs, mais la comparaison avec
les autres versions ne nous permet pas de les corriger.
341 Son gage tcnt, d'après B.
154 CHARLES OULMONT
Et les pucheles sont levées,
Lor chevaliers ont adoubées.
Bien fu servis li lorsignos,
Quant armés fu de Blancheflour.
350 Li papegais fu richement armés,
Quant armés fu par le conseil Florete,
Des mieudres armes qui furent en Espaigne.
Li Dieus d'amours les a mandés,
Pour le jugement confirmer.
355 Sans plus atandre nule cose.
Et li hauberc furent de rose,
Les ventailles qui sont fermées,
De fleurs de genestres ouvrées.
Gauches de fier ont de cloketez,
360 Et s'ont sollers de violetes,
S'orent espees d'ankelies,
Li fourriel sont de flours d'espinez,
Moult par sont bien a garnemens,
Il avoient grans hardemens.
365 Quant armez furent a devise,
Li rois une salle lor livre.
Point a flour, si vous di sans faille ;
Li oisel firent lor bataille.
Quant au camp furent li oisel,
370 Défilé se sont pariguel.
Il furent aparillié,
S*ont les cors et fors et legiers.
Li dius d'amours s'en est assis
Et les pucheles jouste lui,
375 Cascune proie pour son homme.
D'amours li Dieus a commandé
A tous ciaus qui ont assamblé,
350 Quant li pagegais fu armés, d'après B. '
351-52 Vers à supprimer ; ils sont incorrects et ne riment pas.
354 V. à supprimer.
372 Corr. S'ont.
372 Ajouter : que plus chicr ot que tout le vioudc.
t
LE JUGEMENT D AxMOURS I55
Que nesuns ne soit si hardis
Que se mueve de cest larris,
380 Qui se mueve de la bataille,
Ne on n'i paroUe sans faille.
Li rois a hucliié le roitiel :
« Va tost, fait il, soies isnel,
Et si me frumez bien cez huis,
385 N'i laisse ne trau ne pertuis,
Car ne voil que soit trahisons.
En la bataille as campions.
Et si vous di qui s'en mouvra.
Que le chief copé en ara. »
390 Quant au camp furent li oisel.
Il orent les corages fiers.
Li lorsignos parla premiers :
« Dans papegais, je vous deffi.
Or vous gardez hui mais de mi,
395 Gardez que vous soies couvers,
Car je vous ferrai ja de piers.
Je vous taurrai del cors le vie ».
Lors a s'espee fors sachie,
Sore li cort de randonee,
400 Doné li a telle collée
Sor l'iaume que tous li crois
Desront et desbrise et dépêche.
Et li gais Ta raconseû,
Tout estordi l'a conseù,
405 La sont tout doi kaû pasmés
Et après se sont relevé,
La bataille a grant tans duré,
380-81 à supprimer.
390 Ajouter : de fierté furent parigiiel, d'après B.
396 ja de près, d'après B.
401-2 Corr. :
Sor l'iaume que tout le front
Debsrise et despieche et desront
156 CHARLES OULMONT
Li lorsignos par grande ire
Le hurte et saiche et fiert et tire.
410 Tant ont li .). l'autre mené.
Que batu furent et foulé.
Li roussignos l'abat par force.
Et cil desous molt se reforce.
Mais ne puet tant que se relieve.
415 Lors voit bien que ses cors li grieve'.
« Amis, fait il, tenés m'espee.
Car la bataille avés finee ».
Dont les a fait li rois lever ;
Qui veïst Florete plorer,
420 Ses chevaus tire et démonter %
Elle a dit : « Dius, la mort, la mort ! »
Adonques s'est III fois pasmee,
A la quarte s'est deviee.
La s'asamblent tuit li oisel,
425 Li viel et li jovencel.
Il en i ot LX et VI,
Si l'enfueent a grant déduit.
En I riche sarku l'ont mise.
Point a flour par grande devise,
430 I tombe sourli assissent
Et ces II vers sus escrisirent :
« Ichi est Florenche enfoïe,
Qui au chevalier fu amie. »
420 Corr. ^é-^ cheveus trait, ses poins âetort, d'après B.
423 Corr. est deviee.
425 Et li viel.
431 desus esc rissent
I . Ces deux vers présentent une construction irrcgulière qui se retrouve
-dans les autres versions françaises de Florence.
LE JUGEMENT D AMOURS 157
C)»- commance de Hucline et d'Aiglantine ',
Ce fil en mai, el tans d'esté,
Que la vert herbe croist o pré;
Ij. puceles en un vergier,
Entrèrent por esbenoier.
5 L'une des ij. fu Eglantine,
Et l'autre avait nom Hueline ;
Amlent vindrent par lo jardin,
A la fontaine, sor lo pin.
Lors mains lavèrent au ruisel,
10 Et puis lors cors, ce lor fu bel.
Don commancerent a plorer,
Et lor amor a desmostrer.
Eglantine s'an fu hastee,
Qui a clerc ot s'amor donee.
1 5 Hueline li respondi,
D'un chevalier a fait ami.
Eglantine, des qu'elle autant,
Si li respont isnelemant :
« Damoiselle, fait avez mal,
20 Des or estes tornee a val,
Car la avez amor bâtie
Ou il n'a point de cortoisie ;
Ja en amor de chevalier
Ne trouveroiz que cortoisier,
25 Mais qui a clerc livre s'amor,
De cortoisie sant l'odor.
I et M.
24 ms. trouverons. Nous adoptons la leçon de M,
I. Edition critique d'après le ms. et le texte de Méon : Nouveau Recueil
de fabliaux et contes inédits des poètes français des xii^, xiiie, xive et
xve siècles. Paris, 1823, 2 vol in-80 ; tome I, p. 353-363. Nous dési-
gnons par M, les leçons de Méon.
158 CHARLES OULMONT
Car plus set clerc de cortoisie
Que chevaliers qui a amie. »
Hueline ne fu pas mue,
30 Ainz dist : « Tel chose avez meùe^
Dont vos seroiz encor o moi'.
Mien esciant, si con je croi,
Car il n'a home en ceste vie,
Qui tant sache de cortoisie,
35 Com chevalier, se sachoiz bien,
Jamais en doteroiz de rien,
Et ce vos ce volez noier.
Je sui preste del renoier ^,
Que mains set clers de cortoisie,
40 Que chevaliers qui a amie.
Eglantine respont riant :
« Dame, a bon commancement.
Puisque avez mené tançon
Sciez tenue par un son.
45 Vez î mon gaje et lo main gant
De bien tenir mon covenant.
Dites première, je l'orrai,
Et en après je respondrai. »
Fait Hueline : « Je l'otroi,
50 Dame Eglantine, a moie foi,
Ja vos dirai, mien esciant.
De vostre ami ce que j'antant.
Votre amis set bien corecier,
Si set chanter en cel mostier,
55 Mais il n'ira ja en besoin,
Que son sautier n'aut en son poin*.
29 ms. ivre. Nous adoptons la leçon de M.
44 par raison. M.
1 . Le sens de ce vers est peu satisfaisant. On serait tenté de corriger
encontre moi.
2. Prouver le contraire.
5. Il faut lire : Vee^, à cause de la mesure du vers.
4. Qu'il n'aille son psautier au poing.
LE JUGEMENT D AMOURS 15^
Quant mes amis va tornoier.
Et cil vait lire son sautier,
Et quant cil fiert son compeignon,
éo Et cil fait ensolucion ' ;
Ja n'avroiz jor de lui barnage.
Don vos puissiez estre plus large ^,
Mais mes amis porte cembel.
Et si asaut sovant chastel,
65 Et mult se fait hardiz por moi.
Quant il cuide que je lo voi.
Ne dote pas chevalerie
Por moi a faire, ne folie.
Quant est armez de son conroi,
70 Et il set bien que je lo voi.
Se chevalier puet encontrer
Qui li voille encontre ester,
Va lo ferir de tel aïr \
Qu'escuz, n'auberz nel pot garir,
75 Qu'il ne mete lo confenon
Parmi lo cors tôt a bandon ;
Par les resgnes lo tient forment.
Lors si s'an torne galopant.
Et apele son escuier,
80 Que il plus aime et plus a chier :
« Amis, fait il, pran cest destrier
Isnelemant, sanz atardier,
Et si lo presante a m'amie.
Conquis l'ai par chevalerie. »
85 Dame Eglantine, par ma foi.
Tôt cest desroi fait il por moi ;
Mais vostre amis n'ert ja veûz
Que il ne soit res ou tonduz.
Ne ja por home n'istra hors.
L, Absolution, avec un autre préfixe. Seul ex. cité par Godefroy.
2. Etre plus à l'aise.
3. Avec une telle fureur (subst. déverbal de : aïrier).
l60 CHARLES OULMONT
90 Se il ne cuide encontrer cors '.
Quant une bière voit porter,
Lors est seùrs de son soper,
Miauz aime un mort que quatre vis ;
Toz nos voldroit avoir ocis,
95 Ne ne fait rien por vostre amor.
Que point vos tort a desenor,
Fors solement lire et chanter
Por la vostre amor recovrer ;
Bien set les âmes commander %
100 Et après tôt ce, enterrer;
Si gaaigne, par convetise,
Messes, matines, grant servise.
De cez deniers que il reçoit,
Por les deniers que on li doit,
105 Vos conroie, dame Eglantine,
Con l'an doit faire tel meschine,
O si dites ' ce que volez,
De mon ami voz volantéz. )>
Eglantine fu correciee
1 10 Quant ot que si fu laidangiee.
Si li respont par mautalant :
« Dame, ausi ^ bon commancemant
Se ne me se ore desfandre.
Par lo col m'an estora pandre.
115 Molt avez foie contenance,
Ja en sera prise vanjance.
Se ore m'avez fait tançon.
Or entandez bien ma raison :
Ci vos vantez de tel amor
1. S'il ne pense qu'il n'ait un corps à conduire au cimetière.
2. Il sait faire les « recommandations « prévues par la liturgie.
3. Le-ms. donne : redites. Nous proposons : dites, pour la mesure du
vers.
4. Faut-il lire : 0 si (?)
LE JUGEMENT d'aMOURS l6i
120 Qui VOS metra a desenor;
Mais mes amis est bien cortois,
A point d'amors en totcs lois.
Et li vostre est plains de povcrte,
Et met ses gages en taverne,
125 Et qant il vait a cez tornois.
Dont li estuet par Cm destroit
Denier querre a emprunter.
Don il se puisse conreer.
Tant com li durent cil denier
130 A il a boivre et a mangier.
Ja por sa foi n'avra garant,
Lo gaje estuet venir avant.
Quant il n'a mais que engagier.
Don va a vos por emprunter
135 Sercot o mantel o pelice.
Vos li prestéz, n'en poez mais.
Très bien savez nel verroiz mais
A donc s'an va a un tornoi.
Les deniers porte ensemble soi.
140 Quant li faillent, don n'a que prandre.
Don li estuet son cheval vandre.
Des deniers que il en avra.
Richement s'an conroiera.
Mais ja la fois n'ert regardée,
145 Que en gabois est oblié(e).
Ne vos gajes qu'il a laissiez.
Se vos volez, ses desgagiez.
Ou ce ce non, si atandez
Qu'il vos die : « Dame, tenez. »
150 Ce atandez que il vos die.
Mais ce n'ert ja em vostre vie.
Quant li chevax sera mangiez,
Et li hauberz ert engagiez,
Li hiaumes ira au marché,
120 menra. M.
11
I62 CHARLES OULMONT
155 En po dore l'avra mangié.
En ' lo prandra por un denier.
Ou a enviz ou volantiers,
Ira chiés lo bochier l'espée,
Por demie truie salée,
160 Or n'avra il pointel de vin,
Ne d'avoine nés plain bacin,
Don convient il, ma damoisele.
Le frain vandre et puis la sele.
Les heuses vont à la provande
165 Car autre chose n'a que prandre.
Or sont li gage engaigié,
Ainz demi jor seront mangié,
A l'autre jor iert esgaréz
Don a la tierce soit disnéz.
170 Se donc avez, si li aidiez.
N'est pas droiz que vos li failliez,
Icel besoinz li vient sovant
En l'an L foiz ou cent.
Mais tôt ice ne sai je mie,
175 Por itant sui au clerc amie,
Ainz [ke] me serré en ma cheerre
De devant moi ma chamberiere.
Qui me dira que mes amis
Viaut acheter pelîçon gris,
180 Ou tel mantel, o tel bliaut.
Qui cent livres d'esterlins vaut ;
Et si sachiez chascune nuit
Jerra o moi dedanz mon lit.
Ce m'est avis, c'est cortoisie
185 D'aseùrer de vilenie.
Se or volez de moi parler,
Il ne me doit pas trop peser. »
Hueline respont riant.
Qui li vait auques anuiant,
I. Forme affaiblie, au lieu de on.
LE JUGEMENT D AMOURS îCj
190 « Car nos somcs tant enuiées
Que amedeus somes iriées,
Encor n'a von nus a fin trait
Lo conmancement de no plait.
Alon encor querre seignor,
195 Qui nos jugent a grant enor.
Li clers set plus de cortoisie
Que chevaliers qui a amie.
« En nioie |foiJ, fait Eglantine ». -
« Et je Totroi, [ce] fait Hueline,
200 De ceste mise que ci mis
Voil que li termes en soit mis ;
En cest vergier asamblerons,
Ce vos plevis, puis entrerons. »
A icest mot sont départies.
205 Quant les fiances furent prises.
Ne demor[entJ pas longuement,
Li termes vint del jugement.
Ils chevauchèrent à bandon,
Sans mautalant et sanz ta[n]çon,
210 Enz en un bois espes ramu
Sont entrées, molt bien foillu.
Li chauz les vait molt aprimant,
Joste lo bois vont chevauchant.
Dame Eglantine ot une mule,
215 Miaudre de li ne fu ainz nule,
Tote blanche come un cristax.
Qui sor li siet ne sant nul max,
Soef la porte l'anbleûre,
Qu'il ne set nule autre aleûre,
220 Mais tant parvet très simplement.
Que rosée ne sant noiant,
Frain a ou chief de grant parage,
Qui molt fu faiz de grant barnage.
La chevece fu tote d'or,
225 En Esgipte la firent Mor.
Les règnes sont a or batues,
164 CHARLES OULMONT
De fil de soie bien tissues,
Sele ot bêle et bien ovrée.
De tote part bien atornée,
.230 Et molt i ot assises pierres,
Esmeraudes qui furent chieres.
De parle ' fu la corverture ;
Qui celé a, d'autre n'a cure,
Car par tant est de grant bealté,
235 Que ja la per ne troverez.
Li enel sont de blanc argent,
Sororé sont et avenant,
Li estrier sont d'or noielé.
Bien forbi et bien atorné,
240 Uns espérons ot la pucele.
Don ne vos os dire novele,
Car plus sont chier si esperon.
Que li roiaumes Salem on.
Ele ot vestu un mantel gris,
245 Afublée d'un porpoint bit.
Por la chalor, dame Eglantine
Destreciee ot sa bêle crine,
Sor ses espaules contreval :
D'or resamblent especial.
250 Hueline ot un palefroi,
Miaudres ne fu a cort de roi.
Ele ot vestu un blanc chansil,
Et afublé noir osterin.
Ele fu tant bien atornée,
255 Ja pour nul home n'ert blasmée.
Ensi chevauchent les puceles
Qui tant sont avenanz et bêles,
El bois II bachelers troverent.
Eglantine parla première,
245 sans doute pour : bis.
I. Parle est sans doute une forme dialectale de per] e ; à moins qu'il ne
soit préférable de Vire pa lie comniQ fait Méon.
LE JUGEMENT d'aMOURS l6^
260 Car Huelinc fii darriere :
« Cil Damcdcus qui maint en haut,
Il vos garisse et il vos saut».
Li bacheler furent cortois,
265 Ht bien apris de totes lois,
Et responent as deus puceles :
« Dex vos garisse, damoisele,
Se descendre ci voliez,
Do recoivre somes toz prez,
270 Et se de nos avez mestier,
Vos lo porroiz bien essaier. »
Eglantine lors respondi :
« Seignor donzel, vostre merci.
Mais dites nos par vostre enor
275 Ou troverons lo deu d'amor. »
Li uns li respont : « Par ma foi
Je vos dirai, si com je croi^
Se ansamble o nos volez aler,
Nos vos ferons a lui parler
280 Si vos manrons a son ostel,
Ainz mais n'en veïstes nul tel. »
Fait Hueline : « Si ferons,
Alez avant, nos vos suirons ».
Avant s'an tornent mult joianz,
285 Ne ne sont mie medisanz.
Ne chevauchent pas un arpant,
Q'eles voient lo pavement.
Et après ont choisi lo mur.
Qui tant par est et fors et dur,
290 Que feu ne noif n'i puet passer.
Pluie ne eve n'i puet entrer.
En sor que tôt home coart
Dedanz ce mur n'i avra part.
Et après voient lo palais;
295 Ainz tel ne fu ne n'ert jamais,
La closture est de flor de lis,
Soef en flaire li païs,
l66 CHARLES OULMONT
Et tuit li tré sont de cristal,
Li palecon de garingal,
300 De gimbregien ' sont li chevron.
Et de cipres lo freste en son ^
De canele est l'entraveùre,
Et de basme la coverture,
Molt par est biaux sanz nul redot.
305 Li compas est de requelice ^
Qi aportéz fu d'outre Grice,
Li pavement sont tuit de flors.
Mil livres valent li peors.
Et moult est grande la docors
310 Qui loianz-^^ est, sans nul redot,
Bien puet estre sires de tôt.
Car molt i a boenes espices.
Et molt i a de grant devices.
Je ne voil mie tôt no mer,
3 1 5 Que grant chose est a raconter.
Li soz fu faiz de flors de rose,
Que n'i past nule maie chose.
Aprandre poés, ce m'est vis.
Se dex i fust de paradis,
320 Un bel aubre i oten près î.
Si est tôt droit com un bozons*^.
En toz tans est chargiés de flors.
Les branches sont espes ramu.
De totes foilles bien vestu,
325 Ilueques chantent li oisel.
1. Notre ex. est le seul donné par Godefroy. C'est le même mot que
pincremhre.
2. C.-à-d. le sommet. Freste est h plus ancienne forme de : faîte ; en
son, locution ancienne =r in sommuni (d. par son).
Entraveûre (deux ex. dans Godefroy, dont celui qu'il a pris à Méon).
3. Une des nombreuses formes du mot : réglisse.
4. = laiens (illac intus), là-dedans.
5. Méon lit inexactement : enpris. Les vers vers 320-322 ne riment pas.
6. Grosse flèche, gros trait d'arbalète. Le vers signifie : droit comme
une flèche.
I.K JUGEMENT d'aMOURS 167
Qi d'amor niovcnt lo ccinbcl.
Hoc descendent les puceles.
Qui a cort vienent por noveles,
E li baron tuit ensemant,
330 Qi vienent qerre jugemant.
Ci commence le geste de Blancheflour e de Florence
(fo 29 v°) '
I L'autre hier m'en aloi jwant,
De mes amors rejoïssaunt,
Deleez une praierie
Ou il avoit douce odour
E trefin fresche fle[r]our
6 De tote manière d'espiecerie.
11 Qe n'ad souz ciel tiele maladie.
Fièvre quarteine ne parlesie,
Q'en cors d'homme soit agregie,
Qe, par une goûte de la rosée
Qe sur l'erbe i est trovée,
12 Ne soit de tôt amenousie.
III Deleez en un gardin entroi.
D'amour estoit plein e de joye.
Si come vous ert ja countée :
Citole i ot e viele
E synphan, q'amour novele,
I . Nous gardons de l'édition P. Meyer les notes indispensables à l'intel-
ligence du texte. Dans les cas nombreux où M, P. Mcyer s'abstient, nous
proposons une explication sous toutes réserves. Nous reproduisons enfin
les corrections proposées par M. P. Meyer, sauf à les compléter ou à les
modifier, s'il y a lieu, et désignons par P. M. nos emprunts à l'édition
P. Meyer.
17 Corr. synphonie. Je prends novele pour la 3« pers. présent sing. de
noveler (P. M.).
l68 CHARLES OULMONT
i8 Qe doucement i font menée ;
IV Tabours, trompe e la ffleûte
Flour de licC;, gitere e dewte
Q'au délit furent sonée,
Rubibe^ qoor e sautrie,
Harpe, tymbre tôt autresie,
24 Of le chaunceon corounée,
V Chaunte corne en armonie
De douz motette e balerie
De sautoure jugelour,
Tympan, orgues c busines,
Cheverie, tube, estume e chimbes
30 Fasoient notes de grant douceour
VI Corne sarzenois e clarion,
Gyge, estru of le douz soun
Furent sonee tôt entour.
Une fountaigne que i sourdoit
En quatre russeaus s'espandoit
36 En la gravele of grant lusour.
20 Gitere (ms. g il er) est ime sorte de guitare... Je ne saurais expliquer
dewte ; faut-il lire reiute, la rote ? (P. M.). Peut-être faut-il lire deux et
considérer cet instrument comme analogue à la doucine ou doiiceine.
22 La rubebe (Godefro}^ rebebe) est un instrument à cordes bien
connu; qoor est sans doute pour cor ; sautrie doit être le psalterion.,.
(P. M.).
24 Chanson à rimes couronnées, c'est-à-dire dont la rime est redoublée
en fin de vers (P. M.).
27 Le ms. porte plutôt santour, mais il faut lire évidemment sautour,
celui qui fait des sauts plus ou moins périlleux... (P. M.).
29 Cheverie est de la famille de chevretc, qui est une sorte do musette
(Godefroy, chevrii:)... Quant à estume, j'y verrais volontiers une mau-
vaise transcription de cstive. Pour chivihcs, cvmbales, voir Godefroy,
CHINBE, CYMBE, Cyiuhlc... (P. M.).
32 Je n'entends pas cstru, qui est probablement corrompu (P. M.). Ce
mot doit signifier : instrument et suppose un type iustructum, synonyme de
inslrumentuvi.
LK JUGEMENT d'aMOURS l6<)
VII De raunibrc, charboclc e caucedoync,
Onychc, rubic, sardoync, (f" 30)
Assez i poesscz vous trover,
De erille, gernet e cristale,
Margarite, coqille e corale,
42 Emeraude de fin power,
VIII Amatistre e aymale,
Saphir ewage e orientale
Gisoient par tôt en la graver.
Alectoir e avmaunt,
Jaspe of le diaumaunt,
48 Qe de maus soloient saner ;
IX Topaze of lui peridout,
Crapaudin of lui crapout
I troverez of lur mediciner.
Arbres i vi de totes partz,
Par entre trechees e assartz
54 Of lagrape sur la vigne.
X Berbezerie, espine e poumer,
Cèdre, aloès e oliver,
E la rose of la racine,
Mazer, plane e gounder,
Vy des chênes e popeler.
40 Je pense qu'il faut corriger de erille en Berille ; le gernet (angl. gar-
net) est le grenat (P. M.).
43 amatistre, améthyste.
43 aymale m'est inconnu (P. M.). Ne peut-on pas supposer à côté de
adimas un type adimale ? Le sens du mot n'en reste pas moins obscur.
53 assart:( est évidemment pour essart^, mais trechees n'a pas de sens. Il
faut probablement restituer tre(n)chées ou trenchis, des abatis d'arbres
(P. M.).
5 5 On a barherie, espèce de pomme (Godefroy, d'après Cotgrave), et ber-
bère, berberis, épine- vinette (God.) (P. M ).
58 gounder m'est inconnu (P. M.). Peut-être ce mot se rattache-t-il à
l'allemand wald et à l'anglais wood.
59 Le gui du chêne (P. M.). Ne pourrait-on pas prendre vy pour le par-
fait de voir ? — Cf. v. 52 : arbres i vi.
lyO CHARLES OULMONT
60 Cikamor e aube espine,
XI Coudre, meiller e pescher,
Ceriser, pyne e coygner,
If, hiere e noigauger.
Boule, aulne e perer,
Cipresse, osere, alemander,
66 Savyn, arable e morrer,
XII Houce, suy e chastener,
Chêne, trembler e lorrer,
Pruner, fow e charmer ;
Cestes arbres vi assemble
Entour une fountaigne honurée
72 Of frêne, houce e figeer.
XIII Oiseals chauntaunz en celé arberie
Escotoi de douce mélodie,
A l'oer du boys, en un pendaunt,
De charderole, praer, mortoun,
Russinole, meerle, puffoun,
78 Ane, plover e fesaunt,
XIV Chalaundre, roitele ausie, (v°)
Oriole, estornel, acie,
Egle, pinceon, perdriz e jaunt,
Egre, héron e roseer,
Alowe, huwan e ploveer,
84 Emerlion^ faucon volaunt.
67 Houx, sureau fseiï) (P. M.).
76 Charderole est le chardonneret. Praer est le proyer, en prov. pradier,
sorte de bruant. Mortoun ne m'est pas connu (P. M.). Mortoun est sans
doute un petit moineau. On trouve moinetoUy vwnet, monetony vionion, luor-
ion (voir dans Godefroy, moreton, traduit hypothétiquement par blaireau,
et qu'il faut sans doute identifier avec notre mortoun.^
82 roseer est sans doute l'oiseau que Walter de Bibbysworth (éd. Wright,
pp. 165 et 1 74) appelle ou'« rossée on rosée, nom qui est traduit par wild
^os, oie sauvage (P. M.). A défaut de cette explication on serait tenté de
corriger roseer en groseer et de le traduire par Tangl. grouse.
LE JUGEMENT D AMOURS IJÎ
XV Esperver, ostour c tercelc,
Greu, cercele e columbele
E pellicans lor i trovoi,
Croulecowe i out e quaile,
Vanele, mauvice, gryve e raie,
90 Jay, butor e papejay,
XVI Que chauntoient nuit e jour
Notes noveles de grant douceour;
E si estoit en temps de may.
Quant les herbes donnent odour
E sont de très fresche verdour.
96 Deleez une fountayne avisoi
XVII Deus puceles qe se baignoient
E lur amors regretoient,
E si peroient de grant parage :
Filles furent au prince ou roi,
E ceo aparust en lur conroi,
102 Bien taillez of beau visage.
XVIII Les nouns de deus sorour
Estoit Florence e Blancheflour,
E si furent de tendre aage.
Blaunche[flour] dist qe bien lui fust
Si en ses bras son ami ust ;
108 Entre les foilles de boscage,
XIX D'enbracer e d'acoler,
Les jewes d'amors acomplir ;
« E por qi [le] lerroie ?
« N'i ad espiete qe taunt refleire,
« Ne en Loundres est letewaire
114 «Qe taunt bien desiroie.
86 Grue (P. M.).
109 Le ms. porte plutôt espiete, mais il faut évidemment entendre espice
(P. M.).
113 lectuaire (eiectuaire)
172 CHARLES OULMONT
XX — Mes tenom nous coiement »,
Florence l'a dit molt bonement,
« Qe mesdisauntz nen oie
(( Ceo que nous parlom d'amours,
« Kar homme trovera plusours (f° 31)
120 « Qe de ceo frount gaboys ;
XXI « Qe, qant le tile est foillie,
« Le beau bois par tôt florie
« La demoer est joiouse ;
« Mes quant les braunches en sont nwes,
« Foilles flestriz qe furent drwes,
« La voie est ennoiouse.
XXII « Ensi est d'une pucele :
« Coment q'ele soit gente e bêle
(c E de parenté honorouse,
« E une foitz eit forvoiiee,
« Celé qe fut taunt désirée
132 « Serra de touz heygnouse. »
XXIII E Blauncheflour Tad affermée,
E dist ke ceo est bien veritee,
Kar le clerc tant sage
Dist que mieuz vaut en honour
Poi de chose qe haute tour
138 E vivre en hountage.
XXIV E puis Florence la demaunda :
(( Qi est celui qe ton cuer a,
« E a quele seign orage
« Estes donée entier[e]ment
« De tôt en tôt, a son talent,
144 « Dount est e de quel lynage ?
140 Corr. qui l. c. a. (P. M.).
LE JUGEMENT D AMOURS I73
XXV « Kar bien lui fut q'cmbracer
« Te pouit a son volecr,
« Taunt estes de grant value. «
A ceo Blancheflour enpaly,
Puis devint vert, puis enrougi,
150 H bien sovent la colour mue;
XXVI Car ceo est une manere qe femme a,
Que sovent colour chaungera
Quant oit parler a qi est drue ;
Kar, quant femme aime entièrement
E l'homme parle de son amaunt,
156 Countenaunce ad perdue.
XXVII E Blauncheflour a ceo suspire
E triet aleyne avaunt qe dire
Poet a sa soer sa pensée.
« Un homme aime entièrement (f° 31 v*^)
« A lui sui donée outreement ;
1 62 « Vassal est de grant bounté.
XXVIII (( Toz mes sens e ma poessaunce
« E mes amours, saunz noesaunce,
« Entièrement lui ai donée.
« Ceo est un clerc de grant savoir
« Qe por touz [tens] me doit avoir
168 «A faire de moi savoluntee. »
XXIX Lors dist Florence : « Ceo m'est avis,
« Trope bas avez ton cuer assis
« Com femme que mesme s'ad honie
« D'amer un tiel fou bricoun,
« Sans esposailles, en honeison.
174 « Mult maumis ad (as ?)ta druwerie.
145 Con-.>5/!(P. M.).
158 Corr. Etreit (P. M.).
173 Cf. Melior, v. 216 : sans mesparlauncc de la gent. Cf. ib., v. 225,
174 CHARLES OULMONT
XXX « La mestresse que vous aprist
« D'amer clerc de cuer parfit,
« Le fiz Dieu [la] maudie !
« Kar, quant li clerc vient al mouster,
« En son surpelice s'en va seer
i8o « E pense de papelardie.
XXXI « E of ses meins que taunt sount noirs
« Maigne graeauz e tropeirs,
« E sur Dieu reschine.
« Tôt son honur par taunt resceoit,
« E com un pork mangent e boit ;
i86 « Ensi sa vie fine.
XXXII « Mes j'ei ami de grant valour :
(( Chevaler est de grant honour
« A qi voloir jeo sui encline ;
« Mon seignor [est] e mon ami,
« Of douz regarde e bien norri ;
192 « De tôt sui en sa seisine.
XXXIII (( Quant oit parler d un tornoiement,
« La se treit mult erraument,
« Come cil q'est de haut emprise ;
« Quant il encontre un chevaler
« Of lui s'en va tost medler.
198 « E li demount tôt a devise ;
XXXIV « E puis m'ameene le destrer.
« Bien doi tiel homme de cuer amer (f" 32)
181 noirs ne convient ni au sens ni à la rime (P. M.). Il nous semble
au contraire que noirs, neirs, rime naturellement avec tropeirs. Au reste on
conçoit fort bien que ce clerc, mangeant et buvant « com un pork » ait
les mains noires.
182 Corr. Manie? (P. M.). La correction n'est pas douteuse. Le clerc
manie les graduels et les strophiers.
183 Reschine signifie sans doute : marmotte des prières, prononce des
mots inintelligibles. Ce mot s'emploie en parlant de l'âne.
185 Corr. inanjueÇP. M.).
¥
Ll- JUGEMENT D AMOURS I75
« Q'cst (Je ticl franchise.
« Lors le grec de la criée
« A mon ami est donée
204 (( Entièrement, saunz feintise.
XXXV « Et si vous feïssez ma voluntee
« Tost chaungerez vostrc pensée,
« Que foie est e entechee ;
« Car clercs ne sont mie sovent
« De bon lyn come autre gent,
210 « E come recreaunt sont merchee. »
XXXVI E Blauncheflour s'est corousciee
E dist qe ele tient tôt a folie
Ceo que Florence ad parlée,
Puisqe ele dit q a un chevaler
De tôt ad donnée corps e qoer,
216 En meseise e en sauntee.
XXXVII (( Kar, quant il vendra d'un tornois,
« Bien batu e a fieble arroie,
« Of los oez Çsic) ensanglaunteez
« E ses jambes e ses braz
« Nafrez, fiebles, feintz e laas,
222 « Et tôt le corps deberdillez,
XXXVIII « Si sa dolour voez asswager,
« Chaude fiens dois aparailler,
« Que ton ami soit cocheez ;
« Adonqe mon drwe embraceroi
« E mon voloir acomplieroi
228 « Of les joies desirez,
202 La récompense donnée par proclamation.
217-18 Corr. tornoi-arroi (P. M.).
222 Deherdilîei. Le mot n'est pas dans Godefroy ; il signifie sans doute
blessé, fourbu.
lyé CHARLES OULMONT
XXXIX « Quant lui chevalier recru,
(( Defolez e bien batu,
« Gist el femier fowee.
« Et por ceo ne preise jeo mie
« Lor bobaunce ne lor veidie
(( A la value d'un oef pelée. »
XL A ceo Florence respondi :
« Ceo ne aidra, sachez de ii,
« Por arte ne por divinitee,
(( Que de ton ami avez apris ;
« Mes ore soit le terme assis
240 « Deci qe uit jours soient passée.
XLI « Devant le Dieu d'amours serroms
« Et par lui lors saveroms
« Quele amur est plus avenaunu »
Lors Blauncheflour s'assenti,
E ambedeus sont départi
246 En une chambre forment ploraunt.
XLII Quant lui terme fu venue.
Richement se sont vestue,
A ceo qe me sui remembraunt,
Car totes avoient d'un samit
Surcote de suite (?), a ceo qe cuide,
252 Sambue e cloche porsuaunt.
XLIII Mes d'autre atir ne soi jeo mie
Nomer l'or ne la perrie
229-31 Cf. Melior 183-4 : Que une chivaler recreu
: Que chescune jour serra batu
Cf. ib. 201. En feus convient que l'en li couche
231 Enfoui.
251 Corr. seie? Pour cuide, lire ciiil (P. iM.).
254 Sans doute forme S3'ncopée dtperrerie, pierrerie.
\
LE JUGEMIÎNT D AMOURS I77
Que fu diversement overec.
Coronaax avoint avenauntes
De diverses pieres lusauntes
258 Assis en fin or esmerré,
XLIV Que ja la nuit taunt oscure serra
Q'a cler jour ne resemblera,
Taunt donoient les perres clartee.
Des chevaus q'eles chevauchoient,
En peil e faceon resembloient.
264 Puis, quant estoient montée
XLV E les freins en meins avoient,
Touz qe les puceles esgardoient
Se merveilloint de lur beautee.
Eles chevauchoient droitement
Corne si eles eussent bien sovent
270 Par celé voie chevauchée.
XLVI Androin a un chastel bel e grant.
Bien fermée e avenaunt,
A houre de prime ount agardee.
Le mure qui envirounoit
A rubie resembloit
276 De fin muge enbataillee.
XLVII Les cheverouns de flour de lys.
Draps d'amor i furent mis.
256 Coro>;a/ n'est pas relevé dans les dictionnaires fi-ançais^ mais il est
attesté en anglais dès le commencement du xive siècle, avec le sens de cou-
ronne (P. M.).
262 Des, corr. Les (P. M.).
271 Corr. Endroit un (P. M.).
276 Muge est probablement un mot corrompu (P. M.).
Muge s'explique par le vers de B, 174:
Chapiaus de mugue et d'aiglentier.
Muge et mugue ne doivent pas être séparés et désignent sans doute le
12
muguet
lyS CHARLES OULMONT
Mar se dotèrent de maie orrée.
Que au chastels poet aprochier
Taunt de joye purra trover (f' 33)
282 Ou porte ne serra ja fermée.
XLVIII Mes d'une chose soiez certein,
Qe chascon fiz de vilein
A l'entrée sera destourbee,
Kar n'i ad ja taunt vaillaunt
Qe par la porte passât avaunt
288 Si par Amours ne soit maundee.
XLIX Quant les puceles i sount venuz,
Devaunt la porte sount descenduz
E el chastel après entrée.
Deus chevalers ount encontrez ;
Cortoisement les ount saluez ;
294 En une chambre les ount menée
L Ou lui sir Dieu d'amour
Demoert adees e nuit e jour,
Of chaunt e joye a plentee
E tote manere de mélodie,
O fin fleour d'espicerie
300 Qe sor son lit fu cochée,
LI Que batu fu trestot de floures
De si très bêle diverse coloures
Qe ceo sembloit parays
Plus qe autre terriene chose.
Taunt i fu la chambre enclose
306 De beauté plus ne devise.
LU Quant il les puceles vi
Meintenant en piez saiUi,
283-8 Même idée dans Florence et Blancheflor (vv. 200-4). Cl", aussi le
Fahlel don dieu d'amour, éd. Jubinal (1834), p. 15 (P. M.).
LK JUGEMENT d'aMOURS 1:79
E en SCS braiz les ad pris ;
Sur un sec les fiisoit seer ;
Puis les comencc a demander
312 Qi les ad la tramis.
LUI E Blanchcflour, qe einesse estoit,
Adcprimcs responoit :
« Par un lundy, en mois de mai,
« Près d'une fontaigne, en un gardine,
« Al solaille levaunt, un poy matin,
318 « Of ma soer me deduoi.
LIV « Ele m'ala demandaunt
« Quelc amur est plus avenaunt
« E quel ami est plus verroi
« Clerc ou chevaler alosee,
« Ou ambcdeus sont sage e assenée.
325 « E meintenaunt si la disoi
LV « Q'a dame ne a damoisele
« N'est si bon amour ne bêle
« Come du clerc ; esprovee Tai,
« Car les clers sont sage gent
« E de grant avisement;
330 « Bien savez ceo est chose verroi.
LVI « E Florence trestot dédit
« E dit qe lui clerc vaut petit
« Envers lui curtoise chevaler.
« Or nous qe sûmes de vous conuz,
« En vos agardz sûmes assentuz.
336 « A vous est or le droit juger
LVII « Quele amour, du clerc courounee
« Ou du chevalier honuree,
335 Agardi pour esgardi (P. M.). Le sens du vers est celui-ci : nous
nous en remettons à votre manière de voir.
l80 CHARLES OULMONT
« En doyve de reson plus valer. »
Lui [Dieu I d'amor respont ataunt :
« Vous en saverez tôt meintenaunt. »
342 Sa court fist tost assembler.
LVIII Quant trestoz furent venuz
Duqes, contes, chevalers preuz,
Oiseaus furent lui suiter.
Quant trestouz sount assemblez,
Lui dieu les ad demaundez
348 Quel amur serra plus cher
LIX Du clerc curtoise e sachaunt
Ou du chevaler vaillaunt.
« Por rien ne devez celer,
« E, par la foi qe me devez,
« Me dirrez les veritez,
354 « Saunz nul voir esparnier. »
LX Lui esperver en piez sailli :
« Misire rois, sachez de fi,
« Trestot le voir vous en dirroi.
« Parmy le mounde ai estee
« Ou amors sont cherres et honuré,
360 « Mes onqes amaunt ne trovoi
LXI « Vers le chevaler preuz e hardis ;
« Si ai touz les lois apris (f° 34)
« Qe d'amurs sont faitz, e bien le soi .
« Onqes ne trovoi clerc si sachaunt
« Qau chevalier sout estre amant ;
36e « Pur ne l'un ne l'autre ne mentiroi.
345 Snilcr, suitor, daus les textes judiciaires d'Angleterre, désigne le
plaignant, celui qui intente un procès ; les oiseaux, comme on va le voir,
remplissent plutôt le rôle de juges et même de champions, mais on ne
voit pas quelle part prennent au procès les ducs, contes e chevaliers du
V. 544 (P. M.).
355-62 Cf. FJor. et Blaiich. (vv. 244-7) (?• M.).
LE JUGEMENT d'aMOURS l8l
LXII — Nenil », fait l'alowe, « cinz i mentez ;
« Car jamcis del oille ne verrez
« Homme de sen ne d'avisement,
« Chevaler ne autre qe soit de pris,
« S'il ne eit son savoir apris
372 « De sage clerc primerement.
LXIII « Si nul i est qe ceo dédie
« Qe clerc n'avéra la mestrie,
« Vecz ci mon corps en présent
« De combatre aparaillé. »
Le papegeay est sus levée
378 Qe de bien faire ja n'ert lent ;
LXIV Si s'agenoille e dist au roi :
« Beau douz sire, entendez a moi,
« Car, par ma foi, Talowe ment.
« Ne por rien ne lerroi
« Qe of lui ne combateroi. »
384 L'alowe son gaunt au roi rent
LXV De prover ceo q'ele ad enpris
Saunz fuer, ceo vous plevis ;
Puis s'armèrent lui deus hardi.
Quant il furent atiree
E en lur manere bien armée,
390 Un beau chaump ount la choisie,
LXVI Près d'un pendaunt, e[n] une valée
D'ewe coraunt environnée.
De mautalent sont assemblée.
Il entresaillirent delivrement,
Morderent de bekes mult durement,
396 Bâtèrent des des comme d'espeie
LXVII Si très felonessement
Qe mult de pennes of le vent
386 Fuer est s;ms doute pour ficïr (P. M.).
l82 CHARLES OULMOXT
Volèrent un arpent mesurée.
Mes l'alowe sailli plus haut :
Le papegeai a cel assaut
402 La ad pris e la ad jeus gettee
LXVIII A terre baas, e puis la prist (v°)
Par la gorge saunz respit ;
Son contredire la ad poi eidee ;
Par le surcille taunt fort mors la
Qe sa cervele attaina.
408 L'alowe merci la ad crié :
LXIX « Recreaunt des ore devendroi
« E de ma bouche reconustroi,
« Par qoi la vie me soit grantée. »
Le papegeai la graunta,
Par si qu'en risée serra
414 As oyseaus de l'assemblée.
LXX Quant Blanchefloure fut aparceu
Qe l'alowe fu vencu,
Meintenaunt se pausma
E puis morust sodeinement,
Veaunt le roi e tote sa gent,
420 Issi qe onqes ne releva.
LXXI E Florence ataunt s'en parte :
Droiturele est la sue parte
Si come est e serra
Honours d'amurs of chevaliers
Qe sievent d'amurs les chemins pleners.
42e E Diex joie nous en doint ja !
402 Jetis pour jus (P. M.).
421 Ce départ de Florence victorieuse est à rapprocher de l'épilogue du
ms. E, où Florence s'en va également après son triomphe.
424-5 La répétition du même mot dans ces deux vers est suspecte;
peut-être faudrait-il corriger au v. 424 Honours d'nnier? (P. M.).
LE JUGEMENT d'aMOURS 183
LXXII Banastrc en cnglois le fist,
E Hrykhulle cest escrit
En franccois^translata.
A verrois amaunz soit honour,
Beautee, bountee e valour,
432 E joye eit qe mieuz amera !
Amen.
Melior et Ydoine
Ici troverez quel vaut mieuz a amer gentil clerc ou chi-
valer (f° 474") ' .
Ky aventures veut oïr e ver,
Il ne puet touz jours demorer
A ese ne a sojourn trere,
4 Mes aler deit estrange tere
Pur aprendre affetement
Les maneres d'estrange gent.
Ki plus loinz va plus verra
8 E plus des aventures savra ;
Jeo le sai bien, car prové l'ai ;
En ma juvente m'en aloy
En plusurs teres a oïr
12 Aventures pur retenir.
En tens de may, ceux longe jours,
Chauntent oyseaus e creissent flours ;
Par un matin m'en levoi,
16 Si mountoy mon palefroi,
I Corr. Ky a veut t{e]er (P. M.).
8 Corr. d'aventures? (P. Àl.).
13 Corr. en ces Ions j. (P. M.).
15-6 Corr. [Sq m'en h [E] Si m. ^ (P. M.).
I . Le texte de Melior et Ydoine étant d'une versification plus correcte que
celui du ms. de Cheltenham, M. P. Meyer propose des corrections^ pour
rectifier les vers faux. Nous reproduisons ces corrections, toutes les fois
qu'elles nous semblent nécessaires.
l}^4 CHARLES OULMONT
Et aloi vers une cité
Qe Nincol est appelée.
Chaunter oï en une boscage
20 Plusurs oyseaus en lur langage.
Les jours furent beaus e le temps clere.
Et jeo començoi a penser
Des aventures qe avoi veûes,
24 Ke me furent avenues.
Quant jeo esto[i] en celé penser.
Si leissoi le chemin plener,
En une centere m'en entroi,
28 Uambleùre swef chivauchoi,
Parmy une bois [grant] aleùr[ej.
Ore oiez quele aventure :
Quant jeo revinke de cel penser,
32 Si començoi a regarder.
Jeo ne savoi ou jeo estoi, (b)
Ne qu[e]le parte aler devoi.
Mes touz jours esto[i] en celé penser,
36 Taunt come jeo vinka un maner
Qe fust assise en celé bouskage.
Unke mes en ftot ?] mon âge
Ne vie si bêle a mon avis,
40 Ne qi si bêle fust assis.
Jeo descendi de mon chival.
Si regardoi amount e aval
Si nul entré purroi trover,
44 Car jeo ne savoi quele part aler.
Mes la oie un voiz très chier
21 Corr. Lij.fu h.
23 Des a. qu'oiv, ? (P. M.).
24 Aj. jfc, au commencement (P. M.).
27 Corr. sente (P. M.).
35 On peut remplacer esto (estoie) par ère (P. M.).
40 Corr. si bel [ij f. ? (P. M.).
42 Corr. si gardai (P. M.).
44 Corr. vesoi (P. M.).
45 Corr. M. oï une voi^ très cler (P. M.).
l.l- JUGEMENT d'amours 185
De gentille dames eu iur inaner
Chaunter d'amur e de druerie,
48 De atretement e de curtoisie.
Je attrerai mon palefroi
Et plus près le verger aloi.
En l'espine de celé gardyn,
52 La sis pur oïr lurcovyn.
Celé qe plus fust lionuré
E dame plus preisé,
Ele comença a parler,
56 Une autre dame a resonner.
« Dame », dist elle, « jeo vous dirroy
« Une chose qe pensé avoy.
« Jeo serroi par amur a amer
60 « Si loial amur purroi trover,
« Mes jeo ne sai quel vaut meuz a amer,
« Gentil clerc ou chivaler.
« Pur ceo vous prie dites le moy.
64 — Dame », dist ele, « jeo l'otroy.
« Mult sunt dignes d'avoir amur
« Les chivalers de grauni valur,
(( Car il sevent a dreit parler
68 « E curtoisement dauneer.
« De clers ne voille my parler
« Car jeo n'ai cure de eus amer. »
Une dame respount en soutzriant : (c)
46 Corr. gentil d. el m (P. M.).
47-8 On peut, en ces deux vers, supprimer la conjonction e (P. M.).
49 Corr. atachai? (P. M.).
54 Corr, B [d'aiiires] dajiies (P. M.).
55 qep. ai (P. M.).
59 Corr. Je vorroi (pour vorroie)p. a. aiuerÇP. M.). La correction ne s'im-
pose pas, à notre avis. Serroi est pour Savroie, sarroie.
60 Corr. Si l. a. puis (P. M.).
61 Corr. M. ne s. q. v. m. a. (P. M.).
62 Mettre \0u\ au commencement.
69 Corr. ne voil mi[e'] (P. M.).
71 Corr. r. riant (P. M.).
l86 CHARLES OULMONT
72 « La foi qe jeo dei a tout puissaunt,
« J'ai oïe souvent counter
« Qe clercs sunt digne d'amer,
(( Mes jeo ne sai mie la vérité,
76 « Car jeo ne l'ai mie esprové ;
« Mes ore voille ja fyn saver,
« Einz qe m'en auge de celé verger.
« Qe dite vous, mes damoiseals
80 « Qe d'amur savez les quereles ? »
Une meschine ataunt respount,
Idoygne out a noun de Clermont :
« Dame », dist ele, « jeo vous dirroi
8| « La vérité en bone foi.
» N'i ad nule home en ceste vie
« Si bien digne d'aver amie
» Corne chivaler de graunt pris
88 « Qi s'entremecte q'il seent amys,
« Car il sevent très bien amer
« Sanz feintise e sanz fauser.
« Les clers sunt trop renouler
92 (( E de corage trop légers :
« S'il comencent hui a amer,
(( Demeyn le veulent oblier.
« Ne parlés mes de clerc d'escole !
96 (( Qe clerc eime ele fet qe foie. »
Une pucele enseignez,
Meliour de tous est apellez.
Sailli suz hastivement
100 Come femme de mautalent:
« Aussi m'eide Dieus a la mort,
« Chiere compaigne, vous avez toit.
72 Corr. qeàei Deu\t]. (P. M.).
75 Suppr.;Vo (P. M.).
77 Corr. laf. (P. M.).
80 Ici et ailleurs qe doit être entendu au sens de qi (P. M.).
91 Corr. renoz[e]Uer, au sens de ncn'eUer, inconstant (P. M.).
97-8 Corr, enseigttée-apfJliK' (P. M.).
LE JUGEMENT D AMOURS
187
104
108
112
116
120
124
128
132
Qc vous avez issi niesparlé,
Dcvaunt ma daine les clers blâmé.
Ore piert par vostre dit
Que vous les avez en despit ;
N'est pas scn ne curtoisie
Si vous amez chivalerie.
Ne devez pas les clers blâmer, (d)
Car sur toute gent sunt a preiser ;
Soutz ciel n'i ad si douce rien
Corne amur de clerc, ceo sachez bien.
Amur de clerc est trié chose ;
Si come est la flour de rose
Plus noble qe n'est de autre flour,
Ausi est de clerc l'amur
Plus noble, plus fin, verroiment,
Qe nule autre manere de gent. »
Dist Ydoigne : « Ceo ne peut estre
Qe amur de clerc ne de prestre
Seit si douce ne si pleisaunl
Come de chivaler vaillaunt.
Li chivalers sunt atornez
E noblement atirez
De cors, de teste, honestement.
Si com a lur ordre apent ;
Les clers sunt haut tonduz e rés,
Hountouse e nyces, sachez.
S'il d'amur deivent parler
Nicement se sevent mustrer. »
Meilour respount curteisement :
Foy qe jeo doi a Dieu omnipotent,
Jeo ne voille mesdire ne tencer
Ne chivalers despiser ;
104 suppr. les (P. M.)-
113 trie, pour triée, choisie, d'élite ? (P. M.). Nous préférons trié, ce qui
est normal, puisque le poète confond sans cesse masculin et féminin.
118 Suppr. autre (P. M.).
132 Suppr. ;Vo et a (P. M.).
l88 CHARLES OULMONT
« C'est lur simplesce, sachez,
136 « Ceo qe nyces apellez.
« Clers ne sunt pas jangl[e]ours
« Ne vileins n'aventerouses ;
« S'il soient enamurée
140 « De dame ou de pucele preisée,
« Ja Dieux ne eit de moi part
« Si nyces soient ou couart.
« En chaumbre sunt baud od la biele,
T44 (( Symple en sale corne damoisele.
« Bien sunt digne d'aver amur
« Gentz qe sunt de tele valour. »
Ydoigne respount : « Par seint Denys, (f° 475)
148 « Si j'eyme une chivaler de pris,
« Il irra a les aleez,
« A tornementz e a medlez
« E fra prowesse par amur
152 « E conquerra los e valour ;
« E quant de turneiment est départi
« Meintenaunt, jeo vous affi,
« Moi enverra un bêle destrer,
156 « Falcoun gentil ou esperver,
« Q'il ad pur m'amur conquis
« Entre chivalers de grant pris,
<( E si vous amez clerc ou prestre,
1 60 « Ja ne seit il si grant mestre,
« Il ne fra nule autre rien
« Pur vostre amur, sachez bien,
« Fors en la glise, devaunt l'auter,
1 64 « Fere e dire sun sauter,
« Tourner les foilles cea e laa (sir) ;
136 Corr. Ceo qc (elns) u. (P. M.).
1 38 Corr. avavieours.
140 Siippr. le second de (P. M.).
154 est^ corr. crt.
i^y Ad corr. avrad (P. M.).
160 On peut suppléer [nul] après // (P. M.).
162 Suppl. ceo après arnor (P. M.).
LE JUGEMENT I) AMOURS
189
168
172
176
180
184
188
192
« Ceo est la prowessc q'il fia. n
Milour rcspount ataunt :
( Si j'cymc une clerc vaillaiint,
( Il me durra les biaus jueus,
Fermaus d'or e les aneles,
( Riche vesture, veire e gris.
Ceinture de soy, palefroi de pris,
Piere e perle e bieus druer
E quancque voudroi demaunder.
Pur ceo n'i avéra maie ne moleste.
Maie plaie en cors ne en teste.
Quant en mun list avroi seisi
Entre mes bras mon cher ami,
Jeo li tasteroi, ceo sachez,
Espaules, bras e ses coustez ;
Si les troveroi seinz com poume.
Mieuz dei amer un tiel home
Qe une chivaler recreù
Ke chescune jour serra batu
A turnoiment pur ga[a]igneri (b)
Huniz soit un tiel mister 1
Quant il revint de turnei
Il vous durra un palefroi
Qu un destrer q'il ad gaigné.
Mes pernez garde q'il a counté !
Quant il vet a turneiment,
Dune covient prendre de ses gent
Deners pur chivaux achater ;
E quant il n'ount mes pur doner
Dune covient vendre ou gager
169-70 Corr. jiieîs
173 druer est-il u
-aneJs (P. M.).
ic forme barbare pour clrnerie, gage d'amour ? Je
n'aimerais pas ici diner (deniers) (P. M.). Rien n'empêche de supposer un
druer pris substantivement, comme il y a eu parJerie à côté de parler,
175 Suppr. / (P. M.).
190 Corr. coustéÇP. M.).
192 Corr. de sa (P. M.).
195 Corr. engager (P. M.).
J90
CHARLES OULMONT
196
200
204
208
212
216
220
224
Tere ou tenement ou bieau maner
Pur despendre en cel estour.
Jeo ne preise gers celé valour.
Quant de turnoiment est repeiré,
Batue, ledement defoulee,
En fens covient qe l'em li couche ;
A peine n'avéra fraunche la bouche.
Puis, quant entre vos braz couchera.
Toute la nuyt se pleindera
De sa anguisse e de sa pleie.
Biele compaigne, si Dieu me veie.
Cornent qe va de los ou de pris.
Amer voille les clers gentils. »
Idoigne respount apertement :
Il n'i ad nule manere de gent
Si bien digne d'amer
Come li gentille chivaler.
Car, s'il seient enamuré
De dame ou de pucele preisé.
Venir poent assez sovent
Saunz mesparlaunce de la gent ;
Car il apent a chivaler
A gentilles dames aquointer ;
Ceo poent il fere asez sovent
Sanz mesparlaunce de la gent ;
E si clerc eime apertement
Dame ou pucele gent,
Meintenaunt serra esclaundré (c)
E par le pais toute escrié,
E ele hunny a touz jours ;
Einsi perdra ses amurs.
196 Suppr. bieau (P. M.).
198 Corr. Jeo ne pris gueres tel (P. M.).
199 Corr. tunwi (P. M,).
210 Suppr. // et / (P. M.).
211 Corr. Oui si h. â. (P. M.).
224 Suppr. toute (P. M.).
LE JUGEMENT D AMOURS
191
228
232
236
240
244
248
252
Car elc se trcrra hastivcment,
De plus amer n'avra talent.
De grant felounie s'entremect
Ke ses amurs donne a clerjonnect.
Si a pucele fuise marastre,
Ne voillei qe amast clerjastre. »
Meilleur respount : « Vous mesparlez
Quant de fausun ' a clers rectez,
Car il sunt leaus e feyn amaunt :
En le siècle n'i ad si vaillaunt.
Ne sunt pas fauz ne trehers
Corne li orgoillouse chivalers
Qe sunt en meinte guise,
En enquest e en assise :
Deners pernent a graunt espleite,
E tournent le tort sovent a dreit.
Une gentille clerc ne freit mie
Pur toute l'or de Surie. )>
Dist Ydoine : « Lessum tencer,
E d'une chose vous voille prier,
Ke suffrir veillez jugement. «
Meillur respount curteisement :
Bêle compaigne, jeo l'ottroie.
Le jugement soit sanz délaie,
Ke nous eoms une sage justise
Ke ne seit de faus avise. »
230 Corr. s'amur (P. M.).
237 Treher (trehier 7) n'est pas relevé dans les dictionnaires. On pourrait
proposer trahitier dont il y a un ex. dans Godefroy (P. M.). Nous préfé-
rons voir dans treher une déformation de trechiere, trichiere, trechere. Avec
la chute de / finale nous avons trecher. Le sens de : trompeur convient
bien ici.
239 II faudrait suppléer un mot {fehm?) après sunt (P. M.).
242 Suppr. le (P. M.).
243 7ie corr. nou? (P. M.). N^eu nous paraît plus normal.
251 Suppr. une (P. M.).
I. Fausun ne se trouve pas dans les dictionnaires, mais on ,x faussoiier,
tromper, faussonier, tromperie, etc. (P. M.).
192 CHARLES OULMONT
Fet Ydoigne : « Vous dites qe sage.
« De les oiseals de cco boskage
« Jeo choiserai un pur moy,
256 « E vous un autre, par seint Richer. »
Meilleur respount : « Ore seit issi ;
« Choisez le vostre, jeo vos en pri. »
Fet Ydoigne : « Jeo veille aver
260 « Le malvys qe chaunt si cler,
« K'est en la chaumbre nurrie (i)
« E siet d'amur, jeo vous affy. »
Feies Meillur : « Vous dites bien ;
264 « Ore jeo choiserai le mien.
« Jeo voille aver la russinole
« Qe est nurri de haut escole
« Sovent en chaumbre de curtinc ;
268 « La nature siet d'amur fine.
« Le tour ' serra nostre justise :
« A li apent ceste office.
« Pur nous il durra jugement.
272 « Estes, compaigne, de tel assent ? »
Fet Ydoigne : « Jeo le graunt.
« Les oiseals vendrunt maintenant
« Car il seient prèd (sic) le verger,
276 « Si ount oïe vostre tencer. »
Le malvitz parla hastiement :
(( J'ai oïe bien cornent
« Vous avez esté a descorde.
280 « Meillour, vous en aiez le tort,
« Car home siet bien qe chivaler
« Deit d'amur le pris aver
« Sur touz iceus qi sunt vivant. »
284 « La russinole respount ataunt :
256 Suppr. tin (P. M.).
258 Suppr. en (P. M.).
263 Corr. Fet (P. M.).
275 Seient, ms. sevent ou seiient ; cf. la même faute v. 287 (P. M.).
I. Il faut entendre le loiirtrc ; voy. v. 291 (P. M.).
LE JUGEMENT D AMOURS
1^3
Jco di qe clcrs gentils
Doivent d anuir aver le pris,
Car il heient vileinie ;
288 « E si nule lem countredie
: Par mon cors le voille prover
; En ceste place saunz delaier. )>
Le tourtre s'est adrescez :
292 « Ore, seignurs, entendez.
Ki jugement i veut aver,
Il covient toute a primer
Qe d'ambe partz seit grantez
296 « E le jugement escoutez.
Vous savez bien qe c'est la lei.
Et jeo vous die en bone fey
Que jeo vous dirroi jugement. » (f° 476)
300 E dist : « Puceles, a moi entent :
Sachiez pur veires, puceles sages.
De chivalers sai bien le[sj usages,
Lur estee ne lur affere ;
304 « Ne mentirai pas pur vous plere.
Jeo di qe les chivalers
Sunt bien digne d'amers.
Mes jeo vous dirroi queux i sunt.
308 « Communément la ou il vount.
En chescune pays, voilent amer
E diverses femmes daun[ei ]er ;
E quant il sunt ensemble assis
312 « Les chivalers de grant pris,
S'il comencent a parler.
Dune se weulent avaunter
Chescune a autre de sa amie
287 heienty ms. hevent (P. M.).
288 Corr. nul le me (P. M.)-
303 Corr. /. estre (P. M.). Pourrait s'expliquer comme estance, au sens de
façon d'être.
312 On préférerait un pronom démonstratif : Iciî ch (P. M.).
313 [Ion]5'î7?(P.M.).
13
194
3i6
320
324
328
332
336
CHARLES OULMONT
E descovrir tout lur druerie.
( Uncore vous die autre novele :
Ja n'eient il amur si bêle,
Prendre vuelent femme commune ;
c C'este lur manere e lur custume ;
De ceo funt il graunt vileinie.
Mes si clerc eime par druerie,
:< Il eiment trop finement
De loial quoer entièrement.
( S'il eime feme de myere née
( Ou si nul seit par eus amée,
Meuz veulent la mort suffrir
Qe lur amur descovrir.
Uncore vous die autre rien,
Qe de clers vient tuit nostre bien :
< Trestout le sen de nostre vie,
Queintise e curtoisie,
Valour e amur e druerie.
C'est escrit de clergie.
Pur ceo vous die apertement
Qe ci le vous doigne par jugement,
Que clers eient la mestrie
De fin' amur e de druerie. »
Idoigne sailli sus hastivement :
340 « J'en countredie le jugement.
Car par bataille serra prové
Qe fausement avez jugé. »
Meilour respount : « Jeo l'otroi ;
344 « La bataille seit saunz délai.
Car j'ai mon compaignon tut prest
Qe mestre serra, se Dieu plest. »
Meliour amoyne la russenole,
348 Si l'ad armé de bon' escole :
Hauberc le vesti de flour de litz ;
Escu li baille de graunt pris,
w
349 Corr. // vest (P. M.).
LE JUGEMENT D AMOURS I<^y
De la foille de rose flour,
352 E une launce de siccamour;
De violet sun gunfaignoun,
De flour de glai sa gambeison,
Sa conussaunce de senglée,
356 Eune tencele de flour piglée '.
De foille de chêne ad sa heume,
N'i ad plus quointe en nule reaime.
Ore est li rossenole bien armée,
360 E li malvys adubbee :
Launce de rose e gunfainoua
Hauberc de fuil de cardon,
Escu de fuile de bruere,
364 Gaumbesoun de foille d'Englenterc,
Conissaunce de feugere ;
Mult s'avant de bien jouster.
Healme ad de flour d'orcestre,
368 E quide bien d'estre mestre.
Ore vont les oiseals amener
En une place de jouster.
E li malvitz ad primes féru
372 Le russinole parmy l'escu ;
Sa launce fruisse fors une trounçoun ;
La moitié prent del bastoun.
Mes il n'est pas naufrez, (c)
376 Car il estoit si bien armez.
La russinole l'ad referu
De sa launce q'esteit agûe
Le malvitz parmy le cors.
366 Coït, s'avance (P. M.).
367 Le dernier mot est-il un nom de lieu, de Worcestre? Il manquerait
cependant encore une syllabe (P. M.). Cette hypothèse est très plausible,
attendu qu'il s'agit plus haut. v. 364 de foille d'Englenterc.
373 troîinçon, ms. torouncoun (P. M.).
377 Suppr. /' (P. M.).
I. 356 Le mot piglée est difficile. Peut-être avons-nous le même sens
que s'il y avait espinglee, espiglee.
196 CHARLES OULMONT
380 E li oysels cria lors :
« Merci ! merci ! jeo su vencu. »
La russenole l'ad respoundu :
« Grauntez la creauntie ? »
384 Le malvitz en haut s'escrie :
« Jeo grant qe clers gentils
« Deivent d'amur aver le pris,
« Le avauntage e la seignurie.
388 « Hunnyz seit qe Ten cuntredie 1
Idoigne veit sun chaumpioun
Mort gisir en sabloun.
En haute voiz comence e crie
392 « Allas! allas! jeo sui trahi! »
Dune cheïst, si s'en pauma ; (d)
Et la dame s'escria.
Les puceals s'assemblèrent
396 E en la sale la portèrent.
Jeo ne sai qe vint après ;
Jeo me tourny tout de lès ;
Si mountoi moun palefroi,
400 E a l'hostel tuit dreit aloi.
Si jeo euse dormy a tel houre
Ne use pas veut tele aventure.
Mieuz est li clers a amer
404 Qe li orgoillouse chivaler.
Ici finist quel vaut mieuz a amer Gentille clerc ou chivaler.
383 Corr. [re]crcauntie (P. M.).
393 II est facile de corriger Diinqiies (P. M.).
394 Suppl. \lors\ ou [si] après dame (P. M.).
398 Corr. d'esUs (P. M.).
Li: JUGEMENT 1) AMOURS I97
LI FABLEL DOU DIEU D AMORS '
I Qui d amors velt selonc mon sens user.
Au commenchier se doit si bien garder.
Que sa rason puist si biel definer,
I N'i mèche chose qui rien fâche a blâmer.
11 Or entendes, franch chevaHer, baron.
Dames, puceles, si oies ma raison ;
Conter vos voel le moie avision,
8 Ne sai a dire se chou est voirs u non :
III Par i matin me gisoie en mon lit ;
D'amors pensoie, n'avoie autre délit ;
Quant el penser m'endormi i petit.
12 Songai un songe dont tos li cuers me rist.
IV Je me levoie par un matin en may
Por la douchor des oysiaus et del glay,
Del loussignot, del malvis et dou gai,
16 Quant fui levés, en i pré m'en entrai.
V Je vos dirai com faite estoit la pree
L'erbe i fu grande par desous la rosée.
Herbe ne flors n'i fust ja perparlee,
20 S'ele i fust quise, qu'ele n'i fust trovee
I. Ms. : son sens.
17 ms. pree.
18 ms. rousee.
I. Li Fablel dou Dieu d'amers, extrait d'un ms. de la bibliothèque royale
publié pour la première fois par A. Jubinal. (Paris, 1834) (B. Nat., Rés.
Ye 4196), — Nous avons coilationné le ms. B. Nat. fr. 1553 (fol. S^o
vo-523 v°) avec l'imprimé.
198 CHARLES OULMONT
VI De paradis i couroit uns rouissiax,
Parmi la pree, qui tant ert clere et biax.
N'a tant viel home en cités n'en castiax,
24 S'il s'i baignast, lues ne fust jovenciax.
VII Ne dame nule tant eùst mesjué,
Mais quant nul jor n'eûst enfant porté,
Se j petit eûst asavouré,
VIII Ne fust pucele, ains qu'elle issist del pré.
8 La graviele ert de précieuses pieres,
Molt en i ot de diverses manières,
U escrit erent oisel et biestes fieres ;
32 Ne sai a dire lesqueles sont plus cieres
IX Parmi la pree m'alai esbanoient,
Lés le rivière tout dalés i pendant ;
Gardai amont deviers soleil luisant,
36 J vergiervic, celé part vinc errant.
X De tel manière estoit tous li vregiés,
Ains n'i ot arbre, ne fust pins u loriés,
Cyprès, aubours, entes et oliviers.
40 Ce sont li arbres que nous tenons plus ciers.
XI Fuelles et flors ont tos tans li ramier.
Et sont de roses bien carchié li rosier.
Ja par yvier n'aront nul destorbier ;
44 Nient plus que may ne criement il février.
XII De toutes pars les enclôt uns fossés,
Qui jusques el fons fu de marbre pavés ;
Par grant engien i estoit amenés,
48 Uns bras de l'eve, qui couroit par dalés.
24 ms. joveneciax.
25 Jubioal lit mesivé qui n'a pas de sens. Nous comprenons mesjué ^ forme
picarde pour mesjoé ■=. tricher au jeu.
44 Jubinal donne : criement li. •
LE JUGEMENT D AMOURS I^^
XIII Et li quariel dou mur et clou fossé,
De porfil erent, et d'yvoire quarré.
Ne savelon, ne chauc n'i ot, ains destempré
52 A or furent fundut, si fort joint etsaudé.
XIV Devant le porte ert li pons leveïs,
Tous de fin or tresjetés et faitis ;
Et les estaces erent toutes de marbre bis ;
56 Che sont estaces qui dureront tous dis.
XV Ains ne fust eure se vilains i venist,
Et ce fust cose que ens entrer volsist,
Oustre son gré, qant sor le pont venist,
60 Levast li pons, et li porte closist.
XVI Tout ensi fust de soi k'il s'en ralast.
Car ne voloient que vilains i entrast ;
Et ausi tost que il s'en retornast,
64 Ouvrist li porte, et li pons ravalast.
XVII Et s uns cortois vausist laiens aler.
En cel vergié por son cors déporter,
Trovast la porte ouverte por entrer,
68 Que ja li pons n'eiist soin de lever.
XVIII Chius vregiés ert as vilains en defois.
Car c'ert celi ki d'amors estoit rois ;
Et cascuns an, u ij fiées u trois,
72 II tient justice et remue ses loys.
XIX Sans contredi m'en entrai la dedens ;
Ne vos sai dire com il par estoit gens.
Des oyselés i o plus de mil cens
76 Cascuns cantoit d'amors selonc son sens.
56 ms. et Jubinal : dueront.
71 Ms. fies.
200 CHARLES OULMONT
XX Laiens entrai sans nesun contredit,
Qant jou oï des oisyllons le crit,
D'autre canchon en ce liu ne de dit
80 N'eusse cure, che saciés tout de fit.
XXI Sous ciel n'a home, s'il les oïst canter.
Tant fust vilains, ne l'esteùst amer ;
lUuec m'asis por mon cors déporter.
84 Desous une ente ki mult fait a loer.
XXII Elle est en l'an iij fois de tel nature :
Elle iiourist, espanist et meure ;
De tous mehains garist qui li honeure,
88 Fors de la mort vers cui riens n'asegure.
XXIII Quant desous l'ente, el vergié fui assis.
Et jou oï des oysillons les cris.
De joie fu si mes cuers raemplis,
92 Moi fu avis que fuisse en paradis.
XXIV Li loussignos crioit en son langage ;
« Cius buer fu nés, cui sa mie acorage,
(( Si est de lui com il est de le nage,
96 « Qui par bon vent tout la u ele velt nage. »
XXV Puis apiela, cantant en son latin.
Tous les oysiaus ki a lui sont aclin ;
Et il i vinrent, ains n'i quisent chemin,
100 N'i ot celi ne li fesist enclin.
XXVI Qant devant lui les ot tous assanblés :
« Signor, dist-il, enviers moi entendes ;
« Moi est avis l'amors est empires,
104 <i N'est mie teus com estre doit d'assés. »
XXVII Li espreviers parla premièrement :
« Sire, f;ùt il, che sont vilaine gent,
« Cil qui mesdient d'amors a escient ;
108 « Se cortois fussent, nel fesissent noient.
Ll' JUGEMENT D AMOURS 201
XXVIII « Loussignos sire, bien fust drois et mesure,
(( Que ja vilains damisté n'eûst cure.
« Car se il aimnic en aucune mesure,
112 « N'est pas por li, ainsest par aventure.
XXIX « Ne se deùssent entremetre d'amer,
« Se clerc ne fussent qui bien sevent parler
« A leurs amies, acointier et juer,
1 16 « U chevalier ki por li va jouter. »
XXX — « Sire espreviers, chou a dit li malvis,
« Cho que vos dites, n'est nient voirs, ce m'est vis>
« Que ja nus hom d'amors n'ara delis,
I20 « Se il n'est clers, u chevaliers eslis. »
XXXI — « Chou, dist li gays, bien puet estre vretés ;
« Que s'uns hom aime et il est bien amés,
(( Preus est, et sages, comme clers escolés,
124 « Et chevaliers d'amors est adoubés. »
XXXII Li loussignos entendi le tenchon,
Que par estrif faisoient li baron.
Hauce se vois, et dist en sa raison :
128 « Ne dira [nus], chi apriès, se jou non ».
XXXIII Trestout se teurent ; li loussignos parla :
« Signour, dist il, cius ki bien amera,
« Ja de nului s'il puet [ne] mesdira ;
132 « Mais preus et sages, et cortois estera.
XXXIV « Sous ciel n'a home s'il se painne d'amer,
« Cortois ne soit, ains qu'il s'en puist torner.
« Por chou vos pri, cel plait laissiés ester ;
136 « Por poi de cose puet bien grans mais monter.
133 Ms. Cous ciel.
202 CHARLES OULMONT
XXXV « Je le vos di, les grans et les petis,
« Déportés vos ; si requerés vos nis.
« A vos femieles démenés vos delis ;
140 « Car je cuic bien ke passés est miedis. )>
XXXVI A hicest mot se départirent tuit.
Cascuns oysiaus ala en son déduit,
Et jou remes trestous seus sans déduit,
144 Desous celé ente, u il ot fuelle et fruit.
XXXVII Chou qu orent dit li oysiel recordai.
Tout en dormant, c'onques ne m'esvellai.
Apriès un songe, autre songe songai :
148 Donne me a boire, je le vos conterai.
XXXVIII « Je me seoie, trestous seus, sous celé ente ;
« Ki seus se siet volentiers se démente.
« Tout le vregié gardai ; lés une sente
152 « Si vie venir une pucele gente ;
XXXIX « Elle fu loing, si nel reconnue raie,
(( Et qant fu près, connue que fu ma mie.
« Hai ! Diex ! dis-je, dame Sainte Marie,
15e (c Nevoi jou chi et ma mort et ma vie?
XL Elle ot vestu j peliçon hermin,
Et par deseure j bliaut d orgasin,
En son deit ot j anelet d'or fin ,
160 Qant moi connut, si trait le cief enclin.
XLI Ha icele eure fui mult joians et liés ;
Ne fui pas lens, mais tost sali en pies :
(c Ma douche amie, di jou, a bien vigniés !
164 — Sire, dist ele, et vous a bien soies ! »
159 Jubinal : orsin.
162 Jubinal : tôt.
165 Jubinal : la colai.
LE JUGEMENT D AMOURS 2O3
XLIl Entre mes bras l'acolai boincmcnt,
Et ele moi, par les flans cnscment.
Vers moi l'estrais ; baisai le doucement,
ié8 Plus de c. fois par le mien escient.
XLIII Elle parla comme pucele honeste :
« Sire, chi n'a home, feme, ne beste ;
« Pour Diu vous pri, le glorieus céleste !
172 « Ne faites cose ki moi vigne a moleste.
XLIV — « Non, ferai jou, ma biele douce amie,
« Mais or me dites, se dieus vos beneïe,
« Comment venistes ichi sans compagnie ?
17e — « Comment g'i vinc ?... Volés que le vos die ?
XLV — (( Dites le moi — Jou i vinc par souhait.
« Mervelles ot, chou est voirs entresait ;
« Si com je crois, ne vos vient pas a lait.
180 — « Non, en ma foi, ains avés mult bien fait.
XLVI — « De vos amer, sui jou tos tans en haite ; .
« Juners, pensers et veliers me dehaite.
« Si vostre amors m'a a la mort atraite ;
184 « Ne puis savoir comment pais en soit faite.
XLVII « Molt faic que foie qui mon penser vos di ;
« Bien le doi faire, qui vous tienc a ami.
« Ja se je puis au penser c'or ai chi,
188 « Autrui que vos n'avérai a mari » —
XLVII Adont fina la biele son complaint :
« Biele, fis jou, votre amors mi destraint ;
« Chius qui a mal, ne puet niens s'il se plaint,
192 « Dont set on bien qui de rien ne se faint.
182 Jubinal : juvers.
204 CHARLES OULMONT
XLIX A VOUS me plaing, biele, de ma dolor.
« Pas ne me fait bien, pert a ma color.
« A vos pens jou, et le nuit et le jour.
196 « Sovent en ai grant joie et grant tristor.
L « Et dolans sui, et plains de grant aïr,
(( Qant a vos pense, je ne vos puisveïr,
« Et qant vos puis acoler et sentir,
200 « Dont sui jou liés, ne vos en quer mentir. »
LI Qant vers 11 ot definé mon~corage,
A tant es vis j grant serpent volage.
IIII pies ot comme bieste sauvage
204 Par vregié vint, démenant [molt] grant rage.
LU Vint acourant : si a prise m'amie,
Encoste moi, et si l'en a ravie ;
« Mes dous amis, a haute vois s'escrie :
208 c( Secoures moi, que n'i perde la vie ! »
LUI Qant jou oï que secours requeroit,
. Et que par moi nule aïe n'avoit,
Car g'iere a pié et li serpens voloit,
212 Mult fui dolans, qant ma mors demoroit.
LIV « Ahi serpent, di jou ! bieste tant fiere !
« Por coi emportes le riens que j'ai tant ciere ? »
De duel et d'ire esroidi comme pierre,
216 Et devine vers plus que n'est fuelle d'iere.
LV Ne poc moc dire ; de duel caï pasmés,
Apriès grant pieche qant je fui relevés,
Tains fui, et pales, torblés, descoulorés :
22Q « Hé tiere ! ouvrés, fis jou ; si m'engloutés !
LVI « Las ! moi chaitis, qui n'ai ichi m'espee,
(( Par coi ma vie puist estre fi née !
« Ja de men sanc fust tote ensanglentee ;
224 « Car a cest cop fust ma mort terminée.
I
LE JUGEMENT D AMOURS 205
LVII « Ha ! Dicus d'amors ! com est fols qui te sert !
« Car qant ce vient en la fin, si te pert,
« Se jou ma vie ne rai par mon désert,
228 « A tous jours mais le tenrai por cuiveri ! »
LVIII Geste parole ne mist pas en oubli
Li Dieus d'amors, cui jou ai tant servi ;
Car ne seuc mot, qant jou venir le vi,
232 Sor j cheval apresté et garni.
LIX Tous ses chevaus estoit couvers de flors ;
Molt en i ot de diverses coulors.
De son mantiel ert li traimme d'amors,
23e Et li estains estoit de mai vers jours.
LX La penne estoit faite dou tans noviel,
Et li colers d'un haut cri d'un oysiel :
Et d'acoler deseure li tasiel,
240 De dous baisiers la fiche et li noiel.
LXI « Amis, dist il, li dieus d'amors te saut !
« Di moi, c'as tu ? quele chose te faut ?
« Et por coi mainnes si grant duel en cel gaut ?
244 « Li deus que mainnes nule riens ne te vaut.
LXII — « Je vos ai dit por coi j'ai tant dolors;
« Mais or me dites qui avés tant de flors,
(( Quis hom vos iestes ? — Je sui li dieus d'amors :
248 « A vostre amie vanoie por secors.
LXIII — « Ja est a tart. Toi k'en caut ? N'ara mal.
« Ensemble ad moi venras tôt celé val,
« (Derrière moi, monte sor mon cheval ;)
252 « En camp flori au castiel principal ».
226 Jubinal : le pert.
239 Jubinal : da coler.
249 Jubinal ponctue : Toi k'encaut n'ara mal.
254 Jubinal : torné
206 CHARLES OULMONT
LXIV Qant ses paroles et ses dis entendi.
Le cheval torne, derrière li sali.
Ensanble od lui m'en vinc au camp flori.
256 Devant le porte, au perron descendi.
LXV Devant le porte descendi au perron.
Et il descent devant sor son archon :
« Amis, dist il, entendes ma raison :
260 « Veschi me cort, me sale et me maison !
LXVI « Laiens irés, por déporter vo cors,
« Et jou irai en cel vregié la fors.
« Se votre amie ne secoure, cho est tors ;
264 « Secors ara, car poisans sui et fors.
LXVII « Je ne ai k'ester : cis jors va a déclin.
— Che fait mon, sire, metès vos au chemin. »
Le cheval hurte des espérons d'or fin ;
268 Et je remes sor le pilier marbrin.
LXVIII Ains k'ens entrasse, regardai le palais.
Ains teus ne fu, ne n'iert, je cuic, jamais ;
Et s'un petit me faisiiés de pais,
272 Je vos diroie comment il estoit fais.
LXIX Premier vos voel a conter de l'entrée ;
Par quel manière elle fu devisee ;
Et des fossés ki l'ont avironnee,
276 Et puis dou mur dont ele estoit fermée.
LXX De rotruenges estoit tôt fais li pons.
Toutes les plankes de dis et de canchons.
De sons de harpe les estaces del fons,
280 Et les soliges de dous lais de bretons.
273 Jubinal : a conter.
LE JUGEMENT D AMOURS 2O7
LXXI Li fossés ert de souspirs en plaignant ;
El fons desoiis ot un aigc courant :
Toute est de larmes que pleurent li amant,
284 Quant se recordent doucement en baisant.
LXXIl Li doi estiel de le porte et li baus,
Ne cuidiés mie che fust caisnes ne fax ;
Ains estoit faite des dolors et des max
288 Que li amant sueffrent, et des travaus.
LXXIII Et li grans huis, li flaiaus et li siere
De proiere ert, de doucor de sens querre.
Par coi on puist del tout Tamour conquerra ;
292 Qui chou ne fait, ne puet amer sans guerre.
LXXIV De celé porte ert j oysiaus gardere.
Qui si nasqui qu'il n ot père ne mère,
Quant il est vieus, en j fu se repère,
296 Par soi meïsme se renaist et rapere.
LXXV Fenis a non, si com la lettre dist,
Ja ne faura, se li nous ne fenist.
Quant il est vieus, en j fu se bruist.
300 Par soi meïsmes, se renaist et nourist ;
LXXVI Et chis oysiaus ki portiers en estoit.
Chou seneiie amour en bone foit,
Qui son corage a nului ne diroit,
304 Par soi meïsme se racorde et fait droit.
LXXVII Vinc a la porte. Je vauc laiens entrer ;
Elle estoit close. Boutai pour deffremer ;
Elle estoist ferme ; ni voc longhes ester
308 Hocai Taniel, ki fu fais de penser.
285 Lî'baus'-=:\z poutre.
289 li siere = la serrure. 289 Jubinal : lisière.
291 Jubinal : d'el.
208 CHARLES OULMONT
LXXVIII Quant li portiers oï hocier Taniel,
Très bien connut que c'estoit sons d'apiel.
Vint a le porte et dist que moi fust biel :
312 « Volés entrer,, amis, en cest castiel ?
LXXIX — « Entrer i voel, se vos le commendés. »
— « Bien le commanch, se vos adevinés,
Ki chou puet estre ki sans mère fu nés.
3 16 Se vos le dites, bien sai que vos amés. »
LXXX — (( N'i ruis entrer, se jou de riens i fal.
Que ne le die a petit de travail.
Et se nel di, dites que petit vail :
320 De toi meïsme en fait la devinai.
LXXXI Bien te connois, car Fenis as a non ;
Père ne mère n'eus ains, se toi, non.
De ta naissanche ne ferai lonc sermon.
324 Oevre le porte, n'i quier nule ocoison. »
LXXXII — « Certes, dist il, ocoison n'i querrai.
Vos avés di chou que vos demandai.
Sages hom estes. Dès or vos servirai.
328 Entrés chaiens ; u palais vos lairai. »
LXXXIIIOuvri le porte, et j'entrai la dedans.
Vinc au palais ki fu fais par grans sens.
Se le sienche avoie de totes gens,
332 Ne sai a dire com il par estoit gens.
LXXXIV Mais selon chou que il m'estoit avis.
Vos voel conter com ert fais et furnis,
Et de ques coses il estoit establis.
336 Li XII mois i furent tout assis.
317 Jubinal : âiniis.
320 Ms. et Jubinal : même.
331 Le vers est faux. Nous ne voyous comment le corriger.
337 Jubinal : Senviers.
l
I
LE JUGENfENT D AiMOURS '20^
LXXXV Jenviers, fc vriés, mars et avril et mais ;
Et tout li autre ke nomcroie liui mais.
Cil sostcnoient par force le palais ;
340 Sor tcus pikrs estoit assis ^t fais.
LXXXVI A destre part erent li mois d'esté.
De plusors flors vesti et conreé ;
Ki les veïst, se n'eûst ja amc,
344 Ja ne fausist qu'il n'amast a son gré.
LXXXVII Et a seniestre avoient lor devise,
Li moys d'ivier, et froidure et bisse.
N'est nuie cose, tant soit de caut csprise,
348 Froide ne soit, se vers iaus est assise.
LXXXVI II De ce palais dont vos m'oés conter,
Li XII mois en estoient pyler.
Les pavés furent de douchement amer,
^52 Et de servir li banc et li donner.
LXXXIX Li lateûre et tout li kiviron,
D'umilité et de douce raison.
Li couvreture d'amors faite a larron
}^6 Que nus ne set se chius u celé non.
XC De c'estait faite dire ne vos parole.
Chou que j€di ne cuic que nus m'en croie.
Si puet bien estre k'en songe le veoie.
360 Vmc en k sale, ^l mnik avoit de joie.
XCI Laiens trovai tante gentil maisnie
De damoysiaus ; cascuns avoit s'amie ;
Cascnns jnoit illuec de legei'ie ;
364 D'esquiès/de table estoit li hahatie.
357 Jubinal : ces toi t.
364 Jubinal ; Des quics.
14
210 CHARLES OULMONT
XCII Chascuns dansiaus a sa mie juoit,
D'esqiiies, de tables. Ki son par sormontoit,
Autre loier n'autre argent n'en avoit,
368 Fors seulement j baisier emprendoit.
XCIII Qant vinc laiens, et je fui recheùs,
Molt fui amés de tous et chier tenus,
N'i ot celui ne me donast salus ;
372 Trestous disent : « A bien soies venus ! «
CXIV Por moi amor laissierent le juer,
Ensamble od moi vinrent por déporter ;
De coste moi le plus prochain pyler,
376 Nous asesimes por déduit démener.
XCV Je leur contai trestout mon errement ;
Comment m'amie perdi par le serpent,
, Et le secours ke me fist ensement
280 Li dieus d'amors a cui grant joie apent.
XCVI Li respondirent : « Ja mar en duterés.
(( Sachiés de fi, a par main le rares.
« Ne soies tristes : coi qui soit nous cantés.
384 « Chou est nos fiés : tel rente nous devés.
CXVII — « Signor, fis jou, chi a mult biele rente;
« Il est molt fels ciels qui trop se démente.
« Je canterai ; canters ne m atelente,
388 « Car por m'amie m'est il auques a ente.
XCVIII — Il a bien dit, fisent tout li baron ! »
Dames, pucieles, tout cil de le maison.
Se teurent tuit por oïr me canchon ;
392 Et je lor dis, oies de quel raison :
3H1 Jubinal : Jamar.
388 Jubinal : aente\ a ente signifie : à peine^ à tristesse.
LE JUGEMENT D AMOURS 211
XCIX — « El mois de mai, qant la rose est floric,
« Chantent oysiel ; Fore est douce et série,
« N'i a dansiel ki tant ait bone vie,
396 « Ne li soit biel s'il a loial amie!
C (c Por moi le di ; jou aine une puciele,
« Ains de mes icus certes ne vi plus biele.
(( Pas ne l'obli, ains m'est tos jors noviele,
400 « Et m'a saisi le cuer sor la mamiele.
CI « Et sachiés bien que por ses grans doucors,
« Sor toutes riens je l'amerai tos jors ;
« Certes engiens m'a pris de grant dolors,
404 « Se por le sien ne me tient a amors.
Cil « Mais or li pris la biele créature,
« Par son otroi qu'ele de moi ait cure,
« Si com je croi, s'ele est auques si dure,
408 « Encontre moi, cho est grans meffaiture.
cm « La rotruenge ch'ai faite s'en ira,
« Et sans losenge a ma mie dira,
« Qu'ele me tiengne qant en sa prison m'a,
j.12 « A li me tieng, ne sai se m'amera. »
CIV A hicest mot fu ma canchons finee ;
Molt fu de tous et prisie et loee.
N'i ot celi, tant amast a celée,
416 Ne li fesist souvent muer pensée.
CV Qant j'oc cho dit, illuec ne voc plus estre;
Une pucele me prist par la main diestre :
« Sire, dist ele, venés veoir nostre estre ! »
420 En une cambre entrâmes a seniestre.
CVI Icele cambre estoit li dius d'amors ;
La ert ses lis ; la estoit ses rescors.
409 Jubiual : chai.
212 CHARLES OULMONT
La vie ij keuvres, ki pendoient a flors.,
424 Et par deseure pendoit li ars d'amors.
CVII En l'un des keuvres qui pendoient plus aval>
Avoit saietes. Li fier sont de métal ;
De plonc estoient ; quand est navrés par mal,.
428 Ja n'amera en cest siècle mortal.
CVIII En l'autre keuvre qui pendoit par engin,
Avoit saietes : li fier en son d'or fin.
De plonc estoient, au soir u au matin..
432 Chius fait aniors a sa manière aclin.
CIX Li dieus d'amors qant se va déporter.
De ces saietes cui il en velt navrer,
Contre ses dars ne se puet nus tenser ,;
436 L'un fait haïr et l'autre fait amer.
ex Hors de la cambre issimes main a main ;
Dehors la sale venimes au serain.
Illuec trovames, et ne gaires lointain,,
440 I pré herbu, estendu en j plain.
CXI Emmi cel pré ot j arbre mult biel.
De maintes guisses i cantoient oysiel ;
Au pié de l'arbre, par dessous j tuiel,
444 Ot une tombe d'un gentil damoisiel.
CXII Oysiaus i ot. Por l'ame del signor.
Qui la gisoit, cantent de vrai amors.
Qant il ont fain, cascuns baise une flor
448 Ja puis n'aront ne fain ne soif, le jor.
CXIII « Gentis pucele, fis jou, etc'or médis,,
« Icis dansiaus ki chi est enfouis.
427 Jubinal : qui s'est.
432 Jubinal : a clin.
449 Ms. et Jubinal : Sentts.
LE JUGEMENT D AMOURS 21 3
« Ques hom fu il, a cel tens qu'il fu vis ?
452 — Sire, dist ele, che fu ja mes amis.
CXIV « Gentius hom fu, et si fu fis au roi ;
« Por ma biauté m'ama, si com jou croi.
— Comment fu mors ? — Il fut ocis por moi.
456 — Por vos ?... Comment ? qui che fist et por coi ? »
CXV Elle me conte simplement en plorant.
De son ami qu'ele ama bonement ;
« — Sire, dist elle, jou l'amai voirement.
460 « Souventes fois me dissent mi parent :
CXVI « Folle meschine ! Lai ester ton amer :
« Ne te prendrai a moillier ne a per.
« En cest pais vint por âmes porter ;
464 « Qant li plaira, si s'en voira râler.
ex VII « Tant Tamai mieus que plus en fui cosee.
« Il me manda coiement a celée,
« S'ensamble od lui aloie en sa contrée,
468 « De moi feroit roïne coronee.
CXVIII « Et jou 11 dis, quant jou a li parlai : —
« Sire, fis jou, por t'amour le ferai.
(( Metons j jor, que je vos nommerai ;
472 « Nous moverons le premier jor de mai.
CXIX « Et cis Ions termes nous torna a anui :
« Movons, dist il, le matin ambedui !
« La matinée me mené ensamble od lui
476 « En no campaingne, n'eûns cure d'autrui.
CXX « Tout j vregié ailiens lés j val,
« Si encontrames j orgillous vassal :
453 Ms. et Jubinal : Sentais.
476 Nous n'eûmes.
214 CHARLES OULMONT
« — Amis, dist il, donés cha cel cheval.
480 (( Celé pucele n'en pues mener sans mal.
CXXI « Moi laisseras et li et le destrier,
« Et se por armes ne le vels desrainier,
« A men espee te quier le cief trenchier.
484 — Sire, fist il, trop poés manechier.
CXXII « Vilonie est d'omnie qui tant manache ;
« Ja por vos seul ne viderai la place.
« S'il est qui fuit, il treuve qui le cache. »
488 « L'espiel alonge, le fort escu embrache.
CXXIII « Qiint la bataille vie por moi commenchier,,
« Le mien ami armai dou seul baisier.
« Puis m'alai sir lès l'ombre d'un lorier.
492 « Le mien cheval laissai tout estraier.
CXXIV « Le diu d'amors priai m oit douchement ;
<( — Sire, dis jou, por ten commendement,
« S'onques fis kose ki te fust a talent,
496 « Le mien ami gardes hui de torment ! —
CXXV « Ha icest mot se sont entreferu.
« Plainnes les lanches se sont entrebatu.
« Sus resalirent, com home de vertu.
500 N'i ot celi ki nul mal ait eu.
CXXVI (( Des brans d'achier commenche a ferir ;
« Desarmé furent ains por bien escremir.
« Ne poet l'un l'autre de noient escarnir,
504 « Que ambesdeus nés esteùst morir.
CXXVII « Qant mon ami vie gésir ou sablon,
« Navré et mort por itele ocoison,
(( Plus de c. fois trestout en j rendon,
508 « Li ai baisié li flùche et le menton.
402 eslraîer =z errant, abandonné.
LE JUGEMENT D AMOURS 21 5
CXW'IFI (( Haï ! fis jou, me joie et mes depors I
« Par quel folie, dous amis, estes mors ?
« Se jou por vos ne m'ocis, chou est tors! —
512 « Plus de c. fois me pasmai sor le cors.
CXXIX « Apres grant pieche, quant vinc de pasmison,
« Si vie venir j nobile baron ;
« Le diu d amors devant sen compaignon ;
516 (( A chevauchant vinrent tout le sablon.
CXXX « Li dieus d'amors paria premièrement :
— Biele, fist-il, qui plourés si griement,
« Se vos amis est mort par hardement,
720 « En ma compaigne, em prendrés j de cent »
CXXXI — « Sire, fis jou, jamais n'arai ami,
« Mais ces ij cors faites porter de chi. »
— « Molt volentiers, et vous, montés aussi,
524 « Q'ensamble od moi venrés en camp flori. »
CXXXII « Ha icest mot, montai sor mon destr er,
« Et les ij cors prisent li chevalier ;
« En camp flori venins au hebregier,
528 « La nuit villames as ij cors por waitier.
CXXXIII « Le matinée les a fait entierer,
« Molt richement por lire et por canter ;
« La gist li uns bien a mon ester,
532 « Et chi li autres que je tant poc amer.
CXXXIV « Et encore prient cil oysiel en lor loi,
« Que Diex en ait merci par son saintisme otroï ;
« Or, vos ai dit, dous amis, par me foi,
536 « Comment fu mors, ki cho fist, et por coi !
CXXXV « Or en alommes, lassus esbanoiant,
« En celé sale u il a joie grant.
520 Jubinal : emprendrês.
527 Jubinal : venins. Venins, forme picarde pour : venîmes.
2- Dé. CHARLES OULMOXT
« Qant je vienc chi ja n'arai joie tant,
54© « Por mon ami n'aie le cuer dolant. »
CXXXVI Qant la pucele mot tout ensi conté,
Nous repairaimes main a main par le pré ;
Devant la sale venimes au degré ;
544 Ains k'en la sale fusiens laiens entré,
CXXXVir Tout le vregié gardai lés une val ;
Si vie venir j nobile vassal,
Le Diu d'amors. Devant, sor son cheval,
548 Tenoit m'amie ; si n'a voit point de mal.
CXXXVIII Molt fut joians qant je venir le vi,
Car ne cuidai nul jor vivre sans li.
Courue encontre, et si le descendi :
552 « Sire, dis jou, la tiue grant merchi^
CXXXIX « Qant m'amie as garandie de mort,
« Et rendu m'as me joie et me déport.
— Amis, dist il, jou eusse grant tort
5 $6 « Se ne f aidasse, qant tu crois en mon sort.
CXL « Tu m'as servi, et fais les miens commans,
« Anchois, assés que t'eusses VII ans.
— Bien le doi faire, car vos estes poissans ;
5 60 « De vos servir ne serai recreans. »
CXLI Qant del cheval ot mise jus m'amie.
Et je senti que de mort fut garie,
Onques encore a nul jor de ma vie,
564 N'oc si grant joie com j'oc aeele fie.
CXLir Por le grant joie que Jou oc, m'esperi.
Si m'esviliai qant j'ou assés dormi.
Molt fui dblans, que songes me menti ;
5 68 Coi qiie ce soit, x bien, soit averti.
Chi define uns songes do diu d'amors.
552 Jubinal : tive. Tiue est une forme picarde pour tûie.
LE JUGEMENT D AMOURS 217
DE VENUS, LA DEESSE D AMOUR '
Un « serjant )>, clans son lit où il ne dort pas, pense à
l'amour. C'est au mois de mai ; les oiseaux chantent, les cœurs
amoureux sont en fête. Par un matin, le « serjant « se lève et
se rend en un beau pré, sous « un pint flori. » Il y a dans ce
pré, des herbes, des fleurs, des « oiseillons » qui «■ chantent
d'amours »
Sous chiel n'a liome, s'il les oïst canter.
Tant fiist vilains, ne Testeust amer. Str. 9.
Quand il entend chanter les oiseaux, Tamant se croit en
paradis. Le rossignol vante le plaisir d'aimer ; puis, il réunit
tous les oiseaux, pour leur dire combien souffre en son cœur
« li vrais amans. »
Il nVest avis c'àmors est empires.
N'est mie tels con doit estre d'assés str. 14.
L'épervier dit : ce sont les vilaines gens qui médisent
d'amours. Le vilain :
Ne se deûst entremette d'amer,
Se clers nen est, qui bien le seûst fer
Et a s'amie conseillier et amer^
Ou chevalier qui por lui vait joster. Str. 18.
Le mauvis proteste contre la, théorie de. L'épervier, et le geai
déclare :
. . . bien pot estre vertes.
Se nus hom aime et il est bien amés,
Preus est et sages come clers escolés.
Et chevaliers d'amors bien adobés, str. 2 1 .
I. Analyse détaillée du poème, avec citation de tous les passages impor-
tants pour la comparaison avec les autres textes.
2l8 CHARLES OULMONT
Le rossignol prononce en dernier ressort :
Sous ciel n'a homme, s'il se paine d'amer,
Cortois ne soit, ains qu'il s'en puist sevrer.
Por ce vos lo, laissiés cest plait ester, str. 24
et il renvoie les oiseaux à leurs nids.
Resté seul, le rossignol définit ainsi l'idéal du parfait amant :
Hom qui bien aime doit avoir cuer joli
Et sovent tristre et irié et mari.
Si doit trambler maintes fois sans froidor.
Et doit suer maintes fois sans chalor.
Et sospirer et cangier sa color.
Et de pensées languir et nuit et jor str. 27-28
Uamant, étendu sous l'arbre, s'écrie :
Rousegnols sire, je sui cil qui languist,
Li feus d'amor mon cuer arst et bruit. str. 29
Ce cri effraye l'oiseau qui s'envole.
L'amant pense douloureusement à Florie, son amante :
Florie, doce amie, trop me faites dolent !
J'ai en vos mon cuer joint, soudé de vrai chiment. str. 38
Ainsi con vos oés, li amans regretoit
Sa paine, sa dolor, les travals qu'il soffroit.
Desous lo pint en l'ombre, ou il tos seus estoit.
L'ont amors abatu, que d'angoisse pasmoit. str. 53
Quand il revient de pâmoison, il continue sa plainte et supplie
la terre de l'engloutir en s'ouvrant: L'amant, pour mieux
symboliser sa tristesse, change son nom d' « Amant » en celui
de « Morant » « qui por s'amor, morai » et il appelle Tris-
tousse, Florie, sa maîtresse. Parfois l'amant trouve, pour expri-
mer sa tendresse, un vers expressif :
LE JUGEMENT D AMOURS 21^
J ai mon cucr et mon sens tôt semé en son aire. str. 6i
11 compare sa douleur à celle d'une femme qui enfante, et
la trouve pire, car la femme connaît, après avoir souffert, la
délivrance et la joie.
Ces plaintes, au reste, n'apaisent point son mal :
Il sospire, il tressaut, si mue sacolor;
Les oreilles li cornent d'angoisse et de dolor.
Il tresbuce et se pasme, tant l'ont pointié amor. str. 76
Il meurt pour sa dame, et portant il ne cesse pas de l'aimer.
Il va quitter son pays, pour aller mourir bien loin... :
Tristose, doce amie, dolant ai le corage.
Maintes fois m'avés fait larmoier le visage.
Le païs widerai par une nuit ombrage. str. 91
Sur ce thème l'amant insiste sans se lasser. Il dit cinq ou six
fois au moins que son cœur est soudé par du ciment à celui de
son amie. Sa complainte est trop longue et monotone, pour être
tout à fait sincère ; il y a de la préciosité et de la mièvrerie :
Jo ai mon cuer perdus, Tristouse l'a robe.
Morant, vos en morés, se de vos n'a pité str. 106
L'amant reste là, étendu sur l'herbe, inconsolable :
Il s'estend, il baaille, il gemist, il sospire.
Il se torne et devaltre, de dol se quide ochire. str. 116
Sur ces entrefaites arrive la déesse d'amour, accompagnée
de quatre demcfiselles, bien montées. Alors le rossignol
et trois mille oiseaux se rassemblent. Les pucelles chantent :
El mois de mai que la rose est florie,
Gantent l'oisel, l'eure est bêle et série.
Le rossignol écoute la chanson et l'approuve. Il chante à
son tour, puis le « roitel », le « chardonerel », le pinson, la
220 CHARLES OULMONT
calandre. La déesse et les demoiselles descendent de leurs
mules, et asseoient dessous le pin, près de l'amant ; elles le
plaignent et l'interrogent. L'amant demande à Vénus qui
elle est : « J ai a non, dit-elle, « Vénus, la déesse d'amor »,
c'est moi qui fais aimer les amants. — « Guérissez-moi donc »,
dit le jeune homme. Il: fait à la, déesse l'éloge de son amie,^ et
demande une fois encore de dessouder le ciment qui les unit.
Il fait un portrait — banal — de celle qu'il aime :
Si a cler le vi aire et bien encolorés,
Sorciels brunis, traitis, moût soutilment dorés.
Les ex vairs et rians, lonc et traitis- le nés. str. 156
Il n'y a si saint apôtre qui n'en serait épris. Parfois des
réflexions subtiles ou poétiques :
Maintes fois ai oï conter en reprovant,
Que mains hom kelt la verge dont on le bat avant.
Mais lors Fâi- je trovee plus d'aiglentier poignant ;
Li espinot i perent parmi le cuer sanglant. str. 165
La^ déesse regrette que le clerc ne soit pas aimé et blâme*
son amie. Rien n'est plus à réprouver que « fel cuer en bel
cors et plain de vilonie » str. 182.
Les gentils cœurs, qui ainrent par amour, sont ceux qui
savent le mieux souffrir pour leur dame. Or la maîtresse de
l'amant, de l'aveu de Vénus, est parfaite. Aussi la déesse
va-t-elle plaider la cause de l'amoureux à la cour du ieu
d'Amour.
Le poète décrit le « mul » de la déesse :
Liîmul a la déesse estoit blansa merveille.
Aine ne fu tel veûs, aine ne. fu sa pareille.
Com noif ot blanc la teste, c'est de li vir merveille str. 210
Le harnachement n'est pas moins beau :
Ei poitrals fu d'or a clocetes par grant engien bastie,
En- cascun cante un oiselet a doce vois série.
LE JUGEMENT D AMOURS 221
Nus ne sot dire loi* fachon, car om ne les vit mie
De lor bel son est a oïr trop doce mélodie. str. 216
Li oisel descendirent, qui sor le pin estoient,
Vindrent a la déesse, a monter li aidoient. str. 218
Le cortège se dirige vers le palais :
Ils ont tant cevalcié que il voient la tor,
Le m.ur et le palais et le fossé entor. str. 221
Tout le monde descend de cheval. La déesse envoie l'amant
auprès du portier :
A celé porte hardiement aies
Al portier dites queientrer i volés. str. 225
Le portier exige « le seel » d'amour :
Ami, n*i enterrés
Se le seel d'amors ne me mostrés str. 228
La déesse est saluée par les princes et les barons de la cour
du dieu. Ils la conduisent à leur roi :
Lors le mainent li prince, docement l'adestrerent,
Tôt amont le palais ou il le roi troverent,
Sor un lit tôt de flors, de mainte color erent.
Devant lui sont venu, et si le saluèrent.
str. 241
Le dieu accueille bien la déesse. La salle est décrite, à peu
près comme dans le Fabel, 11 est dit de nouveau que personne
n'y entrera « se le seel d'amors n'i porte »
Une dame, déléguée par la déesse, mène l'amant dans la
chambre du dieu d'amour. En quittant la chambre, ils trouvent
un pré:
En mi cel pré ot un arbre moût bel
De mainte guise i cantoient oisel. str. 252
Ces oiseaux chantent pour l'âme d'un damoiseau, enterré
222 CHARLES OULMONT
près de là, et, « quand ils ont faim, cascuns baise une flor »
str. 253.
La « pucelle » qui accompagne l'amant, lui apprend que
ce damoiseau est mort pour elle (même récit que dans le
Fabeï).
Puis en présence des princes et des barons, la déesse pré-
sente l'amant :
Li deu d'amor se lieve, la dame en ses bras prist,
Docement par amor dejoste lui l'asist,
A génois devant els li vrais amans se mist. str. 292
Alors, sur l'ordre du dieu, le rossignol fait une charte où il
«st dit : « que la dansele aime son ami loialement « str. 306.
Si elle refuse, qu'elle redoute la vengeance du dieu :
Li deu d'amor et JhesuCrist feront partot de lui parler,
El siècle si feront grant blasme et eus en enfer osteler,
Ja n'iert de deu ne d'ome amee, se son amant ne vuelt
[amer. str. 307
Le lendemain au matin l'amant va trouver son amie et lui
présente la charte. L'amie répond :
Certes, dist ele, dous amis, ci vos otroi m'amor,
Volentiers querrai medichine por oster vo dolor.
Entre ses bras l'acole estroit par grant dolchor,
Et dist : (( Tos jors vos amerai loialment par amor. »
str. 314
Ainsi est récompensée la persévérance de l'amant.
GLOSSAIRE
DES DÉBATS FRANÇAIS DU CLERC ET DU CHEVALIER
luie s. f. acée, bécasse (Flor. Chelt., v. 80).
adestrer v. act. accompagner, escorter (B 217).
agace s. f. pie (D 201).
alectoir s. m. gomme transparente qui se trouve dans le jabot
du coq {Flor. Chelt., 46).
aleé s. m. a. fr. aleoir : allée, passage, chemin ÇMelior, 149).
akmander s. m. forme ancienne de amandier (JTlor . Chelt., 65).
ane s. m. canard {Flor. Chelt., v. 78).
ankelie s. f. ancolie (D 362). Le premier exemple de ce mot,
d'après le Dictionnaire Général, est de 1365.
entraveûresA. travée {Hueliue,Y. 302).
ho:(on s. m. grosse flèche, gros trait d'arbalète. Le dernier
exemple de ce mot, d'après Godefroy, est du Roman de la
Rose {Hueline, 321).
calandres, f. grande alouette (JFlor. Chelt., 65).
cembels. m. tournoi, joute, combat ÇHueline, 63).
chansils. m. chemise de toile blanche et fine (^Hueline, 252).
chevece s. m. partie du harnachement du cheval {Hueline, 224).
cheverie s. f. est de la famille de la chevrette, qui est une sorte de
musette (Note de M. P. Meyer qui renvoie à l'art, de
Godefroy, chevrie {Flor. Chelt., 29).
chimhe s. f. cymbale : « C'est l'ancien anglais chimbe et actuel-
lement ^/;/W» (P. M.) {Flor. Chelt., 29).
citole s. f. instrument de musique à cordes, espèce de sourdine
longue et étroite (F/(?r. Chelt., lé).
224 CHARLES OULMONT
coniissaunce. Figure symbolique peinte sur l'écu des chevaliers
pour les faire reconnaître quand ils étaient masqués
{Mel, 35 5, 365)-
coudre s. m. coudrier {Flor. Chelt., 61).
crapaudin s. f. crapaudine. « espèce de pierre qu'on croyait se
trouver dans la tête des crapauds » (P. M.) (JFlor.
Chelt., 50).
crois s. m. sommet de la tête (JHueline, 401).
croîilecowe s. m. bergeronnette ou hochequeue (P. M.) (F/or.
Chelt., 88).
deherdilU part. pass. sans doute : fatigué, mal en point (Flor,
Chelt., 222). Lacurne de S^M^alaye mentionne un debe-
ciller, avec les variantes debexiiler, dthe:(ilkr : déboiter,
rompre les os. Mais on ne saurait dire si ces mots, qui
sont du xvi*^ s. ont quelque rapport avec deberdilU.
device s. f. richesse. C'est un mot demi-savant, du latin dtvitia
(Hiiel., 313). Cet exemple est cité par Godefroy.
dévier v. int. mourir (D 423.).
detut s. m. instrument de musique. Peut-être faut41 lire
douce et comprendre : doucine, sorte de hautbois.
dognons. m. forme picarde de donjon (D 113).
droiture s. f. droit, ce qui revient à quelqu'un (D 145).
egre s. m. variété de héron (P. M.) {Flor. Chelt., 82).
encmtrester v. intr. s'opposer, résister {Huel., 72).
mel s. m. au lieu de anel, anneau {Huel., 236).
esclaundrer V . tr. déshonorer, diffamer {Mel., 223).
escoufles. m. sorte.de milan, oiseau de proie (D 162).
estain s. m. laine peignée, formant la chaîne du drap (iB 25).
estoirs.'m. autour, oiseau de proie. La forme ordinaire est
ostoir{D 161).
estru s. m. peut-être instrument (instructum au lieu de lustra-
imentum) (jF/or. Chelt., 32).
estuine s. f. corr. enestive (P. M.). Espèce de flûte, de flageolet
on 'de pipeau {Flor. Chelt., 29).
nuage adj. d'eau ((saphyr) (F/ar. Chelt., 44).
fows. m. z.k.'fou: hêtre (F/or. Chelt., 169).
gamhison s. f. pourpoint itembourré, qu'on portait long et peu-
GLOSSAIRE 225
■ dant sur les cuisses, par dessus le haubert ou la cote de
mailles (B 362, MeJior, 364).
giU'iîii^mJ s. m. racine d'une plante aromatique des Indes, sem-
blable à l'iris. C'est la maranta galanga, de Linné (JIncL,
299).
^arir v. tr. préserver, protéger (Hiiel., 267).
^imbrcgicn s. m. gingembre, mais Tordre des mots composants
est renversé. C'est, d'après Godefroy, le seul exemple
{Hiiel., 300).
giterre^. f. sorte de guitaie (P. M.) (F/or. Chelt., 20).
goiuider s. m. Le sens de ce mot est douteux. Peut-être est-il
apparenté à luald ou lUoodÇ^Flor. Chelt., 58).
grael s. m. graduel ÇFlor. Chelt., 182).
gyge s. f. guigue, instrument à cordes et à archet {Flor,
Chelt., 32).
hicre s. f. lierre (F/or. Chelt., d-^^.
hoiice s. m. houx {Flor. Chelt., 67).
jaunt s. f. oie sauvage. M. P. Meyer renvoie à Godefroy (art.
jante).
larris s. m. lande, terrain en friche (D 379).
liste s. f. lisière, bord, frange (B 28).
lorain s. m. courroies de cuir façonnées ornant le poitrail et la
croupe du cheval (B 181).
loustorgiie s. f. sorte d'oiseau, dit Godefroy, qui ne cite qu'un
seul exemple de Watriquet de Cou vin (art. lostiirguè)
(D 163).
niûî^er s. m. forme anglaise de masre, tiiasdre, sorte de bois
dont on faisait les hanaps (P. M.) (^Flor. Chelt., 58).
meiller s. m. néflier, a. fr. meslier (P. M.) (JFlor, Chelt., 61).
moissons, m. moineau (D 159).
mortoim s. m. sans doute, petit moineau, moneton (Cf. notre
note) {Flor. Chelt., v. 76).
niosket s. m. émouchet, oiseau de proie (D 160).
mugiie: muguet (B 174, Flor. Chelt., 276).
noigauger s. m. arbre qui porte la noixgauge. M. P. Meyer note
que le mot n'est pas relevé dans les dictionnaires (JFlor,
Chelt., 6-^).
13
226 CHARLES OULMOXT
orioles. m. loriot (JFlor. Chelt., 80).
osterin s. m. étoffe de pourpre {Hiiel., 253).
taleçon s. ai. enduit de terre mêlée de paille hachée (^HiieL,
299). Le premier exemple donne par Godefroy est
de 1395.
pmtne s. f. étoffe de soie, fourrure (B. 27).
passe-rose s. f. fleur (Cf. Dict. Génér.). Le premier exemple est
du xiir s. (B 360).
pôftel s. m. ou panel : coussinet placé sous les bandes de l'arçon
dune selle (D 102).
peridout s. m. peridot, pierre fine verdàtre (F/ar. Chelt., 49),
piétris s. f. perdrix (D 163).
plane s. m. platane (M. P. Meyer renvoie à Romania, XXX,
III, 595) (Flor. Chelt., 58).
postic s. m. poterne (B 209).
pj-aer s. m. C'est, dit M. Meyer, lepraier, prov. pradier, sorte
de bruant (^Flor. Chelt., 76).
piiffoiin s. m. oiseau; anglais puffi-n (P. M.) (Flor. Chelt., 77).
raies, m. râle, probablement le roi de caille (Flor. Chelt., 89).
roisfiié ipZYt, pass. La forme ordinaire est rooingné : coupé. II
s'agit du corbeau qui a les plumes arrachées (D 245).
rubibe s. m. instrument à cordes (Flor. Chelt., 24). Les formes
françaises sont rebebe, rubebe. Peut-être rtibibe est-il dia-
lectal ?
sambue s. f. housse, particulièrement housse pour la selle d'une
femme (D 100).
savyn s. m. sapin. Cette forme montre qu'à côté de sappintivi
a existé sapinum (Flor. Chelt., 66).
sautries, m. sans doute, psalterion (P. M.) (Flor, Chelt., 22).
sororé adj. couvert d'or, doré (B 193).
synfan s. f. corr. synfonie (P. M.), a. fr. sîfoinc, instrument à
vent (F/or. Chelt., 17).
tencele s. m. tassel. On trouve en a. fr. tancel, forme nasalisée
pour tassel, qui est dans ABCE. Le tassel est un nasal,
ornement du chevalier (M^//(?r, 356).
ierccle s. m. tiercelet, oiseau de proie. Les formes en anc.fr. sont
tiercd et îierçuel (Flor. Chelt., 85).
GLOSSAIRE 227
tilâ S. f. tilleul (^Flor. Chclt., 121). La graphie r.^ontre qu'en
anglo-normand il n'y avait pas de mouillure de /. 11 est
possible toutefois que la mouillure soit marquée ici par
un seul /, ce qui n'est pas rare dans les manuscrits d'ancien
français.
timbre s. m. sorte de tambour de basque (F/or. Chclt., 23).
tour s. f. il s'agit évidemment de la îonrtre : tourterelle,
mais la graphie est embarrassante {MeJior, 269).
tropeir s. m. strophier (F/or. Chelt., 182).
tubes, m. trompette (F/or. Chelt., 29).
vaneles, f. vaneau. « Cette forme féminine existe encore dans
le centre de la France » (P. M.) {Flor. Chelt., 89).
ventailles. m. et f.: portion du casque, protégeant la partie
inférieure du visage, depuis la pointe du nez (B ^(>i,
D 357)-
verdiere s. m. v'erdier, petit oiseau au plumage vert (D. 232).
ADDENDA ET ERRATA
Pages
XIII, M. Paul Mcyer avait cité quelques vers du Florence anglo-normand,
en 1861, dans la Bihl. de l'Ec. des Chartes, 5e série, p. 279.
au tome XXTX des Notices, Hauréau fait une Notice sur un vis. de la
Reine Christine à la Bibl. du Vatican (p. 231-362). C'est le ms. 344
du fonds de la Reine (fin xiie- commencement xiiie s.). Il contient
outre Phyllis, Vanti-Claudianus , Causa Ajacis contra Ulixen, Planctus
Trojanx destntctionis, De viercatore, Descriptio Paradisi, de Jnvene et
moniali (la nonne invite le clerc à l'aimer), Altercatio Ganymedis et
Helenx, Apocalypsis, De arnica cujusdam clerici.
» note 2, lisez to W. Mapes.
XIV, » 4, lisez y2'j.
3, pour les costumes de femmes au moyen-âge, cf. Winter, Kleidung
und PutT^ der Frau nach den altfr. Chansons de Geste, Marburg, 1886.
4, l'inventaire du xiv« s. auquel je fais allusion, est cité par le marquis
de Laborde, dans son Glossaire français du moyen-dge (Paris,
Labitte, 1872), p. 491, article Sanilme (Inventaire de la Royne
Clémence).
7, note 7. Nous n'avons rien trouvé dans les Carmina medii œvi
p. p. Hagen (Berne, 1877).
8, dans la citation de Prudence, lisez : frondicomis ; à la note i, citation
d'Apulée : summae parietes
10, Graf a dit (I, 42) : E a somiglianza del Paradiso terrestre fu imma-
ginato il paradiso céleste ; il paradiso terrestre et il céleste sono fusi
insieme e ne formano un solo.
1 1 , lisez : à contempler les pierres, et dans la citation : si sembloit. Note i ,
oratorio.
12, note I, lisez /o/. _?// recto - ^62 verso.
» 3, lisez laini.
14, lisez dans la 2^ citation, pour qui sui, ocis. Cf. Romania, VIII, p. 82.
Chansons p. p. Stickney.
17, lisez : A partir du Roman de la Rose.
dans la citation au bas de la page, quant au corset ne fait pas partie des
vers, il faut le mettre entre parenthèses.
15*
230 ADDENDA ET ERRATA
18^ au lieu de nos trouvères, \istz les auteurs de nos débats.
19, lisez entraveraient.
20, lisez d'amûrs si sopris.
21, note 4. L'article de Tobler est cité aussi par M. Ch.-V. Langlois dans
• la Société Française au XIII^ s. (d'après dix romans d'aventure),
appendice, p. 321, no 122.
22, lisez, exemption de la capitation.
23, note 2, lisez, statuit ut episcopus.
24, note 2, lisez, in domihus suis teneant.
25, note I, lisez io'/4.
26, supprimez: totine contre les mêmes méjaits.
note 2, lisez, dederit.
27, lisez : les vêtemetits non fermés.
note 2, Ne clerici.
note 3, lisez, pertimescunt .
29, note 2, lisez circumeuntes.
note 3, virgule après curis, et supprimez-la après mortibus.
note 4, lisez iis^-
30, voyez sur Gautier Map, le livre de M. J. Bardoux, et le compte-rendu
qu'en a fait M. Luchaire dans le Journal des Savants, août 1901
(p. 504-516).
31, note 4, lisez prohibendo.
cf. dans la Revue des Questions histor. (XXXV, 1884, 52-114) un
article sur Arnaud de Brescia par E. Vacandard. L'auteur affirme
que bon nombre de prêtres et de clercs n'acceptaient pas les condi-
tions de célibat imposées par l'Eglise.
32, lisez dans la citation : aati, mariages, remuier, previlege, le tierche.
34, note I, lisez : Die Ausschreitungen. Mettez point et virgule après
philosophari .
36, note 3, lisez Zeitschrift.
dans la Pastourelle, n" 34, du Recueil de Bartsch (p. 29 et 30), une
nonnain prie un franc moine loj'al de l'aimer, et le moine accueille
sa prière.
44, note 3, lisez la trouve.
dans la 2* partie des ^50 Rondeaux, faussement attribués à Gringorc,
l'amant qui est un chevalier, se voit supplanté par un clerc.
46, Ferrari note que le Débat de deux demoiselles est plus courtois que
// contrasto.
/|9, lisez : la conclusion d'amour est rendue.
note 3, mettez un point d'interrogation après propria ?
50, lisez : irrégulièrement construite.
en général les pièces des Carmina Burana sont correctes à ce point de
vue là.
53, cf. p. 64 pour les désignations des mss. par les lettres A B G D E.
ADDENDA ET ERRATA 23 I
37, lise/. : relevationem .
ligne 5, mettez une virgule après conveisantuf , et mettre un petit /à
frateinitatem.
ligne 7, lire noslre au lieu de vestre.
ligne 9, après reformandum et [3 ow ^ mots f^rattcs, illisibles].
ligne 12, lire inttieiites au lieu de intendentes.
58, lisez : 5/ /'o« 5^ rappelle.
60, Faucogney est dans la Haute-Saône, arrondissement de Lure. Granges
est dans les Vosges, arrondissement de Saint-Dié, et arrondissement
de Remiremont. Quant à Eva de Danuhrio, c'est Eve de Deneiivre ;
et Deiieuvre est une commune du canton de Baccarat (Meurthe-et-
Moselle),
note 3, au lieu de Eolio, lisez page partout, et supprimez toutes les
dates car elles ne feraient qu'induire eu erreur, puisque, pour ne
pas allonger le texte, je n'ai donné que des fragments de citations,
au lieu de Kathina, lisez Katherina.
au lieu de idus, lisez idiis.
au lieu de fet faire le pavement, lisez : feit.
lisez ensuite page 61, fol. 7 verso, fol. 21 verso, fol. 2/ recto, fol. ^4
verso, fol. ^-j recto, fol. 48 verso, fol. 4^ verso.
61, lisez : qui acheloit de nous xxv s. et demi tollois sux Dontmertin et der-
nière ligne : GuilleUua et non Johanneta.
63, contre la théorie d'Hauréau (origine italienne de Phyllis), il y a aussi
le fait que toutes les formes du débat sont françaises ou de langue
française : pour accepter son hypothèse, il faudrait donc des faits
positifs. Or il n'y en a pas. Le pin est d'ailleurs cité dans Hueline
(vers 8).
64, ce ne sont pas des versions différentes que A B C E, mais des copies
plus ou moins allongées d'une même version ; notre désignation par
version est donc impropre,
l'épilogue de E est à rapprocher du vers 421 de Florence anglo-
normand.
69, lisez : F rapproché de A B C E.
74, lisez : peu avant i2jo.
j6, lisez au bas de la page : militem. vel armigerum.
note 3, le titre est : Eine Italienische Prosa version der Siehen Weisen.
note 4, die Historia... von jahr 1^42, nebst einer Untersuchung uber die
Quelle der sevin Seages des f. R. von Dalkeith (112 pp.).
77, mettez la virgule après : partent (ligne 5).
mettez les guillemets avant « La mère voiant...
mettez à la ligne avant : l'examen même des poèmes...
83, lisez Kaû, et non Caiï, Cascunes et non Casceunes.
84, (le copiste de B.), ajoutez : sauf homme (au cas sujet), v. 353,
85, ire ligne, supprimez 12 B.
232 ADDENDA ET ERRATA
Espiers -=■- espieu. i ex. dans Godcfroy, tiré d'une Chanson de Geste
{Enfances Ogier, 1680) : Parmi le cors fu férus d'un espier (Toute
la laisse est en ier).
87, on pourrait peut-être corriger dans C le vers 223 qui présente la
réduction en hiatus^ et lire : Se clerc ne l'eus t sous tenue (cf. B. 344).
88, avant : on remarque, mettez deux points.
89, lisez : to:^ pre:{.
90, lisez : home court et non d'art,
mettez deux points devant dur.
93, comme nous avons fait photographier le ms. de Trêves, nous avons
donné la reproduction du Concile sans proposer de corrections.
Mais dans la traduction française nous avons essayé d'éclaircir les
points obscurs.
95, virgule après : gratiam.
96, supprimez la virgule après solacio.
97, fermez les guillemets après : comnwdior, et ouvrez-les avant : Et quia.
99, fermez les guillemets après : taceat, ouvrez-les avant : Omnis nostra.
100, lisez: satisfecerit, confirmacionem.
ICI, lisez : Eve de Deneuvre.
104, idem.
107, nous avons pris comme base du texte de Phyllis, l'édit. Hauréau (qui
améliore le ms. Bibi. nat., n. a. 1. 1544 (xve s.) par les variantes
de Whright, d'Aretin, de l'éditeur des Carmina, par la copie incom-
plète de la Bibl. nat. 16208, et le ms. Reine Christ. 344 ; mais qui
ne donne pas d'appareil critique). Nous avons comparé le texte
d'Hauréau avec lems. du Vatican et avec les corrections de Schreiber
à l'édition de Schmeller.
note I, lisez : Cf. Denis, et supprimez ; La Liste... C'est Hauréau qui
nous avait induit en erreur.
109, comme titre courant lisez : AUercatio Phyllidis et Elorx, jusqu'à la
page 122.
114, vers 172, lisez: prxparant.
115, vers 180, lisez Cytherex.
117, vers 230, virgule après 5-/m/.
119, vers 266, lisez : u ordo ; vers 2'jS, fa unorum. A propos du vers 266,
lisez : la leçon du ms. 1S44, et non la correction d'Hauréau.
121, vers 316, lisez : fatentur.
124, V. 49, lisez lor voloir. — Mettez un point d'exclamation après : andoi
(y. 52).
125, lisez miens. Fermez les guillemets au v. 66, ouvrez-les au milieu du
V. 67 et fermez-les au v. 68 ; v, 73, lisez paraus, virgule après jor
etfolor.
127, V. 104, lisez mieus.
128, virgule après moi (y. 131) et deux points après quoi (v. 152).
ADDENDA ET ERRATA 233
29, mette/, un point aprcs<'/(v. 157) et point virgule après issues (v. 156),
un point après ostel (v. 158).
50, virgule après /«.'e« (v. 16]), biaus (v. 165), deux points après />fimM5
(v. 166), point virgule après harnais (v. 178), virgule après massis
(v. 179), un point après loiain (v. 181).
31, mettez un point après /m5^ (v. 191), virgule après sororées (v. 193),
virgule après /aî5 (v. 198).
32, virgule après ouvres (v. 202), chevron (v. 205), porte (v. 211), oisel
(v. 216).
33, virgule après cortoisie (v. 237).
34, virgule après assemblée (v. 249), supprimez le trait d'union dans fet il
(v. 255).
35, virgule après cortoisie (y. 263).
36, virgule après anies (v. }oi), puceles (v. 303).
37, vers 307, lisez orieus.
39, virgule après ouvrées {v. 365).
40, virgule après couvers (v. 380), sachie (v. 382), supprimez la virgule
après coUe (v. 384).
41, virgule après s'esforce (v. 394), pasmêe (v. 409).
42, virgule après niistrent (v. 415). Dans l'appareil critique, lisez, lignes
6 et 7, n'a mais en cor t. Mettez un point après drue.
44, V. 36, je propose de lire : N'a mie, dit Florete, a gré.
45
51
53
55
58
60
61
62
63
64
65
66
73
80
89
91
92
94
97
virgule après les vers 78 et 79.
V. 271, lisez qu'ici. Dans l'appareil critique supprimez 280 dece^.
V. 314, Visez Oui ne font fors que gabelès ; v. 319, s'ont voel ; v. 325,
fermez les guillemets,
mettez un point après : relevé (v. 406).
V. 44, lisez tenue par raison.
V. 107, or redites ce que vole^.
mettez un point après le vers 137.
V. 160, lisez : pointet.
mettez point virgule après cristaus (v. 216), et après noiant (v. 221).
point virgule après atourné (v. 239).
V. 274, mQtitz par vostre ^«or entre virgules, mettez deux points v. 295.
lisez biaus (y. 304), deus (v. 319), mettez un point après son (v. 301),
paradis (v. 319), cenibel(y. 326).
v. 160, virgule après entièrement .
le Dict. général indique le i^r ex. de papelardie, d'après le Roman de
la Rose.
V. 189, lisez ou un destrer.
dans l'appareil critique, lisez /a chute de e finale.
supprimez les guillemets v. 284.
mettez virgule après aper tentent (v. 335).
vers i<^, X\sit2 por parlée.
234 ADDENDA ET ERRATA
198, lisez rouissiaus, hiaus, casliaus, jovencinus, le pree, solel, vergie, arbre,
por yvier.
199, lisez V. 59, oultre, v. 71 fies, v. 73 contredit.
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
220
V, 79, en che liii entre virgules; v. 103, lisez c'amors.
V 1 16, jouster.
lisez che songe, di je, son doit, tint le cief.
lisez je vos die, je croi, men penser que vous tienc, nient, que de rien.
lisez quier mentir, a tant es vous, aïe n'aroit, serpens, m'amors
terminée.
lisez te tenrai. Fermez les guillemets après tart (v. 249), ouvrez-les
avant toi (y. 249), lisez od moi (v. 250).
lisez deriere lui sali, vinc en camp, piler marbrin, premiers vos voel,
quiel manière, tos fais , salijes .
lisez une aige, racordent, le porte, se vauc.
intervertissez les v. 319 et 320, lisez te naissanche.
lisez avrils, de son gré, li bauc.
lisez coi que soit.
lisez ne n'obli, li pri.
lisez pendoit (v. 425), mettez deux points après levers 447.
lisez fils au roi, le matinée me mène ensamble od lui ; en no compaigne.
Visez par (v. 494), pot l'uns.
lisez que (v. 518), emprendés.
lisez oc (v. 566).
lisez c'est moi qui fais s'aimer.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
Liste des textes et des ouvrages le plus souvent cités ix
Manuscrits contenant les débats français du clerc et du chevalier . . xi
Introduction xiii
I. Le cadre du débat i
IL Le clerc et le chevalier 19
III. Le débat. — Quelques prolongements du débat et du thème
du verger 39
IV. Classement des versions et évolution du débat du clerc et du
chevalier 5>
Etude de la langue des diverses versions françaises 82
Concile de Remiremont (avec la traduction) 95
Phyllis et Flora 107
Le Jugement d'Amours 122
Ms. D 142
Hiieline et Aiglantine I57
Blancheflor et Florence 167
Melior et Ydoine 185
Le Fahel du Dieu d'amours * i97
Analyse de : Vénus, la déesse d'amour 217
Glossaire des débats français du clerc et du chevalier 223.
A15UEVILLE. — IMPRIMERIE F. l'AILLART
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